Ody-C, de Matt Fraction et Christian Ward

Ody-C, de Matt Fraction et Christian Ward

Note de l'auteur

L’Odyssée d’Homère dynamitée en couleur et en vers : voici Ody-C, ou le retour de la féroce guerrière Odyssia-la-Sage, victorieuse de la terrible Troiia, à travers un cosmos des plus inhospitaliers. Une vraie bombe à fragmentation SF.

L’histoire : Le XXVIe siècle. À la suite d’une guerre intergalactique de 100 ans, Odyssia-la-Sage et ses compatriotes entament le plus long et le plus étrange voyage jamais réalisé : le retour au bercail.

Mon avis : Qu’est-ce qui frappe en premier dans cette très étonnante intégrale ? Voilà qui est épineux… Encore plus que le dessin (et surtout les couleurs) de Christian Ward (Iron Man, New Avengers), c’est peut-être l’écriture adoptée par Matt Fraction (The Immortal Iron Fist, Sex Criminals) pour ce projet particulier. Un projet dont l’objet n’est ni plus ni moins que la réécriture d’un monument parmi les chefs-d’œuvre de la culture mondiale : l’Odyssée d’Homère. Et dont il reflète la structure en “chants” par une répartition numérotée d’abord déroutante.

L’idée vous rappelle Ulysse 31, membres de la génération X que vous êtes ? Évidemment. Mais Fraction et Ward ne se sont pas contentés de resucer la même moelle que leurs illustres prédécesseurs, Nina Wolmark, Jean Chalopin et Bernard Deyriès. Ils sont à la fois allés plus loin et dans une tout autre direction.

Le duo d’Américains conte la fin du périple de trois guerrières ultimes, Odyssia, Énée et Gamem. Oui, il s’agit bien de guerrières et non de guerriers. Car Fraction a d’abord opéré un renversement du paradigme sexuel de ses personnages. Les héros grecs deviennent des héroïnes futuristes, tandis que les êtres féminins arborent des atours masculins – Athéna devient un homme barbu, par exemple, tandis que Zeus est une femme.

Un gadget propre à faire transpirer les opposants à une supposée théorie du genre ? Au contraire. Ce renversement opère à tous les niveaux du récit, impose un nouvel angle de vue, une vision proprement neuve d’une histoire fondatrice, d’une épopée par trop masculine dans son matériau d’origine. Certaines sociétés ont même carrément supprimé tout être masculin de leurs strates.

Tout n’est pas oblitéré, cependant. Et Matt Fraction ne s’est pas contenté d’un simple de jeu de miroirs. Héra, déesse à barbe (au corps de femme), fait mine de prendre un bain. Elle se peint les ongles, se met du rouge à lèvres et du fard à paupière, se taille la barbe… Elle sait se montrer irrésistible pour Zeus (au corps de femme). « Elle savait ce que Zeus aimait toucher. Et goûter. Ce n’était pas tant un bain qu’une parade, et Zeus répondit à l’appel. Et elles se noyèrent. Comme des abeilles dans du miel. »

On le voit, il ne s’agit pas tant d’inverser les rôles que de dynamiter la mécanique propre à la thématique homérique et, partant, à l’épopée dans son acception la plus courante. Le scénariste pratique également un jeu intéressant autour de l’épithète homérique, adaptant le nom d’Odyssia aux circonstances : Odyssia-la-Cruelle, Odyssia-la-Sage, Odyssia-la-Sorcière-Louve, etc.

L’une des images les plus fortes est peut-être celle de cet homme, de ce guerrier troyen jamais nommé (tout juste désigné par un “Lui” des plus symboliques), enchaîné par Énée. Celle-ci le promène comme un animal de compagnie, enserré (tête et visage compris) dans une sorte de combinaison en latex noir hautement SM. « Énée tient son trophée en laisse. Lui. Lui qui, par le passé, vit des milliers de vivenefs lancées en son nom. Aux pieds de la reine de Prime-Achaïe, l’homme de fer de Troiia est réduit à l’état d’animal de compagnie. » Et Énée a gravé son nom sur son visage. Au couteau.

Fraction et Ward multiplient ainsi les évocations de “guerres sexuelles”. Au vu des origines de la guerre de Troie (Hélène, l’épouse du roi de Sparte, est enlevée par le prince troyen Pâris) et de tout ce qui encadre l’Odyssée (avec Pénélope entourée de prétendants de plus en plus impatients, notamment), cela paraît sensé. Les hommes sont dominateurs ou anéantis, il n’y a guère d’entre-deux.

Côté visuel, Christian Ward fournit quant à lui un travail de titan. Les couleurs sont vives et nuancées, il n’hésite pas à exploser sa page, bousculer (voire briser) les inter-cases, jouer sur les volumes et la lecture en spirale (belle composition et peut-être métaphore de l’Odyssée elle-même : se résumerait-elle, en fin de compte, à une spirale descendante ?).

Comme un Moebius (encore plus) sous acide, il embarque le lecteur dans une saga échevelée, à la fois cosmique et éminemment organique, avec tout l’attirail du matériau homérique. Et entre autres cette magnifique et horrible cyclope, son œil unique dévorant littéralement son visage, sa soif de sang humain inextinguible et ses seins innombrables en grappes couvrant le ventre.

« Si nous seront tous défaits par le sang, nous seront tous construits par les histoires », indique le narrateur à la fin de son récit. « Les histoires sont notre seul trésor. » En voici un bel exemple.

En accompagnement : The Downward Spiral, de Nine Inch Nails, car la spirale descend, descend toujours.

Si vous aimez : … les récits qui revisitent des matériaux mythiques, je ne saurais trop vous conseiller la série Slaine, scénarisée par le génial Pat Mills, et notamment sa trilogie du Dieu cornu avec Simon Bisley aux pinceaux.

Ody-C
Écrit par
Matt Fraction
Dessiné par Christian Ward
Édité par Glénat Comics

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