On a interviewé Shôji Kawamori

On a interviewé Shôji Kawamori

Durant la Japan Expo 2013 qui s’est déroulée début juillet, j’ai eu l’immense honneur de rencontrer le grand Shôji Kawamori. Ce nom ne vous dit peut-être rien et pourtant, si vous regardez des animes, vous connaissez forcément son travail. Il est le monsieur Mecha de l’animation japonaise ! Par mecha, comprenez une armure robotisée de forme humanoïde. Kawamori compte à son actif les Valkyries de Macross et la création originale de la série, le mecha-design, entre autres, sur Patlabor, Ghost In The Shell, Ulysse 31, Eureka SeveN ainsi que la conception de Cowboy Bebop et Vision d’Escaflowne. Bref, vous l’aurez compris, j’ai rencontré un géant… L’interview a été effectuée par différents médias, dont les sites 30 ans et demi, Manga News, Le Journal du Japon, TVHLand et of course, le Daily Mars.

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours commun avec Haruhiko Mikimoto (character-designer et co-créateur de Macross) ?

J’ai rencontré pour la première fois Mr Mikimoto lorsque j’étais au lycée où nous étions camarades de classe. Nous aimions tous deux l’animation et dessiner ensemble. Moi, j’étais passionné par tout ce qui était mécanique et autres, j’étais plutôt doué dans ce domaine-là. Et lui était vraiment génial pour dessiner les personnages et particulièrement les demoiselles.
Il avait une particularité : quand on marchait dans la rue et qu’il reparlait des demoiselles qu’il avait croisées, il était capable de les définir d’une telle manière qu’on se les représentait. C’est à cette époque que les fondements de Macross se sont formés.

 

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans votre profession ?

C’est la date limite de rendu parce qu’à chaque fois, elle nous court après. Là, j’ai trois concepts d’histoire en cours avec trois mecha-design sur les séries.

 

Comment abordez-vous la phase de recherche et de mecha-design ?

À la base, j’ai designé des avions et des voitures. Et je suis obligé de me tenir constamment informé de l’évolution technologique pour pouvoir faire ce qui est le plus approprié par la suite. C’est une recherche perpétuelle.

 

Parmi tous les mechas que vous avez créés, il y en a-t-il un en particulier sur lequel vous avez rencontré des difficultés en terme d’élaboration et de design ?

Le plus dur a été la création de la première Valkyrie pour la transformer en Gerwalk. Ça aura mis pas loin d’un an, puis un an et demi encore pour la version Battroïde. Ce qui a pris le plus de temps, c’est la prise de conscience de la possibilité de transformation d’un avion vers un robot humanoïde. Il m’a fallu plus d’un an pour trouver l’idée de rentrer ses bras à l’intérieur. Ensuite, je l’ai fait en très peu de temps.

 

Lors de votre travail sur la série Ulysse 31, sur quoi vous êtes-vous basé pour concevoir l’Odysseus ?

Il y avait une grande discussion autour de la forme de l’Odysseus en lui-même. À la base, ce devait être un vaisseau bien plus gros. Au bout du compte, les producteurs se sont dit : pourquoi ne pas reprendre la forme du logo de la chaîne (le premier logo jaune de FR3, nldr) pour le créer ? Voilà d’où sort la partie centrale.

 

Et en ce qui concerne les navettes d’Ulysse 31?

Les navettes ont été créées dans une idée de simplicité de forme. C’est pour cette raison qu’elles sont rondes, carrées et triangulaires.

 

Dans cette série, vous êtes-vous inspiré des avions supersoniques comme pour les Valkyries?

C’était bien plus simple car je me suis attaqué à la cible, c’est-à-dire un public assez jeune. J’ai donc utilisé des formes simples car il leur est plus facile de s’en souvenir. Mais en plus de ça, j’ai tenu à ajouter un brin de réalisme à la forme de ces vaisseaux.

 

Ayant travaillé sur le design de la série animée Transformers, notamment celui d’Optimus Prime, que pensez-vous des films hollywoodiens tirés de la licence?

Avoir cette manne financière de la part de Hollywood est toujours une bonne chose mais je trouve dommage que le concept de transformation de parties mécaniques propres aux robots ait un peu disparu.

 

Quel est le meilleur souvenir de votre longue carrière ?

C’est dur à dire… À chaque fois que je suis dans une création, c’est très prenant, c’est un assemblage de nouvelles expériences, combinées dans une seule œuvre. C’est le moment du passage de l’expérimentation à la création qui est toujours aussi passionnant.

 

Selon vous, quelles sont les évolutions à venir en terme de mecha-design ?

Avec l’évolution de la technologie et de la technique, on arrive à quelque chose qui n’est plus contrôlable par les humains. Par exemple, avec les drones, l’implication de l’homme n’est plus nécessaire. Dans mon cas, quand je conçois, je ne pense pas au mecha-design en tant que tel, je pense à l’univers autour, pour que ma création s’intègre au mieux dans un environnement . C’est ça qui est important, à mon sens. Il ne faut pas uniquement se limiter à ce que l’on voit à l’extérieur mais se fondre dans un univers pour créer.

 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de la série Arjuna, que vous avez réalisée ?

J’ai bien sûr beaucoup d’intérêt pour la technologie, mais à un moment donné, je me suis plus penché sur les capacités humaines, le développement extra-sensoriel. Et cela m’a semblé une bonne base sur laquelle démarrer. Lors de mes recherches, je suis allé voir diverses civilisations : certaines ne tuent aucune bête, ne font pas d’élevage, n’utilisent pas de pesticide, et vivent en parfaite harmonie avec la nature. J’en suis arrivé à étudier ces peuplades dans le but de trouver une explication. Ce type de travail n’avait pas encore été exploité dans l’animation et je me suis lancé le challenge de le faire.

Il y a quelques années, on pensait que la 3D supplanterait la 2D en terme de mecha-design. Aujourd’hui, quelles sont les armes qui permettent à la 2D de subsister ?

Il y a des animateurs en 2D qui sont très talentueux et quand on veut travailler sur des expressions, la 2D est vraiment ce qu’il y a de mieux. Quand on réfléchit au design, on se demande s’il sera en 2D ou 3D, et on agit en conséquence.

 

Si un jeune vous demandait conseil afin de mener une carrière similaire à la vôtre, que lui répondriez-vous ?

Le monde de l’animation est difficile, on n’a jamais le temps, y compris de dormir. Mais ce travail est si excitant que j’inviterai ce jeune à faire face au challenge. Designer, réalisateur…  Il est très important d’expérimenter un maximum de choses, surtout si on veut créer une œuvre originale. Et dans cette optique, si l’on s’arrête uniquement sur les romans, les mangas ou les films, on finit par être limité. Il est important de vivre ses propres expériences. C’est aussi grâce à elles que va naître l’originalité d’une création. Il faut aller piocher dans son propre parcours et y trouver ce qui fera de son travail une œuvre singulière et meilleure aussi. Donc j’invite vraiment à aller dans ce sens-là.

 

Quelle a été votre implication sur la série Cowboy Bebop ?

J’ai fait partie de la genèse du projet de Cowboy Bebop,. J’ai donné les idées des portes interstellaires (les Gates), ainsi que la base sur Mars.

Avec Macross, vous avez instauré le principe de l’Idole, pour lequel les producteurs n’étaient pas vraiment emballés. Que pensez-vous de l’évolution de ce concept avec par exemple la chanteuse virtuelle Hatsune Miku ou encore le film Perfect Blue ?

S’agissant de Macross, quand Mr Mikimoto et moi avons pensé à l’histoire, nous étions dans un restaurant chinois et il a dessiné Linn Minmei. On s’est dit que ce serait amusant de voir sa progression vers la super Idole, mais on ne pensait pas du tout l’inclure dans une série SF, à la base. On n’a pas réellement eu de refus. Le problème, c’était plutôt la difficulté de faire chanter quelqu’un efficacement dans un anime.
Le point sur lequel il y a eu beaucoup de mésententes, c’était sur le fait de clore une guerre avec une chanson. Pour moi, c’était un point important dans l’histoire, justement. Car cela permettait de prendre tout le monde à contre-pied. J’ai vraiment mis la main à la pâte, j’ai fait le storyboard et me suis totalement investi.
En ce qui concerne Perfect Blue, cet anime met en scène une réelle évolution du concept de l’Idole, puisqu’on la voit dans sa vie de tous les jours, ce qui n’est pas le cas dans Macross.
Enfin, pour Macross +, le simple concept de l’Idole ne suffisait pas. J’ai conçu une Idole virtuelle avec en ligne de mire l’idée du contrôle de l’homme sur la machine. Hatsune Miku reprend ce principe en chansons et je pense que je suis le déclencheur de tout ceci.

 

Y a-t-il une série à laquelle vous auriez voulu participer ou un concept dont vous auriez aimé avoir eu l’idée?

On me pose souvent la question au Japon ! À 20 ans, j’ai pensé à une odyssée spatiale avec un personnage en possession d’un pendentif solaire qui le mettait sur une sorte de vélo pour se balader dans l’espace. J’avais donc préparé ça mais malheureusement, au moment où j’ai voulu le présenter à une chaîne de TV, le film E.T. a débarqué… Donc vous comprendrez un peu ma réticence envers Spielberg… (Rires). Et puis, quand j’ai voulu refaire un essai dans le style, l’anime Laputa est arrivé. Ce qui est amusant, c’est que dans le monde, on a souvent les mêmes idées au même moment, à plusieurs endroits différents.

 

Êtes-vous étonné de l’intérêt des Français pour la culture japonaise et les mangas ?

J’en suis surpris mais surtout très heureux parce que je vois un rayonnement de toute la culture japonaise. Je suis ravi de l’engouement pour tout ce qui représente mon pays. Les Japonnais ont influencé les artistes français, notamment les impressionnistes, et vice-versa, par rapport à l’art graphique japonais. En fait, il s’agit d’un réel échange. Par exemple, pendant le Tokyo Anime Fair, nous avons annoncé une nouvelle série. L’histoire ? Le général Nobunaga rencontre Jeanne d’Arc et un créateur de robot qui n’est autre que Léonard De Vinci. Le projet vient tout juste d’être annoncé et je suis vraiment excité !

 

Si vous aviez l’occasion de monter dans un mecha, ce serait dans lequel ?

J’ai vraiment envie de créer un jour une machine, une voiture capable de se transformer, de voler jusqu’au soleil et d’aller sous l’eau. Et j’aimerais évidement être aux commandes d’une Valkyrie. Mais en plus compacte, histoire qu’on puisse la piloter en ville.

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