NBC, grandeur et décadences (1/7) : Les comédies des années Silverman/Tartikoff/Tinker

NBC, grandeur et décadences (1/7) : Les comédies des années Silverman/Tartikoff/Tinker

Cet été, la rédaction du Daily Mars vous propose un dossier spécial en 7 épisodes sur une grande chaîne américaine, NBC. Si on la connaît surtout pour ses déboires actuels et ses audiences parfois risibles, elle fut par le passé la chaîne numéro 1 aux USA. Et celle qui fit réaliser au grand nombre que faire de la télévision de qualité était une démarche payante.

Nous parlerons de la chaîne via ses œuvres, en partant des années 80 pour arriver à nos jours. On commence cette semaine avec l’épisode 1 : Les comédies des années Silverman/Tartikoff/Tinker.

Fred Silverman sur la une de Time Magazine en 1977

Lorsque Fred Silverman arrive à la tête de la programmation de NBC, il a déjà une belle carrière derrière lui. CBS, ABC… aucun des trois grands networks ne lui aura échappé. Sur CBS, il lancera des œuvres qui seront soit fondatrices comme All in the Family, The Waltons, soit révolutionnaires comme The Mary Tyler Moore Show, M*A*S*H… Sur ABC, s’il lança The Love Boat et Charlie’s Angels, qu’on aurait du mal à estimer comme étant des séries qui ont changé la face de la TV, il mit aussi à l’antenne la géniale Soap.

On donne souvent énormément de crédit à son successeur, Brandon Tartikoff, pour avoir mené la chaîne au sommet, mais Alan Sepinwall nous rappelle que si « Fred Silverman a connu trois années globalement désastreuses, il reste celui qui a mis Hill Street Blues à l’antenne, et qui l’a renouvelée, parce qu’il savait qu’elle remporterait des Emmys. Il avait percuté que cette série allait être le futur de la télévision« . Silverman est aussi celui qui a commandé deux futurs succès de la chaîne, eux aussi fondateurs : St Elsewhere, et surtout Cheers.

CHEERS (1982-1993)

Une des plus grandes comédies de l’histoire de la télévision est aussi une des moins diffusées en France. En dehors d’une mise en avant sur Série Club au début des années 2000, la série a complètement été absente des ondes. Un quasi-scandale quand on pense à quel point le show a eu un immense retentissement aux États-Unis. Cheers, c’est 111 nominations aux Emmys pour 28 prix gagnés, c’est 8 saisons dans le top 10 et une place de numéro un (la saison 9).

C’est aussi une série qui a souffert à ses débuts, passant du 74e rang au 35e, pour connaître une vraie bonne exposition en troisième saison, puis ne plus quitter le top 10 à partir de la quatrième. Cheers est l’exemple parfait de la série de qualité, imposée par les responsables d’une chaîne qui attendent patiemment que le public s’en rende compte.

La série, créée par James Burrows (réalisateur d’épisodes de Friends, Taxi, Will and Grace…), Len et Glen Charles, mobilisa une belle brochette de scénaristes, tels que le mythique Ken Levine, Peter Casey, David Isaacs, David Lloyd… Une addition de talents qui a permis de bâtir une comédie, certes traditionnelle dans sa forme sitcomesque, mais absolument virtuose et, surtout, qui a supporté le poids des années.

Cheers est l’expression même de l’efficacité humoristique. Si le genre sitcom a pris du plomb dans l’aile de nos jours, avec l’émergence des comédies en ‘single-camera’, la force comique est ici évidente. Tout est fait pour faire rire, certes, mais sans oublier de respecter les personnages et leurs évolutions.

Sam Malone (excellent Ted Danson) est un ancien joueur de baseball dont la carrière s’est arrêtée brusquement. Souffrant de graves problèmes d’alcoolisme, il décide d’ouvrir… un bar ! Sa vie de séducteur est bouleversée par l’arrivée dans le bar de Diane, jeune femme d’apparence snob. Leur relation (qui durera cinq ans) alternera entre amitié, rejet et couple. Le duo « Sam et Diane » sera même un canevas de base pour grand nombre de comédies par la suite, qu’il s’agisse de Moonlightning ou Friends. Mais c’est avant tout un duo tout droit issu des comédies américaines du cinéma des années 50.

Les auteurs de la série trouvaient leur inspiration en allant de bar en bar écouter les conversations et prendre des notes. Si l’humour de Cheers est millimétré, calibré, il est aussi issu du réel. Ancré.

Cheers a marqué la télévision américaine à un point difficilement imaginable chez nous, persuadés que nous sommes que la révolution est venue avec Friends (et pourquoi pas, vu que c’est le cas chez nous ?). Nous, on milite pour une rediff. Si les chaînes sont capables de multi-rediffuser Une nounou d’enfer, on peut rêver à une simple diffusion de Cheers sur la TNT…

Fred Silverman ne restera pas assez longtemps pour récolter les fruits de son travail et de ses risques. Après de multiples échecs, il est remplacé à la tête de la chaîne par Grant Tinker. Lequel offre alors les rênes de la programmation, avec les pleins pouvoirs, à Brandon Tartikoff (qui était pourtant un fidèle de Silverman, celui-ci l’ayant mis en poste). De l’extérieur, ce choix donnait l’impression aux suiveurs que Tinker voulait se servir de Tartikoff comme d’un fusible en cas d’échec. Son surnom à l’époque ? The Fall Guy (1). Mais cet attelage fut une réussite.

Tinker dira de Tartikoff  : « I thought he was the best man available to inherit a very difficult job. Even in the best of times—and we haven’t had the best of times—there are enormous pressures, and he handles them very evenly. » Parmi ces séries, le Cosby Show. Brandon Tartikoff, après avoir entendu les histoires de Bill Cosby,en tant qu’invité du Tonight Show, décide en effet de lui offrir un créneau d’une demi-heure.

THE COSBY SHOW (1984-1992) 

Par Nicolas Robert

En un sens, on pourrait dire que c’est le complément de Cheers. Une comédie d’apparence toute simple mais ultra-populaire. Numéro 1 des audiences américaines de 1985 à 1990 sans contestation possible ou presque (la dernière année, la série partage cet honneur avec Roseanne), la série créée par Bill Cosby, Ed Weinberger et Michael Leeson est pourtant bien plus fine, bien plus intelligente et subtile que ce que l’on pourrait croire.

Portée par une énergie phénoménale, le Cosby Show était à la base un projet retoqué par ABC. Développée avec le soutien actif de Tom Werner et Marcy Carsey, deux ex-dirigeants du network appartenant à Disney, cette série s’appuyait tout autant sur la capacité créative de Cosby que sur son envie de partager son regard sur la famille.

Premier promoteur d’un humour malin mais jamais vulgaire (un ton qui a considérablement inspiré Jerry Seinfeld pour lancer sa propre comédie), Bill Cosby a d’abord proposé une première version : une série sur deux parents issus de la classe laborieuse (une mère au foyer et un chauffeur de limousine), avec deux filles et deux garçons. Carsey et Werner s’interrogent quelque peu… avant que Cosby ne revoit sa copie. Le père sera obstétricien et la mère avocate : les producteurs disent OK, sans savoir qu’ils viennent d’ouvrir la voie à un malentendu durable autour du show.

Pendant de nombreuses années, on a longtemps reproché au Cosby show de donner une image idéalisée des familles afro-américaines. Selon ses détracteurs, la comédie jette un voile pudique sur les tensions raciales qui existent entre Noirs et Blancs aux USA. Le problème n’en est pas vraiment un quand on prend le temps d’étudier le fond de la série.

Ses thèmes de prédilection ? L’éducation, la responsabilisation, le dialogue entre générations. Trois questions qui restent toujours au cœur de la narration, pendant 201 épisodes. En la matière, peu importe que les membres de la famille soient noirs, blancs ou jaunes : les questions restent les mêmes. Tout ça concourt à développer une comédie touchante, dynamique et très actuelle. Pour s’en convaincre, il suffit de lire cette analyse très détaillée consacrée à la saison 1 et signée Lady Teruki.

Le modèle a été repris à de multiples reprises, de Home Improvement à Grace Under Fire jusqu’à Guys with Kids. Mais il n’est pas facile de trouver un acteur capable d’avoir la vista comique et la bonhommie de Bill Cosby. Ni des auteurs en mesure d’explorer complètement cette thématique.

 

Brandon Tartikoff était adoré des créateurs. Ken Levine, dans une lettre pour honorer sa mémoire, en 2012, dit de lui qu’il « avait assez confiance en son jugement, que lorsqu’une série n’obtenait pas les bonnes audiences, il préférait la conserver, pensant que le public allait finir par suivre… Il avait du respect pour les créatifs. Même lorsqu’il annulait votre série, il le faisait avec tellement d’humanité que vous aviez juste envie de recommencer à travailler à ses côtés« .

Alan Sepinwall tempère cette description, sans pour autant discréditer le personnage : « Tartikoff est souvent cité quand on parle de cette période pleine de réussite, et à juste titre, mais il ne faut pas oublier qu’il avait plein de gens au-dessus de lui. Il a aussi mis Manimal à l’antenne…« . La chaîne, malgré des erreurs de casting, sous la direction de Tinker et Tartikoff, devint numéro un en 1985. Entre autres grâce au succès d’une sitcom mettant en scène des femmes d’un âge bien avancé.

THE GOLDEN GIRLS (1985-1992)

La série met en scène Blanche Devereaux (Rue McClanahan), Rose Nylund (Betty White), Dorothy Zbornak (Bea Arthur) et Sophia Petrillo (Estelle Getty), quatre femmes d’un certain âge. Trois veuves et une divorcée vivant dans la même maison à Miami. Cette fiction n’est certes pas exempte de défauts, mais si elle n’a pas si bien vieilli que ça, il faut rendre hommage à ce petit miracle d’humour.

Les héroïnes de Golden Girls étaient dynamiques, rentre-dedans, toujours actives, et bousculaient les idées reçues sur les plus de cinquante ans à Miami. La série a été diffusée en France à de nombreuses reprises, notamment en VO dans l’émission Continentales, présentée par Alex Taylor sur FR3, au sein de laquelle elle côtoyait Chapeau Melon et Bottes de Cuir, également en version originale.

Les dialogues de la série étaient vifs et efficaces. Sa créatrice, Susan Harris, travailla aussi sur Maud, la version américaine de Maguy. Si les deux séries partageaient le même pitch, l’une était plus aseptisée que l’autre. On vous laisse deviner laquelle.

Les personnages de The Golden Girls se heurtent à la difficulté de vivre ensemble à un âge où on est censé être marié, casé… Sans transformer la série en éloge de l’indépendance, elle se veut tout de même un regard lucide sur l’évolution de la société à l’époque. Oui, les gens divorcent. Et oui, ils continuent à vivre après.

Le tout avec un humour constant, une nostalgie latente, mais aussi une envie de vivre absolue qui faisaient de ces quatre femmes des mères, grand-mères ou arrière grand-mères rêvées. C’est aussi la série qui propulsa l’excellente Betty White au rang de star. Rang qu’elle conserve toujours aujourd’hui, étant l’une des actrices les plus populaires de la télé US. Et c’est bien mérité.

Et il y avait Estelle Getty, formidable acariâtre jamais avare de vacheries…

Même si ces comédies ont marquées les esprits, la révolution qualitative de NBC s’est faite aussi et surtout par ses dramas. Hill Street Blues, St Elsewhere ou même Miami Vice. Et ça, on en parlera la semaine prochaine.

REMERCIEMENTS A

Alan Sepinwall, journaliste américain, qui travaille pour le site Hitfix.com après avoir œuvré au Star Ledger. Alan est l’auteur du livre « The revolution was televised », sorti aux États-Unis en mai 2013 (pas de sortie française prévue), et il a répondu à nos questions lors d’une interview enregistrée en juin, qui sera disponible dans son intégralité à la fin du dossier.

LL, du site « Le Bilan de LL« , sériephile, qui nous a aidés dans nos recherches préparatoires.

(1) : En référence au titre original de L’homme qui tombe à pic. La traduction peut être aussi comprise comme « celui qui prend pour les autres ».

Références:

People
Le blog de Ken Levine
NY Times

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