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Comment une storyline décevante de Urgences a donné naissance à un L&O: SVU

Comment une storyline décevante de Urgences a donné naissance à un L&O: SVU

Neal Baer est un docteur en médecine diplômé de la très prestigieuse université d’Harvard qui s’est ensuite tourné vers la télévision. Après avoir passé plusieurs années dans la writer’s room d’Urgences, passant de staff writer à executive producer entre la première et la septième saison, il est ensuite devenu showrunner de Law & Order : SVU (New York Unité Spéciale). Aujourd’hui, il dirige l’écriture de Under the Dome.

Neal Baer sur le plateau de Law & Order: Special Victims Unit

Neal Baer sur le plateau de Law & Order: Special Victims Unit

Neal Baer a cinquante ans passés quand il lit, en mai 2013 une tribune d’un avocat du gouvernement fédéral dans le New York Times, Adam D Chandler qui explique ‘‘The Best Little Boy in the World — That’s Me’’ / le meilleur petit garçon du monde – c’est moi. Le meilleur petit garçon du monde, c’est ainsi qu’avait décrit dans une autobiographie publiée sous pseudonyme en 1973 le journaliste Andrew Tobias la tendance des jeunes hommes homosexuels dans le placard à accumuler les honneurs scolaires, sportifs ou professionnels pour détourner l’attention, une façon de dire : regardez ce que je fais, pas ce que je suis.

A travers les années et par le truchement d’Adam D Chandler, Neal Baer se reconnaît dans la description. Pour la première fois, il verbalise son homosexualité, alors qu’il est marié et a un enfant. Un an plus tard, le coming out devient public via une tribune du HuffPost.

Invité de l’émission The Business de Kim Masters sur la radio KCRW, Neal Baer a évoqué ce coming out, et la manière dont le secret qu’il a gardé des décennies durant avait influé sur son travail de scénariste – un monteur homosexuel lui a un jour dit qu’il était le scénariste le plus gay-friendly d’Hollywood.

‘‘J’étais en quasi déni. Je crois, non je sais que j’en étais conscient. C’était une bataille, une bataille intérieure que personne n’a vue. Je crois que j’ai très agressivement essayé de réussir à Hollywood pour détourner l’attention de qui j’étais vraiment.(…)

Mais rien n’était assez et une fois que j’ai accompli certaines choses comme travailler sur Urgences, diriger SVU pendant onze ans ou écrire un roman, et ainsi de suite, j’étais toujours vide. Alors il fallait continuer à accomplir encore et encore comme une addiction, jusqu’à ce qu’arrive quelque chose qui mettre un frein. Pour moi cela a été en partie la lecture de cet article et de me reconnaître si clairement, mais aussi une confluence de choses dans ma vie, comme de réfléchir sérieusement à ce que cela veut dire être honnête. Je m’étais toujours vu comme une personne assez honnête mais je réalisais que ce n’était pas vrai parce que ma vie était un mensonge. J’étais gay et je vivais une vie hétérosexuelle avec une femme et un enfant.’’ 

‘‘Mais dans le même temps j’écrivais beaucoup d’histoires sur des personnages gay dans Urgences et SVU. J’ai fait du personnage de Laura Innes [la chef de service Kerry Weaver] une lesbienne et j’ai écrit sur le VIH avec le personnage de Gloria Ruben [l’aide soignante Jeannie Boulet].’’

Mais, fait remarquer Kim Masters, Jeannie Boulet était hétérosexuelle.

Michael Beach et Gloria Reuben dans les rôles d'Al et Jeannie Boulet (Urgences).

Michael Beach et Gloria Reuben dans les rôles d’Al et Jeannie Boulet (Urgences).

‘‘Je suis content que vous posiez cette question,’’ réagit Neal Baer avant d’évoquer l’épisode 4×06 « Ground Zero » dans lequel le mari de Jeannie, Al, doit affronter la réaction d’un collègue à qui il a dû révéler être séropositif suite à un accident du travail. Ce collègue demande à Al s’il a attrapé le virus en se piquant ou par une relation homosexuelle, ce qui fait dégénérer la discussion.

‘‘Au bout du compte, il a fallu qu’on révèle la manière dont Al avait eu le VIH et on a dit que c’était en couchant avec beaucoup, beaucoup de femmes. On en a débattu beaucoup dans l’équipe de Urgences, parce que cela n’existe pas vraiment aux Etats-Unis’’ [Si la transmission est relativement facile de l’homme vers la femme dans une relation hétérosexuelle, il est très rare qu’elles surviennent de la femme vers l’homme, NdS].

‘‘Après avoir fait ça, nous avons des femmes Noires qui nous ont dit : pourquoi n’avez-vous pas dit la vérité sur le « Down-low » ?’’

Le Down-low est une expression argotique de la communauté Noire américaine, qui désigne des hommes Noirs se revendiquant hétérosexuels, mariés, mais qui ont des expériences sexuelles régulières secrètes avec d’autres hommes. Une situation créée par l’homophobie très forte qui rend extrêmement difficile pour les Noirs de vivre une sexualité gay qui ne serait pas clandestine.

‘‘Plus tard, alors que j’étais sur SVU, j’ai contacté Michael Beach et je lui ai dit : tu sais, ça me hante. Je veux faire ça bien. Est-ce qu’on pourrait faire un épisode dans lequel ton personnage pratiquerait le down-low et infecterait sa femme avec le VIH ? Il m’a dit d’accord, je jouerais ce rôle, et j’ai pensé que cela rectifiait la malhonnêteté de cette représentation dans Urgences. Cela a donné un épisode incroyable, très dur, de SVU, qui m’a permis de corriger quelque chose qu’on n’a pas eu le courage de faire. Je ne nous le reproche pas mais nous avons eu peur. Quelques années après à SVU, je n’avais plus peur, même si l’idée de faire mon coming-out me terrifiait toujours’’.

Cet épisode de SVU, 5×20 « Lowdown », a été diffusé en avril 2004.

 

Michael Beach dans L&O: SVU

Michael Beach dans L&O: SVU

Rebondissant sur cette anecdote, Neal Baer se demande si traiter de tels sujets serait possible aujourd’hui, ou si la télévision de Network n’aurait pas connu un important recul.

‘‘SVU était un drama psychologique. On parle aujourd’hui d’un âge d’or de la télévision, mais d’une certaine manière c’est un âge de la paranoïa. Les séries à succès d’aujourd’hui, Walking Dead, Homeland, The Americans, ont pour sujet la paranoïa. Sur SVU on faisait des épisodes sur l’accès des mineurs à l’avortement, sur le contrôle des armes, sur l’euthanasie. On parlait des sujets sociaux de notre époque. La Cour Suprême vient de rendre un jugement sur l’avortement, je doute que vous voyiez une série aborder le sujet. On a fait un épisode d’Urgences sur une jeune Mormone qui souhaitait se faire avorter. Vous pouvez imaginer un épisode sur ça aujourd’hui ? Moi vraiment pas’’

Comment expliquer cette résurgence de la censure ?

‘‘Je crois que l’époque est beaucoup plus conservatrice. Heureusement il y a eu des avancées comme l’égalité d’accès au mariage qui progresse. Mais il y a un discours qu’a donné récemment [Ruth Bader] Ginsburg de la Cour Suprême sur le fait que si les droits des gays et des lesbiennes progressent, ceux des femmes ne se portent pas bien. Qu’est-ce que cela dit de notre société ? La télévision est devenu plus conservatrice, probablement parce que l’audience s’est tellement fractionnée, les Networks sont très protecteurs de celle qu’ils ont pu conserver’’.

Vous pouvez écouter l’interview intégrale de Neal Baer grâce au podcast de The Business sur le site de KCRW.

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