On a lu… Edito – Par le pouvoir du kiosque ancestral

On a lu… Edito – Par le pouvoir du kiosque ancestral

Strange #250

En France on n’a pas de pétrole mais on a des BD. En France on aime passionnément la bande dessinée. On a des dizaines et des dizaines de festivals qui mettent en avant des centaines de dessinateurs et scénaristes et des milliers d’histoires. En France les rayonnages des librairies sont remplis de mangas, de bd européennes ou de comics. En France on aime la BD mais est-ce totalement le cas ?

Il y a dix ans, une collègue, amatrice tout comme moi de ces histoires avec des cases dessinées dedans, me demandait ce que je lisais. Après lui avoir donné une liste non exhaustive de titres variés et divers, je fus réellement surpris quand elle me répondit : « D’accord. Non, moi et mon mari on lit de la vraie BD ». Sous entendu de la bande dessinée franco-belge, grand format et à la couverture rigide. Ma surprise ne fut pas tant provoquée par le dédain que pourrait supposer cette phrase, mais bien par la véritable innocence derrière cette remarque. Pour elle, il n’était pas envisageable que la BD soit autre chose. Alors vous me direz que c’était il y a dix ans et que depuis de l’eau a coulé sous les ponts et que les mentalités ont évolué. C’est pas faux (je sais très bien ce que veut dire mentalité) : en dix ans le marché de la BD a changé ne serait-ce que par l’explosion du manga. Aujourd’hui on lit de tout en matière de BD et pourtant :  je ne peux m’empêcher de penser que quelque chose de fondamental manque à l’appel quand je constate que les rayons des gros dealers de la culture sont aussi remplis que les kiosques sont déserts. La France avait pourtant une culture du kiosque pendant des années, les journaux et les BD se sont vendues par centaines de milliers dans ces antres.

 

Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons

On a tous en mémoire un magazine qu’on achetait religieusement tous les mois ou toutes les semaines et qu’on dévorait une fois rentré à la maison. De 4 à 11 ans j’étais un fervent lecteur du Journal de Mickey, de Pif Gadget et toutes les autres revues où apparaissait le canard le plus malchanceux de la planète, le chat avec un sparadrap sur la joue et tous leurs amis. Puis vint le jour où je farfouillais dans les rayons de la librairie du coin et  je découvrai les revues de super-héros.

Ce jour là j’achetais un Strange special origines qui était consacré à Hulk à l’occasion des trente ans du personnage. Je pris également le dernier numéro de sa série régulière dans laquelle le titan vert (alors bien loin de l’image qu’on a généralement de lui) se battait dans une guerre civile aux cotés de personnages s’inspirant des héros de la mythologie grecque, et également un album des X-men où ceux-ci combattaient une équipe de super-héros canadiens sans savoir à l’époque que cet épisode était une ré-édition du run le plus célèbre des supers-héros mutants.

Je me suis alors plongé dans les histoires de super-héros. Tous les mois je dépensais mon argent de poche dans les revues de l’époque éditées par Semic (Strange, Nova, Titans, Spécial Strange etc etc) ; je profitais également des marchés et des brocantes pour acheter des vieux numéros si bien que j’ai pu me faire une bibliothèque très honorable et que j’ai pu découvrir des récits anciens. J’ai fait la connaissance des X-men de la grande époque, je suis allé explorer l’espace grâce aux sagas cosmiques de Jim Starlin, j’ai pu voir voltiger le tisseur sous les traits de John Romita, j’ai apprécié le travail de son fils sur Iron Man, j’ai été subjugué par les Fantastic Four de Stan Lee et Jack Kirby et le Daredevil de Frank Miller, et j’ai tremblé de joie devant les centaines d’aventures que je lisais.

Aujourd’hui, alors que le comics se vend de plus en plus, on remarque que c’est bien le « beau » livre qui est privilégié au détriment de la revue en kiosque, pourtant support fondamental de ces histoires. Pourquoi donc ? Est-ce une question de prix ? Cela serait difficile à comprendre quand beaucoup de revues ont un rapport quantité/prix plus qu’honnête. Est-ce une question de disponibilité ? Même si le nombre de kiosques a tendance à diminuer sur l’ensemble du territoire, il en reste encore énormément et on peut demander à son libraire de commander les revues qui manquent. Cela fait partie de son travail. Pourquoi avons nous perdu ce réflexe de la revue kiosque ?

Je pense qu’il y a un mélange de plusieurs facteurs. La culture du kiosque ne s’est pas transmise à la nouvelle génération par exemple. Ainsi le boom du manga s’est effectué dans les boutiques spécialisées et les grandes enseignes via la publication en format librairie (les tentatives de revues kiosques tels que Kameha se sont révélées être des échecs) et il est fort à parier que les gens issus de cette génération n’ont pas le réflexe de fouiller en kiosque quand ils décident de se mettre au comics. Il y a peut-être aussi le besoin d’avoir la fin de l’histoire tout de suite, besoin qu’un livre comble bien mieux que six épisodes sortant en kiosque à raison d’un épisode par mois (1).

La continuité, l’aspect feuilletonnant et l’univers partagé sont probablement aussi un frein que l’édition en livres atténue bien sur. Enfin on ne peut nier que la mise en avant par les éditeurs des bd aux formats cartonnés apporte une légitimité évidente auprès de beaucoup de gens. Il ne faut pourtant pas oublier que des séries unanimement reconnues par tous tel que Watchmen ou Batman : Year One sont d’abord sortis en kiosque à un rythme mensuel aux Etats-Unis. On remarque d’ailleurs que dans leur pays d’origine, la baisse des ventes de comics peut s’expliquer en partie par le déplacement des points de vente. Autrefois trouvable dans n’importe quelle épicerie ou magasin, les comics ne se vendent plus aujourd’hui qu’en Comics-shop.

 

Excalibur de Chris Claremont et Alan Davis

Soyons clair, je ne suis pas là à critiquer les belles éditions cartonnées de comics, bien au contraire je suis ravi de voir de si belles éditions dans ma bibliothèque. Je déplore par contre la relative indifférence envers les magazines en kiosques. Before Watchmen sort en kiosque et la question qui revient souvent chez l’éditeur est « à quand une édition intégrale en librairie? », Daredevil de Mark Waid est ignoré, tout comme celui d’Ann Nocenti à son époque, parce qu’il sort en kiosque là où celui de Miller qui a eu la chance d’être édité en cartonné, récolte toutes les louanges (méritées ceci dit).

Enfin rappelons que La jeunesse de Picsou de Don Rosa fut disponible en kiosque dans une édition complète pour moins de cinq euros des années avant la dernière édition en date de Glénat. Rien que sur les derniers mois le lecteur a eu le droit en kiosque à la mini-série Gates of Gotham de Scott Snyder, à Captain America & Bucky d’Ed Brubaker dans des revues complètes, à la ré-édition des débuts de Bill Sienkiewicz sur Les Nouveaux Mutants ou à celle de la grandiose série Excalibur de Chris Claremont et Alan Davis dans des revues rééditant du matériel ancien, ou bien encore à la X-Force de Rick Remember (dont on reviendra très bientôt sur son chef d’oeuvre du space-opéra qu’est Fear Agents) et au magnifique Flash de Francis Manapul et Brian Buccellato. Cela n’est qu’une liste non exhaustive d’oeuvres de grande qualité qu’on pouvait trouver en librairie et un rapide coup d’oeil au planning des différents éditeurs nous montres que d’autres pépites vont être bientôt disponible.

Nous devons retrouver le réflexe d’aller fouiller dans nos kiosques à journaux, de redonner un rendez-vous avec nos héros. Parce qu’on y trouve de pures pépites à petit prix qui ne pourraient pas encore survivre dans les rayonnages des librairies. N’hésitez pas, continuez à achetez des belles BD mais allez aussi dans vos kiosques à journaux pour dénicher les séries qui après demain seront, peut-être, connues de tous.

(1) On retrouve ce phénomène avec les séries télé d’ailleurs où on n’hésite pas à s’enfiler des épisodes par paquet de douze bien que cela aille à l’encontre de la nature même de la série. Formatage culturel français quand tu nous tiens…

Partager