No future ? : Critique de Green Room, de Jeremy Saulnier

No future ? : Critique de Green Room, de Jeremy Saulnier

Note de l'auteur

Greenroom - Jeremy SaulnierAprès le huis clos d’horreur absurde Murder Party et le film de vengeance minimaliste Blue Ruin, le généreux Jeremy Saulnier nous livre Green Room, condensé d’expérience et des genres précités pour un cocktail survival ultra pur et surtout, ultra dur.

La “pièce verte” dont il est question est réservée aux artistes d’une salle de concert perdue dans une vaste forêt de l’Oregon, survolée en hélico lors d’un plan d’ouverture digne d’un cannibal flick*. C’est par un malheureux concours de circonstances qu’y seront séquestrés un groupe de jeunes punks plutôt antipathiques, mais aux caractères bien identifiables (la punkette cool, le ténébreux violent, le bassiste trouillard, le puriste déjanté). Rassurez-vous, l’empathie à leur égard ne tardera pas à montrer le bout de son nez. Hé oui, il y a plus bête qu’un groupe de punks : une tribu de punks d’extrême droite, en charge du local.

Certains s’agaceront – et s’agacent déjà, calme-toi s’il te plaît petit bonhomme ! – sans doute de l’énième come-back des vilains nazis des bois mais dites-vous que cette fois, c’est pour le plaisir de voir à leur tête un Patrick “Charles Xavier” Stewart à contre-emploi !  Charismatique, autoritaire mais « juste », crâne mis à part, notre bon vieux Jean-Luc Picard n’a ici rien de lisse. Autre mention spéciale à son bras droit, joué par Macon Blair, acteur fétiche de Saulnier qui s’illustre une fois encore. Loin des clichés, les antagonistes ne sont pas seulement traités comme des monstres sadiques et bas de plafond (par ailleurs, il n’est pas question de haine raciale une seule seconde dans Green Room), mais comme des humains poussés à faire des choix difficiles face à une situation inéluctable, ou bien détournés de leur nature par conditionnement. Entendons-nous bien, cela ne les rend pas plus sympathiques pour autant. Les paroles d’un très bon morceau de punk lors du concert permettent au réalisateur d’exprimer tout ce qu’il pense de la dérive du mouvement.

Tout du long, l’évolution des rapports de force, véritable partie de ping-pong physique et mental entre les acculés et leurs assaillants, rend le récit passionnant tout en faisant grimper la tension crescendo. Une tension appuyée par des rebondissements réalistes, des scènes de gore extrêmement explicites – les mots sont pesés – et dosées finement pour un tour de grand huit en règle. Au-dessus de tout ça, Jeremy Saulnier plane avec dextérité, sans en faire des caisses, toujours efficace et sublimé par la direction photo aux petits oignons de Sean Porter.

Plutôt décontracté, le réalisateur était présent suite à la projection pour répondre aux questions. Le reste de la salle était, lui, encore un peu sous le choc. Son objectif, en dehors de remettre vaguement en question notre nature profonde et de véhiculer un message optimiste, est clairement de nous livrer une série B viscérale. Comme il le dit, le choix des punks et des skinheads n’est qu’un prétexte pour “faire un film avec le style musical que je préfère, utiliser des clous, du cuir et des bons looks agressifs. C’était soit ça, soit on me donnait 200 millions de dollars et je faisais Mad Max !”.  Côté références, il dit assumer pleinement la filiation avec Chiens de paille de Sam Peckinpah (l’arrivée du groupe à la salle et la rencontre avec les autochtones). Nous lui avons demandé si Assaut de John Carpenter en était une autre (des scènes de siège et… d’assauts magistrales) mais, bien que fan de Big John, il a précisé n’avoir vu le film qu’après écriture de son propre scénario, se voyant dès lors rassuré quant à la faisabilité du projet.

Autant que ce soit répété : Green Room est un trip aux allures de tord-boyaux frelaté. Que les indiens n’ayant pas pris leur petit déjeuner passent leur chemin. Que les autres s’installent sur la rampe de lancement. De notre côté, on se régale par avance à l’idée que Jeremy Saulnier réalise prochainement Hold the Dark, une nouvelle histoire de vengeance adaptée d’un roman de William Giraldi (Aucun homme ni dieu, aux éditions Autrement). Qui vivra verra !

Sortie le 27 avril 2016
2016. USA. Réalisé par Jeremy Saulnier. Avec Anton Yelchin, Imogen Poots, Patrick Stewart, Macon Blair

* film d’exploitation mettant en scène des cannibales. Ex : Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato ou plus récemment The Green Inferno, d’Eli Roth. La barbarie et l’efficacité de Green Room n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de son Hostel

GREEN ROOM Bande-Annonce par A24

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