Mr. Robot, Our Series Has Been Hacked

Mr. Robot, Our Series Has Been Hacked

Note de l'auteur

Mr. Robot fut le petit phénomène de l’été. La série a su créer un engouement critique conséquent, un enthousiasme épidémique. On a pu observer les articles se multiplier, entre parole d’experts et analyses diverses. Il faut dire que la série se prête aisément au jeu et il est tentant d’essayer de la décortiquer. Mr. Robot possède un côté exceptionnel, essayons de voir en quoi et pourquoi elle se distingue d’une si belle manière.

Un titre que l’on a murmuré au début de l’été. Un bourdonnement léger mais persistant. Les chuchotements sont devenus plus nombreux, plus précis. Et ces départs multiples ont fini par créer un embrasement. Mr. Robot était sur toutes les lèvres (ou presque). La curiosité de l’été, sur une chaîne plus habituée des programmes rassurants et identifiés, USA Network (Burn Notice, White Collar, Royal Pains…). Mr. Robot raconte l’histoire d’Elliot Alderson, jeune homme travaillant dans une société de sécurité informatique le jour et cyber-vigilant la nuit. Un pitch simple, concis, efficace… s’il n’était pas l’arbre qui cache la forêt. Rapidement, nous comprendrons que l’histoire ne se joue pas là. Derrière ce qui ressemble au schéma du formula show, se cache un récit où l’aliénation du personnage principal vient troubler les repères du spectateur.

mr-robot-our-democracy-has-been-hackQu’est ce qui pousse une chaîne comme USA Network à diffuser une série aussi atypique ? Selon son président, Chris McCumber, il faut remonter à Suits et Graceland pour évaluer la mue de la chaîne. Une volonté de proposer des dramas un peu moins sages où la figure du héros classique est laissée de côté. Mr. Robot est née l’année dernière quand McCumber a donné le feu vert à Sam Esmail, alors débutant, pour commencer le tournage du pilote. Il faut dire que le jeune scénariste a impressionné son audience lorsqu’il explique son plan à long terme. USA Network aurait trouvé sa perle rare. Et à série unique, traitement unique : pré-diffusion du pilote sur des plates-formes de VOD, avant-premières au South By Southwest et Tribeca Film Festival. Le marketing repose sur un savant mélange de prévention du piratage et organisation qui ressemble davantage à ce que l’on attend d’un film. Résultat : un joli buzz et une série renouvelée pour une seconde saison avant même la diffusion officielle du pilote.¹

Avec un seul et discret film au compteur (Comets en 2014, avec Justin Long et Emmy Rossum) le futur showrunner ne possède pas encore les clés pour entrer au royaume de Hollywood et encore moins à la télévision. Il commence par développer l’idée de Mr. Robot en long métrage. L’histoire prenant des proportions importantes, Sam Esmail décide de transformer son projet initial en série. L’homme possède une vision très précise de ce qu’il souhaite réaliser et c’est cet enthousiasme mêlé d’obstination qui lui permettent d’obtenir les pleins pouvoirs sur sa création (une situation qui rappelle celle de David Simon dans les bureaux de HBO quand la question du renouvellement de The Wire s’imposait, relatée dans le livre de Brett martin, Des hommes tourmentés).

Stephen King a souvent répété que l’on écrivait mieux sur ce que l’on connaissait. Un adage qui pourrait s’appliquer à Mr. Robot. Sam Esmail est allé chercher dans son passé comme dans son entourage pour créer son personnage principal et l’univers de la série. Le showrunner aime raconter qu’il fut un petit hacker dans sa jeunesse avec, pour fait de gloire, le détournement des mails envoyés par son école pour tenir informé les étudiants. Il remplaça le message initial par « Don’t listen to this! There’s Evil! Down with the whatever ». Malheureusement pour le jeune garçon, son adresse IP fut repérée et il finit devant le conseil de discipline. Cette expérience lui rappelle combien le piratage réclame d’adresse et à quel point ce que nous faisons sur la toile ne disparaît jamais. Nous laissons toujours une trace de notre passage, de nos actions, ce que nous écrivons, ce que nous regardons. Bien qu’il possède une solide expérience, Sam Esmail choisit de s’entourer d’un cercle de Nerdy people afin de coller au plus près à la réalité et de paraître le plus authentique possible.

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©USA

Une série moderne résonne avec l’actualité. Mr. Robot est un écho. Une répétition qui nous revient de loin mais gonflée par la force d’un présent qu’elle pourrait presque anticiper (le dernier épisode fut repoussé d’une semaine parce qu’il présentait une mort en direct à la télévision et rappelait la tragédie qui toucha Alison Parker et Adam Ward, deux journalistes abattus alors qu’ils étaient à l’antenne). On retrouve des traces de notre réalité dans le monde de Mr Robot, au point de se demander si Sam Esmail n’a pas simplement ouvert une fenêtre. Le hacking du site Ashley Madison (site de rencontres pour personnes mariées qui souhaitent avoir une aventure extraconjugale) est plus ou moins mentionné dans le season finale ; avant ce dernier, le site officiel de la série (Who is Mr Robot ? dont l’architecture, aujourd’hui, reprend le design d’un terminal linux) présentait un décompte accompagné d’une image distordue que l’on pouvait néanmoins reconnaître : le Parlement grecque. Une façon de montrer comment Fsociety décide de s’attaquer aux grands de ce monde afin d’effacer jusqu’aux dettes les plus importantes. Mr. Robot pointe du doigt le néo-libéralisme dans ce qu’il a de plus cruel, abjecte et injuste par l’intermédiaire de « jeunes gens énervés ».

mr-robot-enron-logoLe showrunner est allé chercher son inspiration au Moyen-Orient pour donner vie à ces rebelles échauffés. Peu de temps après le printemps arabe, il s’est rendu en Egypte (il est égyptien) pour observer la situation. Dans une interview au Hollywood Reporter, il explique s’être émerveillé de voir des jeunes en colère contre leur pays, la société et exploiter cette colère à leur avantage ; d’avoir utilisé les réseaux sociaux pour contrer une génération vieillissante incapable d’employer cette technologie. Une description qui s’accorde à Fsociety, groupe composé de jeunes hackers idéalistes, qui cherchent à faire tomber le grand E Corp, dont le logo est une variation d’une société texane existante : Enron, l’une des plus grandes entreprises américaines par sa capitalisation boursière (dixit Wikipedia).

Mr. Robot ouvre un monde parallèle où la chute du capitalisme repose sur un Raspberry Pi (sorte d’ordinateur miniature) et quelques compétences hors du commun. Où comment la puissance d’un système est déjouée par de petits justiciers ? C’est la fable de David et Goliath, l’histoire rejouée de Robin des Bois, passées dans un mixer et recomposées dans une version altérée. Dès les premières images du pilote, dès les premiers mots prononcés, Sam Esmail offre une vision aliénée par l’intermédiaire de son personnage principal Elliot Alderson. Le jeune homme avoue parler à un ami imaginaire. Un constat simple mais dont l’enjeu s’avère primordial pour comprendre la suite de la série. Elliot est un narrateur perfectible. La série ne donne pas le monde à voir mais le monde selon Elliot. Dans lequel E Corp s’appelle Evil Corp. Cette altération permet aux spectateurs de comprendre le degré de falsification du récit et combien Sam Esmail dresse des leurres au fil des épisodes.

Le héros reprend ainsi un flambeau laissé orphelin depuis Fight Club. Même volonté de frapper le néo-libéralisme par des actes de destructions symboliques, même héros double, en proie à des hallucinations. Quand Fight Club délivre les clés de son récit à la fin, Mr. Robot donne des indices explicites tout en parvenant à jouer la carte du twist au terme de la saison. L’idée n’était pas de savoir que Mr. Robot était une hallucination mais à qui pouvait-elle faire référence ? La révélation rend Elliot plus humain mais aussi plus fou, malade et déséquilibré. Sam Esmail ne dresse pas un antihéros comme Tony Soprano ou Don Draper mais un héros psychosé dont la vue déformée du monde déforme la série. On pense également à Travis Binckle (Taxi Driver) pour les longs monologues intérieurs à tendance anarchiste. Seulement Elliot ne possède pas un caractère violent. Le garçon est renfermé, asociale, réprimant les contacts (du touché à la vue) et bredouillant plus qu’il ne s’exprime.

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©USA

L’autre personnage important trouve également sa source dans la littérature (et un peu les séries). Tyrell Wellick est un mix entre Patrick Bateman (American Psycho) et Jim Profit (Profit). Ambitieux au point de devenir amoral pour grimper les échelons et vivre très mal l’échec. L’homme paye des sans-abri pour les cogner, propose à la femme d’un rival de coucher avec lui, avec l’approbation de sa femme enceinte ; l’opposé de Elliot comme il est adroit en société, charismatique jusque dans ses explosions de violence. Elliot inquiète par son caractère atypique, Tyrell par le danger qui émane de sa personne. Tous deux semblent au bord de l’implosion comme de l’explosion. Chacun possède une force (informatique, révolutionnaire) et semble la diriger dans des directions opposées, même s’ils finissent par se retrouver et laisser Elliot, comme le spectateur, dans l’inconnu des trois jours disparus (season finale).

Les mouvements erratiques de la saison participent à la création d’un univers envoûtant dans lequel le spectateur perd souvent pied mais garde intacte sa fascination. Pour comprendre ce rythme ambulatoire, il faut admettre observer le monde par les yeux d’Elliot. Un garçon dont les motifs hallucinatoires conduisent à alterner états passifs et regain d’activité. La série aime ainsi se dérober devant l’évidence et l’explicite pour conserver le spectateur dans un état de sidération, noyé dans des termes informatiques parfois abscons. Mr. Robot joue entre une rigueur quasi maladive et désordre chaotique, souligné par une réalisation où se succèdent symétrie et décadrages violents. Dans cette enceinte à la narration oscillatoire, nous naviguons au fil d’un récit brumeux, parfois déséquilibré comme un chaos organisé. Sam Esmail ne ménage jamais son audience. L’invitation nous est tendue mais l’effort nous appartient de comprendre, accepter et apprécier les rouages de cet univers de faux-semblant, d’êtres torturés, aliénés, qui finissent par corrompre la représentation du monde. L’instabilité mentale d’Elliot prend des proportions incroyables quand nous apprenons qu’il souffre également d’amnésie. Les révélations qui en découlent modifient notre perception de certains personnages comme situation. Le showrunner parvient à rendre ludique et acceptable ce tour de passe-passe, qui, le plus souvent, énerve davantage qu’il fascine, parce qu’il n’a jamais réellement menti sur ses intentions.

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Nous le soulignions, Mr. Robot est un objet étrange dans un paysage télévisuel qui peine à provoquer de tels sentiments de surprise et d’excitation. Une maîtrise si importante pour une première série tient du talent mais aussi une convergence favorable comme une providence. Le bon moment (les mouvements altermondialistes ou anarchistes ; Wikileak,…), avec les bonnes personnes. En premier lieu, Rami Malek. L’acteur, déjà vu dans 24 (saison 08) et Band of Brothers a certainement trouvé le rôle de sa vie, celui où la symbiose semble parfaite et totale. Son regard interdit et fuyant, sa mâchoire contractée jouent le malaise de l’interaction sociale. On sent un tonnerre gronder en lui, une force colossale brimée par des maux qui l’enchaînent. Sa voix monotone nous promène au fil de la saison dans ses interrogations, sa vision du monde, la difficulté d’y trouver une place, dans un ensemble qui ne laisse pas vraiment de place aux émotions. L’acteur parvient à trouver l’équilibre entre une dimension robotique, mécanique et une sensibilité à fleur de peau. Tout en tension et raideur, il s’impose sur un écran qu’il cherche à échapper, la capuche de son sweat repliée sur son visage. Le cadre cherche à le contenir et doit composer avec une nature fuyante et inconfortable.

L’autre révélation porte le nom de Martin Wallström (Tyrell Wellick). Sa beauté glaciale venue de Suède lui permet de jouer à la perfection les gendres idéals ou bureaucrates assoiffés. Une classe naturelle que ne masque pas tout à fait la folie derrière son regard tantôt vide, tantôt avide. Il porte en lui des marqueurs d’une démence dangereuse, violente, parfaite représentation d’un mix d’employé de bureau et de trader. L’écriture de Sam Esmail évite de sombrer dans la caricature par son côté instable et imprévisible. De sa relation ambiguë avec son épouse à sa sexualité incertaine, il développe de nombreux visages qui le rendent insaisissables. Sorte de reflet d’Elliot, version opposée comme une symétrie négative, il incarne son contraire dans l’attitude, son aspect versatile lui permettant de briller en société. Seulement, cette pantomime s’efface quand sa réelle nature carnassière le pousse à sombrer dans une violence froide et destructrice. L’acteur joue à merveille le basculement, d’un sourire aussi franc que faux, qui se teinte d’une lueur macabre en l’espace d’une seconde.

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La saison 01 de Mr. Robot raconte l’histoire de la chute d’un géant financier. Pas sa mort, quand nous pouvons observer les dirigeants préparer l’avenir. A l’intérieur de ce plan un peu confus qui a bien failli nous perdre à force de virages, il y a Elliot Alderson. Hacker capable de gestes à la morale douteuse pour créer le bien autour de lui. Un bien synonyme de stabilité. Et le showrunner, de ne cesser au cours des dix épisodes, de casser l’équilibre et faire basculer la série comme le personnage (mais n’est-ce pas la même chose ?) jusqu’à la chute. Il y a comme une trajectoire similaire entre Evil Corp et Elliot. Une déchéance fulgurante d’un côté, une autre plus lente et diffuse. Entre les deux, des personnages aux motivations parfois obscures, parfois trop claires qui ont poussé la série dans ses retranchements au terme d’un season final magnifique. Le pilote provoquait une fascination immédiate par sa façon de faire valser un personnage incroyable dans un univers insondable ; la conclusion montre le chaos, jouant sur l’ellipse du hack final (les fameux trois jours disparus). Entre les deux, nous avons appris à comprendre ce monde, ses codes, son caractère impossible (l’aliénation de Elliot), ses nombreux symboles cachés comme des messages dans un code informatique.

L’avenir de la série repose sur les épaules de Sam Esmail mais la pression ne semble pas lui faire peur. L’homme est sûr de lui, de son plan à long terme déjà bien précis dans sa tête. Il a tout prévu, semble-t-il. Selon lui, la première saison était une saison d’exposition, la véritable histoire débutera dans la suivante. Une affirmation pleine de promesses, qui soulève néanmoins quelques doutes. Coup de pub face à la pression d’un enthousiasme conséquent ou sincères mots d’un auteur qui ne souhaite rien laisser au hasard ? Mr. Robot reviendra sur les écrans en juin 2016. Pour patienter, nous pouvons revoir la première saison et tenter de déceler quelques secrets cachés. USA Network a choisi l’option rediffusion pour accroître une audience curieuse du phénomène Mr. Robot. Selon Chris McCumber, cette saison occupe la troisième marche des séries les plus piratées, derrière Game of Thrones et True Detective, et enregistra les meilleurs taux d’audience sur les moins de 50 ans jusqu’à l’arrivée de Fear the Walking Dead. Une réussite qui le conforte dans sa décision de limiter la série à USA Network et refuser, pour le moment, tout deal avec des plates-formes comme Netflix, Amazon ou Hulu.

 

¹ How did a show like Mr Robot end up on USA ? (Vulture.com)

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