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Nazis dans le rétro (Penny Dreadful: City of Angels / Showtime / Canal+)

Nazis dans le rétro (Penny Dreadful: City of Angels / Showtime / Canal+)

Note de l'auteur

Spin-off pâlichonne de Penny Dreadful, cette City of Angels située durant l’Âge d’or de Hollywood manque d’enjeux, de souffle et de tension. Bref, de chair et d’esprit, et surtout d’originalité. Natalie Dormer ne fait pas oublier Eva Green. Et il ne s’agit apparemment plus de sauver une âme éternelle, mais Los Angeles d’une invasion nazie.

Étrange tour de passe-passe que cette vraie-fausse spin-off de la série Penny Dreadful première du nom. Certes, elles partagent un showrunner – John Logan – et Natalie Dormer (Margaery Tyrell dans Game of Thrones, Irene Adler dans Elementary) a de faux airs de Sarah Greene (la sorcière Hecate). Mais la comparaison s’arrête là.

Un peu comme pour la deuxième saison de The Terror, dont on perçoit mal le rapport évident avec la première. Le côté anthologique d’une saison après l’autre ? OK. Mais la transmission du nom se justifie-t-elle dans ce cas-ci ? Et la situation n’est guère plus reluisante pour cette Penny Dreadful: City of Angels.

On passera (ou pas) sur le côté terriblement bateau de la « cité des anges » dans le titre, qui installe à peu de frais une ambiance surnaturelle-théologique. On sait qu’on aura droit à une guerre du Bien contre le Mal, à des démons maquillés en archanges et à des gentils confondus avec des méchants.

City of Angels paraît bien pécher là où Penny Dreadful première du nom créait le trouble de multiples façons – revoir, pour s’en convaincre, nos critiques de la série (ici et ici) et notre suite d’articles visitant les couloirs métaphoriques et pour tout dire freudiens des trois saisons.

Bien entendu, Penny Dreadful avait ses défauts, son penchant pour le kitsch, ses baisses de régime et ses culs-de-sac narratifs. Mais elle tenait sur les épaules quasiment exclusives d’Eva Green, vénéneuse et magique, subtile et terrifiante, fragile et dévastatrice. L’actrice dominait absolument la série, les enjeux de son âme éternelle écrasant toute autre considération. Ce sont bien ces enjeux qui créaient un absolu vertige, bien plus que les atermoiements d’un Frankenstein ou d’un loup-garou américain, ou même d’un Dorian Gray incapable de vieillir. Penny Dreadful s’est perdue en chemin, mais quel chemin a-t-elle suivi !

Natalie Dormer (c) Showtime

Cette City of Angels, du moins les quelques épisodes qu’il m’a été donné de regarder avant diffusion, se rabat sur des ornières nettement plus fréquentées. Natalie Dormer, donc, joue les créatures surnaturelles bien décidées à mettre le feu au Nouveau Monde. Entendez, le Los Angeles de 1938. Un vrai carrefour de névroses, de lutte des classes et des races, de montée d’un fascisme qui ne porte pas encore ce nom. Les Latinos sont persécutés par des Blancs satisfaits de leur supériorité et prêts à tout pour la conserver. Les anciennes croyances sont foulées par l’athéisme d’un monde matérialiste et les nouveaux fanatismes. Des exilés allemands apportent le nazisme dans les beaux quartiers, avec ce message : si vous n’adhérez pas à notre vision du monde, du moins laissez la Vieille Europe s’occuper de ses problèmes.

Tout le monde cache un squelette dans son placard, qu’il s’agisse d’un costume de milicien à croix gammée ou d’un sombre secret (a-t-il abattu son propre frère ?). Et au milieu de tout ce petit monde au bord de la crise de nerfs, la démone Magda appuie là où ça fait mal, tire les ficelles de certains hommes-clés réduits à l’état de marionnettes, allume des mèches devant conduire à embraser toute une ville et, partant, tout un continent.

Série chorale, City of Angels multiplie les approches : la démone Magda, le médecin allemand Peter Craft (Rory Kinnear, la créature de Frankenstein dans Penny Dreadful), le flic latino premier-du-genre (le lisse Daniel Zovatto, dont le boulot semble se résumer à « avoir l’air intense le plus longtemps possible »), la radio-évangéliste, la matriarche des Vega (qui invoque la divinité Sante Muerte à tout bout de champ, seule apparemment à pouvoir contrecarrer les plans littéralement démoniaques de Magda – mais le souhaite-t-elle seulement ?), les espions nazis, le conseiller municipal vendu… N’en jetez plus.

Rory Kinnear (c) Showtime

Qui trop embrasse mal étreint, disait ma grand-mère. Ce n’est pas réellement qu’on s’y perd, mais dans ses débuts, la série ne gagne pas grand-chose à ouvrir autant de chantiers à la fois. Il faut aller vite, on reste en surface, on se contente de lieux communs et de territoires déjà parcourus des centaines de fois. Pas de mauvaise surprise, certes. Mais pas de surprise du tout. Ce qui est encore pire.

Natalie Dormer abat un travail de bûcheron, jouant les démones-en-robe-de-cuir-noir, se transformant en assistante du conseiller municipal (pour le faire se comporter comme elle l’entend, toujours en poussant vers une répression accrue des Latinos), en exilée allemande apte à séduire le médecin nazi, etc. Transformiste mais peu crédible à chaque fois, elle se dilue à endosser autant de costumes à la fois.

Et surtout, elle souffre d’une absence d’enjeu pour elle-même. Au final, on risque de n’obtenir qu’un échec de ses desseins, puisqu’Hitler n’a jamais débarqué à Los Angeles, à moins de partir sur une dystopie, mais rien ne permet de l’envisager dans les deux premiers épisodes. Magda ne se bat pas pour son âme éternelle ; au pire, si elle casse ses jouets du estampillés « LA 1938 », elle s’en ira porter la mauvaise parole en un autre lieu, à une autre époque.

On pouvait trembler pour Vanessa Ives (Eva Green), convoitée par Lucifer et Dracula à la fois (joués tous deux par Rory Kinnear, et avec brio, dans une magnifique scène de chambre capitonnée, S03E04), sans parler d’une foultitude de choses dangereuses et d’être humains (ou presque). Vanessa Ives, femme-objet et femme forte, femme-outil et guerrière, plongée dans une temporalité abyssale, à la fois spirale descendante et prison qui se referme sur elle-même. Magda, à l’inverse, paraît bien fade à côté d’elle.

Alors, c’est vrai, il reste une certaine élégance dans l’écriture et la mise en scène. Quelques motifs sont plus réussis que les autres, tels ceux de la famille (la famille d’origine mexicaine, soudée autour de la mère, des croyances, et pourtant déchirée par les visions individuelles et la violence qui en découle ; la famille WASP, avec une mère oscillant entre le fanatisme religieux et le goût du lucre ; la famille allemande, entre désir du père pour une autre femme et absence de la mère) et de l’étrange étranger (le nazisme comme magie noire prête à contaminer les États-Unis), le tout lié par une musique très prégnante et et très dramatique, qui assure la continuité entre les scènes.

Remarque : si jamais vous regardiez la VO, prévoyez d’utiliser les sous-titres. L’omniprésence des accents étrangers, qu’il s’agisse de l’accent mexicain ou de l’horriblement kitsch accent allemand de Kinnear et Dormer, complique parfois la compréhension… On n’est parfois pas très loin des nazis d’Indiana Jones, ce qui jure franchement avec une atmosphère a priori plus proche de l’Angel Heart d’Alan Parker. Et des romans de James Ellroy, bien sûr.

Penny Dreadful: City of Angels (Showtime) Saison 1 en 8 épisodes
diffusés sur
Canal+ à partir du 27 avril 2020
Série créée par John Logan
Épisodes écrits par John Logan, José Rivera et Vinnie Wilhelm
Et réalisés par Paco Cabezas, Sergio Mimica-Gezzan et Roxann Dawson
Avec Natalie Dormer, Daniel Zovatto, Kerry Bishé, Rory Kinnear, Adriana Barraza, Nathan Lane, Lorenza Izzo, Michael Gladis, etc.

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