On a lu… Glory de Joe Keatinge et Ross Campbell

On a lu… Glory de Joe Keatinge et Ross Campbell

Note de l'auteur
Glory

Glory

Merci à toi Rob Liefeld !

Longtemps on pensait que cette phrase relevait de la science-fiction ou d’un signe avant-coureur de la fin du monde, et pourtant la voici utilisée en tout état de cause et sans arrière pensée. Merci Rob Liefeld, car malgré l’indigence de ton travail, tu as rendu possible une belle chose. Des cendres peuvent jaillir une fleur et celle qui vient de pousser devant nos yeux s’appelle Glory.

 

A la fin des années 80 et au début des années 90, Rob Liefeld était une star des comic-books. Il fut connu grâce à ses dessins sur la série Les nouveaux mutants qui devient peu après et sous son influence, la série X-Force. Elevé aux hormones de croissance et faisant preuve d’une absence d’intelligence assez remarquable, les personnages de Liefeld ressemblaient à des caricatures. Le succès était pourtant là et celui-ci était tellement important qu’il permit à son créateur de faire un méchant bras d’honneur à Marvel et d’aller fonder le studio Image Comics avec ses petits copains Jim Lee, Todd McFarlane, Mark Silvestri, Whilce Portacio, Erik Larsen : bref, la dream team de l’époque.

 

Au sein d’un studio basé sur le principe que les œuvres appartiennent à leurs créateurs et non à la firme (à la différence de Marvel et DC), Rob Liefeld put épanouir son talent de photocopieur de masse et de bourrin pré-Zack Snyder avec une maestria sans égale. On en rigole aujourd’hui et on considère les premières années d’Image comme la représentation concrète de ce qui se faisait de pire dans les années 90, mais à l’époque rares étaient ceux qui ne se pignolaient pas sur les œuvres du monsieur. Avec ses pseudo-Avengers sadiques et vengeurs (Youngblood), Liefeld créa une vaste galerie d’autres personnages tels que Supreme (son pseudo Superman), Prophet et Glory. Heureusement les mauvaises choses ont aussi une fin et, sans rentrer dans les détails, le petit Rob dût se calmer un peu et ranger ses jouets s’il ne voulait pas recevoir la fessée.

 

Les origines

Les origines

Nous avions déjà abordé l’influence bénéfique d’Alan Moore sur certaines séries Image durant les années 90, et notamment Suprême dont la reprise par l’artiste anglais fut l’occasion d’une analyse incroyable de l’industrie, doublée d’un hommage aux différentes incarnations du personnage de Superman. Au final si on remercie Liefeld c’est bel et bien pour avoir permis une exploitation ingénieuse de ses créations somme toute assez quelconques. L’année dernière, Urban nous avait donné l’occasion de découvrir une autre œuvre de Liefeld, Prophet, dont la reprise par une nouvelle équipe créative engendra une série de science-fiction passionnante. Aujourd’hui c’est au tour de Glory, l’ersatz de Wonder Woman, de renaître sous la plume et les crayons de Joe Keatinge et Ross Campbell pour un résultat flamboyant.

 

Glory, alias Gloriana Demeter, est une super-héroïne issue de l’union entre la reine des Amazones et le Seigneur des Enfers. Après avoir disparu pendant une décennie entière, Glory est découverte par une jeune journaliste. Elle réveille alors non seulement ceux qui la tenaient à l’écart du monde… mais aussi la moitié démoniaque qui sommeille en elle ! Et les ennuis ne font que commencer.

 

En mode bersek

En mode bersek

C’est au travers une excellente édition compilant l’intégralité des épisodes du tandem Keatinge/Campbell que Delcourt nous fait découvrir une série jouant savamment sur plusieurs niveaux de lecture avec une maestria comme on en voit peu. De manière intelligente, les auteurs ne vont pas occulter les épisodes antérieurs, mais les utiliser afin de poser les fondations de la nouvelle série. Glory est ainsi présentée comme ayant disparu de la surface de la planète depuis des années, et la redécouverte du personnage et de son univers passera par Riley, qui servira alors de porte d’entrée pour le nouveau lecteur.

 

L’astuce est classique et fonctionne toujours mais elle est surtout la première étape d’une mise en abyme gigantesque. L’absence de l’héroïne dans le cadre de l’histoire renvoie bien sûr à l’arrêt réel de la série, tout comme la faible forme de Glory quand nous la retrouvons est une métaphore sur la fragilité de l’éditeur et de l’œuvre. Mais le propos va aller bien plus loin sans jamais perdre de vue les autres niveaux de lecture.

Avant le combat final

Avant le combat final

 

Glory est une chronique familiale doublée d’un récit épique dont la force et la puissance est justifiée par l’ampleur de ses protagonistes. A travers une narration très bien construite et une gestion savante de flashbacks et flashforwards, le lecteur comprend très vite que la montée en puissance de l’histoire découle d’événements tragiques. Quand une famille se déchire cela n’est jamais bon pour ceux qui l’observent, mais quand cette famille est composée d’êtres surpuissants, il vaut mieux trouver un trou pour se cacher rapidement.

 

Comme il le souligne dans sa préface, Keatinge fut baigné dans une culture bande dessinesque qui dépassa rapidement le cadre de la seule production américaine. En situant une grande partie de l’action au Mont St Michel puis à Paris, il rend ainsi hommage à tout un pan de notre production passée et récente que nous avons encore trop souvent tendance à oublier. La série ose ainsi faire le grand écart entre Fantômas et l’œuvre de Moebius, tout en jetant également des œillades vers la culture japonaise.

 

Glory contre papa

Glory contre papa

C’est à ce titre qu’on peut saluer le travail de Campbell tant celui-ci digère les multiples influences pour en ressortir le meilleur, et donner un ton unique à Glory. L’héroïne est d’ailleurs elle-même le sujet de différents changements graphiques tout du long de l’histoire. Petite enfant adorable, femme fragile, princesse guerrière, amazone sur-vitaminée, ninja agile ou monstre terrifiant, tels sont certains des différents visages qu’abordera Glory parfois à son corps défendant.

 

Cette multiplicité dans la représentation du personnage principal renvoie bien entendu à la diversité même de la figure féminine au sein de la culture populaire. Que ce soit Glory ou certaines de ses amies et membres de sa famille, toutes participent à nous offrir un portrait exhaustif de la représentation de la femme. Par bien des aspects, Glory est un manifeste quant à l’influence de celle-ci, non seulement en tant que figures dans les histoires, mais également en tant que muse pour les créateurs. Ce n’est pas si anodin que beaucoup d’anciens amis de Glory que nous rencontrons sont des auteurs.

 

Tout le bestiaire de Liefeld

Tout le bestiaire de Liefeld

Au final on peut se demander si Keatinge ne cherche pas alors à réconcilier son personnage avec ses différents aspects. Réconciliation difficile car c’est dans un climax barbare qui n’hésite pas à faire appel à la galerie de personnages de l’univers de Liefeld (qui toute tanche qu’il est, à au moins eu le mérite de créer des personnages bien pratiques pour une boucherie finale) que tout se jouera.

 

Récit dense et prenant du début jusqu’à la fin, Glory est le genre de surprise que l’on attendait plus. Véritable concentré de tout ce qui fait la force de ce média, le récit de Keatinge et Campbell a su viser juste. Forte et fragile, super-héroïne mais clairement dotée de défauts, guerrière et amante, par-delà le récit guerrier on gardera surtout en mémoire, et pour longtemps, le portrait d’une femme incroyable.

 

 

 

Glory (Contrebande, Delcourt, Image) comprend les épisodes US de Glory #23 à #34 (les épisodes #1 à #22 correspondant à l’ancienne série)

Ecrit par Joe Keatinge

Dessiné par Ross Campbell

Prix : 27,95 €

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