NBC, grandeur et décadences (4/7) : les séries dramatiques de la Must see TV

NBC, grandeur et décadences (4/7) : les séries dramatiques de la Must see TV

Cet été, la rédaction du Daily Mars vous propose un dossier spécial en sept épisodes sur une grande chaîne américaine, NBC. Si on la connaît surtout pour ses déboires actuels et ses audiences parfois risibles, elle fut par le passé la chaîne numéro 1 aux USA. Et celle qui fit réaliser au grand public que produire de la télévision de qualité pouvait être une démarche payante.

À cette occasion, nous parlons de la chaîne via ses œuvres, en partant des années 80 pour arriver à nos jours. Aujourd’hui, nous explorons une période bénie : les années 90, en s’intéressant cette fois aux séries dramatiques.

1991. Lorsque Brandon Tartikoff quitte la division Entertainment de NBC, une page se tourne. Pas seulement parce que l’homme était devenu le symbole d’une politique de programmation très bien construite mais parce que plusieurs des séries emblématiques arrivent en fin de vie. Family Ties a quitté la scène en 1989, The Cosby Show, Matlock et Dans la chaleur de la nuit entament leur dernier tour de piste. Et Cheers va bientôt faire de même.

« Code Quantum« , symbole d’un début des années 90 pas si simple.

Si, côté comédies, la relève pointe rapidement son nez (ce que Dominique vous expliquait la semaine dernière), pour ce qui est des dramas, le début des années 90 est un petit peu plus compliqué. Hill Street Blues et St Elsewhere partis, la chaîne a un peu de mal à trouver de nouvelles locomotives d’audiences.

À ce titre, la baisse des chiffres de La Loi de Los Angeles en 1991/1992 n’arrange guère les choses : la saison 6 est d’abord pilotée par Patricia Greene, mais celle-ci est débarquée manu militari par Bochco en cours de route… car elle a retouché des scripts du producteur. En 1993, le network cherche clairement un second souffle.

La chaîne se retrouve au cœur d’un paradoxe qu’elle va apprendre à bien connaître. Elle propose plusieurs séries dont la critique salue l’écriture et la qualité de production, mais qui peinent à fédérer un large public.

C’est le cas pour Code Quantum (1989/1993 ; même si la série compte un fidèle noyau de fans). C’est aussi celui de New York District/Law & Order, dont les débuts sont assez timides.

QUANTUM LEAP/CODE QUANTUM (1989/1993)

Bien calée entre deux périodes, la série qui fit de Scott Bakula une star avait débuté sans la confiance de  Tartikoff and co. Elle était diffusée le vendredi soir, une programmation qui sent le désaveu (c’est encore le cas de nos jours).

Code Quantum, créée par Donald Bellisario du temps de sa splendeur, racontait les aventures de Sam Beckett, projeté d’un corps à l’autre pour améliorer la vie de ses congénères. Le Sam que nous suivons n’a pas de mémoire, se retrouve dans un corps qu’il ne connaît pas (blanc, noir, femme… ) sans  savoir ce qu’il vient y faire. Il doit, avec l’aide d’un collègue sous forme d’hologramme, Al, comprendre ce qu’il vient faire là pour pouvoir accomplir son destin et passer à un autre corps.

Un concept quasiment inépuisable, à la hauteur du Doctor Who des britanniques, issu d’une tradition très US : le bienfaiteur désintéressé qui disparaît à peine son acte de bonté réalisé (Le Fugitif, L’incroyable Hulk…) et qui en inspirera d’autres comme Le Caméléon.

En terme de diffusion, la série termina sa première saison le mercredi, grâce à d’excellentes audiences dans la tranche 18-49. Le mercredi restera sa case de prédilection, même si elle finit sa course le jeudi. Code Quantum possède des fans vivaces et motivés, ce qui vaut à la série de revenir assez souvent dans les débats.

En 2002, il fut question d’un téléfilm pour SyFy, puis en 2004 d’un pilote de nouvelle série centrée sur la fille de Sam Beckett. Enfin, en 2010, Scott Bakula prétendit que Donald Bellisario était en train d’écrire un film Code Quantum. C’était il y a déjà trois ans, et personne ne rajeunit…

Soucieux de poursuivre sur le chemin tracé par Tartikoff, Warren Littlefield, son successeur et ex-bras droit pendant une décennie, garde résolument le cap. La qualité, un récit mature et structuré, une mise en images soignée, doit permettre de capter les 18/49 ans, cible privilégiée des annonceurs et du network.

Après avoir lancé Sisters/Les Sœurs Reed en 1991, il affirme sa conviction avec force en commandant une libre adaptation d’une enquête du journaliste David Simon, pilotée par Barry Levinson et Tom Fontana. En 1993, Homicide débarque sur les écrans américains.

HOMICIDE : LIFE ON THE STREET/ HOMICIDE (1993/1999)

Baltimore dans les années 90, ça avait aussi de la gueule…

Pas facile de passer derrière John Plissken… dans son évocation de Gone For Goode, le pilote de la série, le taulier martien a déjà dit beaucoup de choses et il les a très bien dites.

Quoi qu’il en soit, si, pendant de nombreuses années, la série a été affublée de la formule « The Best Show you’re not watching » (« La meilleure série que vous ne regardez pas »), c’est parce que Homicide est la rencontre la plus aboutie entre l’œuvre littéraire et la série réaliste.

Remarquablement écrite (ses dialogues sont parfois étourdissants), aussi juste dans l’évocation d’une profession que dans sa capacité à explorer les émotions de ceux qui l’exercent, Homicide s’inscrit résolument dans le prolongement de St Elsewhere dans sa capacité à jouer avec les codes de la fiction.

Autant à l’aise dans le huis clos (Trois hommes et Adena) que dans l’évocation d’un faits divers aussi banal que glaçant (Fibre Maternelle), ce cop show humaniste sait aussi arpenter les sentiers du pur polar (Tueur en Série), sans jamais rien s’interdire.

Là où Homicide dépasse la saga hospitalière de Bruce Paltrow, c’est avec sa mise en scène – qui emprunte au cinéma vérité sans jamais tomber dans le procédé mécanique – mais aussi une bande originale particulièrement riche.

Exigeante, éprouvante parfois, Homicide est une série qui s’immisce en vous comme peu savent le faire. Une fois que vous l’avez entièrement parcourue, elle ne peut plus vous quitter.

Si la première saison ne recueille pas de bonnes audiences, le lancement triomphal, la rentrée suivante, de NYPD Blue sur ABC confirme cependant que l’heure est aux séries porteuses d’un puissant effet de réel.

Littlefield et NBC commandent donc une deuxième saison de Homicide. Levinson, de son côté, sort la grosse artillerie, avec Robin Williams en vedette de l’épisode d’ouverture (écrit par David Simon et David Mills). Un choix judicieux. La série fait parler d’elle et interpelle une partie du public.

C’est décidé : en septembre 1994, c’est ce cop show qui prendra le créneau horaire du jeudi soir à 22 heures, La Loi de Los Angeles ayant fini sa course. Sauf qu’une bande de médecins urgentistes de Chicago va venir jouer les trouble-fêtes. Avec le carton absolu de la décennie, côté dramas.

ER/URGENCES (1994/2009)

L’histoire de la série de Michael Crichton, produite par Steven Spielberg et showrunnée d’abord par John Wells, c’est celle d’un accident (très) heureux. Commandée par NBC sans vraiment trop y croire (le projet est longtemps resté dans les tiroirs), ER s’impose comme un point culminant pour la stratégie de programmation du network. La série est effectivement un succès critique ET public.

Benton, Ross, Greene, Lewis et Carter : le cinq majeur de 1994 sur NBC.

Elle bénéficie, il est vrai, d’une conjonction d’éléments porteurs. Si la présence de George Clooney attire assez tôt l’attention du public féminin, la série maîtrise parfaitement les codes de la narration télé : la structure modulaire du récit est exploitée à pleine puissance alors que la réalisation, à la fois alerte et fluide, donne une énergie bluffante à l’ensemble.

À ces considérations formelles vient s’ajouter une réalité de fond, imparable : à travers leur propos, les plus grandes séries de NBC parviennent à rendre compte d’une époque avec beaucoup d’acuité. C’était vrai pour Hill Street Blues, St. Elsewhere et La Loi de Los Angeles, qui plongent le téléspectateur dans les réalités des années 80, c’est une évidence pour Urgences qui traverse deux décennies.

Quinze saisons durant, avec ses hauts et ses bas, avec ses nombreux épisodes spéciaux repoussant sans cesse la façon dont on raconte une histoire, la série n’a jamais dévié de son ambition : proposer une radiographie de la société américaine des années 90 et 2000, à travers son système de santé et ses défis, pour mieux explorer des questions universelles (le soin, la famille, l’épanouissement de soi, la perte de ce qui est cher, le danger que représentent les hélicoptères – il y a presque un intrus).

Du coup, elle témoigne d’une époque en mouvement et reste en même temps très moderne. Le challenge est donc relevé haut la main : le show demeure toujours un modèle à bien des égards. Et de loin.

The Pretender/Le Caméléon, ou quand la chaîne s’essayait au thriller à épisodes…

Avec l’avènement d’Urgences, NBC entre dans sa période la plus faste. Mais si plusieurs comédies de la chaîne cartonnent dans le sillage de Friends, les nouveaux dramas se développent de façon plus discrète. Alors que le parcours de Homicide est une lutte permanente, le network essaie de trouver son X Files.

Visiblement envieuse du succès de Chris Carter et de la Fox, la chaîne multiplie en effet les projets qui lorgnent plus ou moins directement vers cet univers : Le Caméléon, Dark Skies, Profiler et Sleepwalker tentent de dupliquer la formule. Aucun, cependant, n’obtiendra l’aura de la série avec David Duchovny et Gillian Anderson.

Qu’à cela ne tienne : un show à l’antenne depuis sept saisons décroche l’Emmy Award de la meilleure série dramatique en 1997. Mieux vaut tard que jamais, dit-on : dans le cas présent, la formule n’a jamais été aussi vraie. Avec ce prix, et de manière étonnante, Law & Order de Dick Wolf se retrouve en pleine lumière. Pour la chaîne, c’est du pain béni : les meilleures résultats d’audience de la série sont encore à venir.

LAW & ORDER / NEW YORK DISTRICT (1990/2010)

Certaines séries peuvent devenir d’immenses franchises donnant vie à quatre spin-offs et une foule d’adaptations étrangères. C’est le cas de Law and Order. Voici son histoire. Tung-tung.

Invariablement, ce genre de phrase venait ouvrir les épisodes de la multi-franchise de Dick Wolf. Avec cette série, Wolf a créé le procédural ultime. À moitié enquête policière, à moitié procès, la série met en image les spécificités du système de justice américain.

Une série qui aurait pu ne pas avoir de fin, tant son processus créatif naît d’un procédé simpliste au possible et pourtant au demeurant passionnant : ouvrir un journal, sélectionner un fait divers, faire un épisode.

Évidemment, c’est bien écrit, et bien joué. Mais en plus, ce mode de fonctionnement permettait à la série de surfer sur l’actualité, et de traiter ce « qui fait parler » rapidement, offrant un point de vue par le biais de leur personnage.

La série a beaucoup évolué avec le temps, les inspecteurs de police et l’équipe du procureur ayant beaucoup changé au fil des années. Mais le changement le plus bouleversant, que certains regretteront peut-être, c’est la mue de la série, qui partait sur du 50-50 entre enquête et procès, et qui finit par du 25-75 au mieux, préférant le commentaire sur l’actualité (via les juristes) aux péripéties (les enquêtes de police).

Reste que la série a considérablement marqué l’histoire de la télé, étant à deux doigts d’être le drama de primetime le plus longtemps à l’antenne (record conservé par Gunsmoke). Plusieurs tentatives de retour ont eu lieu : un téléfilm de clôture (étrange souhait pour un procédural pur jus), ou une reprise par la chaîne qui rediffuse constamment la série : TNT. Mais rien n’arriva.

La série continua de façon indirecte par son spin-off Law and Order : Los Angeles, qui se ramassa aux audiences, même après des changements profonds. La série continue à vivre via ses remakes étrangers, et Special Victims Unit, son premier spin-off (les autres furent Criminal Intent, Trial By Jury et Los Angeles)

Pour beaucoup, l’arrêt de la série par NBC, chez qui elle réalisait de bons scores, est assez incompréhensible. Certains avancent qu’elle coûtait de plus en plus cher à produire. En tout cas, vu Chicago Fire et Chicago PD, NBC et Dick Wolf sont toujours en bons termes.

1999. Warren Littlefield passe la main à Scott Sassa. La chaîne consolide une grille qui en a encore sous le pied. Si Homicide s’arrête au printemps, les dirigeants de NBC se tournent vers Dick Wolf pour développer un spin-off de Law & Order, centré sur les crimes sexuels. C’est le moment pour Law & Order : Special Victims Unit d’entrer en piste.

L’idée est judicieuse : elle permet notamment d’abattre la concurrence de Nash Bridges, série policière de CBS qui aura beaucoup fait souffrir la production de Barry Levinson le vendredi soir. Le lundi, Third Watch/New York 911 signe de son côté une première saison honnête et montre que le projet a du potentiel.

Mais le succès le plus intéressant de la chaîne cette année-là est diffusé le mercredi soir : c’est The West Wing/À La Maison Blanche.

THE WEST WING / À LA MAISON BLANCHE (1999/2006)

Et dire qu’à l’origine, Aaron Sorkin, créateur de la série, a pitché le projet à John Wells en quatrième vitesse avant un rendez-vous qu’ils avaient ensemble… Ancien scénariste pour le studio de cinéma Castle Rock, Sorkin n’est sans doute pas allé chercher bien loin son idée de série sur le staff du président des États-Unis. Auteur du script du film Le Président et Miss Wade de Rob Reiner (1992), il lui a effectivement fallu plusieurs années pour venir à bout de ce projet. À un moment, le « bébé » pesait même 385 pages…

La distribution plus qu’étoilée de The West Wing.

Finalement, avec le concours du réalisateur Thomas Schlamme (mais après plusieurs mois d’attente, scandale Monica Lewinsky oblige), le créateur de la comédie Sports Night va développer une série dramatique explorant un nouveau champ d’intrigues pour NBC : le monde politique.

Sur le papier, cela aurait pu être aussi excitant qu’un plat de nouilles tièdes. Dans les faits, et pour tromper l’absence d’action telle qu’on l’appréhende dans les séries médicales et policières, Sorkin développe des scènes de dialogue qui combinent haute qualité littéraire, données factuelles lourdes, humour et musicalité (allitérations, répétitions). Le tout avec des plans séquences filmés de manière virtuose et pendant lesquels les protagonistes qui dialoguent traversent des couloirs.

Le « Walk & Talk » est né, et il montre que les séries de network sont toujours capables de se réinventer. Surtout quand le tout sert un puissant souffle idéaliste et des personnages iconiques qui évoluent dans un univers solidement construit.

La preuve ultime de cette solidité ? Lorsque Sorkin rend son tablier en 2003, au terme de la saison 4, John Wells parvient à transformer progressivement la série en électrisante course électorale, sans trahir le matériau original. On appelle ça une grande performance.

En 2000, The West Wing fait le plein aux Emmy Awards et gagne en visibilité auprès du public. Pendant quatre ans, la série va rafler de très nombreux prix. Le show dominera la catégorie drama comme plus aucun projet de network ne l’a fait depuis.

Dix-neuf ans après Hill Street Blues, le schéma de la série de haut vol qui séduit la critique puis une partie du public se répète. La boucle est bouclée. Sauf que le network s’apprête à amorcer une longue, lente et terrible descente.

REMERCIEMENTS A

Alan Sepinwall, journaliste américain, qui travaille pour le site Hitfix.com après avoir œuvré au Star Ledger. Alan est l’auteur du livre « The revolution was televised », sorti aux États-Unis en mai 2013 (pas de sortie française prévue), et il a répondu à nos questions lors d’une interview enregistrée en juin, qui sera disponible dans son intégralité à la fin du dossier.

LL, du site Le Bilan de LL, sériephile, qui nous a aidés dans nos recherches préparatoires.

Partager