On a lu… Green Lantern/Green Arrow de Dennis O’Neil et Neal Adams

On a lu… Green Lantern/Green Arrow de Dennis O’Neil et Neal Adams

Note de l'auteur
Green Lantern/Green Arrow

Green Lantern/Green Arrow

Il y a des textes qu’on a vraiment envie d’écrire comme il y a des moments où on est heureux de chercher les mots pour dire à quel point une BD vaut la peine d’être lue. Il y a des jours où on est content d’avoir l’occasion de déclarer tout l’amour et le respect que l’on a pour une oeuvre. La sortie de Green Lantern/Green Arrow fait partie de ces moments.

 

Comme dans tout art (majeur ou mineur on s’en fiche), il y a des étapes importantes dans la bande dessinée super-héroïque : le premier numéro d’Action Comics qui voit l’apparition de Superman, le numéro 27 de Detective Comics avec l’arrivée de Batman, Flash #123 actant le concept des Terres parallèles, Fantastic Four #1 signant le début de l’univers Marvel, la mort de Gwen Stacy et celle de Jean Grey etc etc. Durant ces trente dernières années, les sorties de Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons ainsi que de Batman – The Dark Knight Returns de Frank Miller sont probablement les événements les plus importants. A tel point que beaucoup estiment que ces deux oeuvres ont fait rentrer les super-héros dans l’âge adulte.

 

Green Arrow face aux Gardiens

Green Arrow face aux Gardiens

Outre qu’on pourrait se demander en quoi cet âge garanti la qualité d’une oeuvre, il est également clair qu’une étude de l’histoire des super-héros montre facilement que ceux-ci n’ont pas attendus Alan Moore et Frank Miller pour cesser d’être des enfant¹. La récente exposition du genre à un public plus étendu provoque pourtant une lecture biaisée de son histoire. Pourtant au même titre que pour la fiction télévisée, l’idée d’une génération spontanée de chef d’œuvre est tout bonnement ridicule. Dans la préface qui ouvre l’album Green Lantern/Green Arrow, l’écrivain Martin Winckler (également traducteur des épisodes et qui nous offre ici un travail remarquable) parle de différence générationnelle quand il explique que le run de Dennis O’neil et de Neal Adams est l’équivalent de ce qu’est Watchmen pour des lecteurs plus jeunes que lui.

 

Toutefois si la différence de génération peut justifier la faible reconnaissance de Green Lantern/Green Arrow on sera également tenté de penser que la longue indisponibilité de l’oeuvre dans les rayons a également contribué à son oubli quand, dans le même temps, Watchmen et Batman – The Dark Knight Returns sont constamment présent dans les linéaires. Ce dernier point étant dorénavant corrigé avec l’édition d’Urban Comics, on espère que cette oeuvre majeure dans l’histoire du comic-book va être considérée à sa juste valeur dorénavant.

 

Neal Adams

Neal Adams

Apparu en 1941 (dans More Fun Comics #73), Green Arrow fait partie de la première génération de super-héros. Longtemps traité comme un ersatz de Batman, Green Arrow fut parmi les rares personnages à voir ses aventures continuer après la Seconde guerre mondiale. Si Jack Kirby lui donna des origines fortes et stables en 1959, il fallut attendre la fin des années 60 pour assister à une transformation radicale du personnage. Dans The Brave & The Bold #85 d’août 1969 le dessinateur Neal Adams va changer le look de l’archer vert et lui donner cet aspect plus marqué et cette barbichette qu’on lui connaît encore aujourd’hui. Le mois suivant le scénariste Dennis O’Neil va quand à lui modifier le caractère du personnage en lui faisant perdre toute sa fortune dans les pages de Justice League of America #75.

 

Bien que né à la même période que Green Arrow, Green Lantern fut d’abord un personnage dont les pouvoirs de sa bague relevaient de la magie. C’est en 1959 avec le succès de la relance du personnage de Flash qu’un nouveau Green Lantern apparaît. Au revoir Alan Scott et bonjour à Hal Jordan et son anneau guidé par la volonté de son possesseur. On doit cette nouvelle version de Green Lantern aux talents conjugués de John Broome, Gil Kane et Julius Schwartz. Dès lors Green Lantern devient une série de science-fiction et de space-opera racontant les aventures de ce shérif de l’espace qui protège la galaxie.

 

Héros populaire à ses débuts et membre fondateur de la Justice League of America, Green Lantern connu un déclin des ventes à la fin des années 60 période de grands bouleversement social s’il en est. Si les héros Marvel furent clairement dans l’air du temps, un représentant de l’autorité aussi important que Green Lantern parut probablement désuet pour le public de l’époque². C’est souvent dans ces moments là que l’éditeur, n’ayant plus rien à perdre, décide de donner un coup de fouet à une série en la confiant à des artistes audacieux.

 

Dennis O'Neil

Dennis O’Neil

Déjà à l’oeuvre depuis quelques numéros sur Detective Comics dans lequel ils effectuent un retour aux sources salvateur, le scénariste Dennis O’Neil et le dessinateur Neal Adams se voient donc proposer, en 1970, la reprise du titre Green Lantern. Né en 1941 (soit la même année que Green Arrow), Neal Adams fait parti de cette génération d’auteur qui a grandie avec les histoires de super-héros. Adams est un enfant du rock et un étudiant dans les années 60 qui connu les luttes sociales. Bien que plus agé, O’Neil est également un auteur que l’injustice sociale révolte au plus haut point. En phase avec Adams il décide alors de frapper un grand coup et de transformer radicalement la série Green Lantern. Adjoindre Green Arrow n’est pas simplement un changement d’ordre marketing mais surtout l’occasion de créer des histoires fortes dont la base sera l’opposition idéologique entre le shérif de l’espace et le défenseur des prolétaires.

 

« Il n’y aura pas de happy end car ceci n’est pas un conte…Ni une simple histoire. Mais ce que vous allez voir est sans doute inévitable »

 

C’est par ces mots que s’ouvre le premier épisode d’un run qui en contiendra dix-huit. Des mots forts et percutants mais qui surtout sonnent juste. Libéré de beaucoup de contraintes, O’Neil et Adams font faire de Green Lantern/Green Arrow un véritable pamphlet sur la misère humaine à l’aube des années 70 et surtout se poser la question du rôle du super-héros face à ces problèmes. Il suffira aux deux auteurs de seulement trois cases pour faire basculer leurs héros dans une réalité bien plus miséreuse, réel et irréversible. Face à un vieux noir qui lui demande pourquoi le héros galactique ne s’est jamais soucié de l’homme noir alors qu’il a aidé des hommes bleus, oranges ou pourpres, Green Lantern ne saura que répondre, honteux, qu’il n’en sait rien. Beaucoup d’auteurs tentèrent de reproduire ce passage mais peu parvinrent à égaler ce moment chargé d’émotion où on prend chaque seconde qui passe comme un puissant coup de poing dans l’estomac.

 

« Le temps d’un soupir, d’un battement de coeur, un homme regarde en lui-même…Et cela change sa vie »

 

 

Les trois cases qui changèrent tout

Les trois cases qui changèrent tout

Dès lors va se mettre en place la nouvelle structure de la série. Décidé de changer et de se rendre compte de l’état de son pays, Green Lantern (ainsi que l’un des Gardiens) va partir avec son ami Green Arrow sur les routes de l’Amérique. Alors ancré dans la science-fiction, la série devient un road-movie au cours duquel nos héros vont se faire l’écho de multiples injustices encore d’actualité. Racisme, spéculation financière, pauvreté, exploitations des ouvriers, pollution, lutte des droits civiques, féminisme, embrigadement religieux etc etc il n’y a rien qu’O’Neil et Adams ne dénoncent tout en restant dans la tradition du genre. Le fait même de les confronter à une certaine réalité et à les voir tenter de les résoudre participe même à redorer leur statut du héros. Ce dernier n’est plus celui qui gagne mais celui qui lutte malgré la difficulté.

 

Si la série joue sur une opposition entre un Green Lantern candide et un Green Arrow révolté, elle dépasse bien vite ce statut et nous montre que rien n’est simple. Bien que représentant et gardien de l’ordre, Green Lantern n’en est pas moins désireux de changer les choses et apparaît même plus progressiste que son ami quand il s’agit des femmes. Ses retrouvailles et sa relation avec Carol Ferris sont ainsi touchantes là où Oliver Queen (véritable nom de Green Arrow) nous apparaît encore assez macho dans sa relation avec Dinah Lance (alias Black Canary).

 

Green Lantern/Green Arrow #85

Green Lantern/Green Arrow #85

Mais le moment le plus marquant, le sommet de la série reste bien sur le double épisode où Green Arrow découvre que son partenaire, Speedy, est toxicomane. Récit d’une maturité et d’une intelligence incroyable, il participe à l’évolution des histoires dans les comics de super-héros. Pour l’anecdote la proposition de l’histoire fut refusée dans un premier temps par l’éditeur par crainte des règles établies par le Comics Code. Tout changea quelques temps après quand Stan Lee décida de publier un épisode de The Amazing Spider-Man dans lequel Harry Osborn prend du LSD. En décidant de faire paraître l’épisode sans le sceau du Comics Code, Lee provoqua une petite tempête dans le milieux et permit l’évolution des règles. Si le créateur de Spider-Man et des Quatre Fantastiques fut le premier reconnaissons que le récit de O’Neil et Adams est d’une qualité bien supérieure.

 

Au même titre que Batman – The Dark Knight Returns et Watchmen, Green Lantern/Green Arrow de Dennis O’Neil et Neals Adams est une bande dessinée marquante dans l’histoire de cet art. En transposant les codes du road-movies et des séries télévisées tel que Le Fugitif, Route 66 ou Run for you Life (dans lesquelles un héros, de par ses aventures, devenait le porte-parole du peuple ainsi que son défenseur) au sein du genre super-héroïque, les deux auteurs vont contribuer à l’évolution de celui-ci et cela malgré l’échec des ventes (échec à relativiser d’ailleurs, voir plus bas).

 

Grâce à Urban c’est une toute nouvelle génération de lecteur qui va enfin pouvoir découvrir ces épisodes et les considérer à leurs justes valeurs. Il suffit parfois d’une nouvelle édition pour qu’on puisse rendre à une grande œuvre les hommages qui lui sont dus. On espère alors grandement que Panini se décidera enfin à publier les douze épisodes qui composent cette mini-série incroyable sur l’influence du super-héros dans une société qu’est L’escadron Suprême de Mark Gruenwald.

 

 

 

Green Lantern/Green Arrow (DC Archives, Urban Comics, DC Comics) contient les épisodes de Green Lantern/Green Arrow #76 à #87 + #89 et The Flash #217 à #219 + #226

Ecrit Dennis O’Neil

Dessiné par Neal Adams

Prix : 35,00 €

 

 

¹ On en connaît même un qui s’est arrêté de l’être le jour où ses parents furent assassinés dans une sombre ruelle de Gotham City

 

² Toutefois on peut se demander si l’escroquerie pratiquée par un bon nombre de distributeurs et grossistes ne faussa pas la perception des ventes que pouvait en avoir DC Comics ainsi que d’autres éditeurs.

 

« […] des dysfonctionnements de grande ampleur étaient imputables au système des « retours sur l’honneur » (affidavit returns), qui encourageait la fraude au niveau de la distribution locale : au cours des années 60, afin de faire des économie (car l’opération était à leurs frais), les gros éditeurs avaient cessé de demander aux distributeurs et aux grossistes de leur envoyer les couvertures des invendus comme base de calcul de ce qu’ils devaient ; ainsi s’était mis en place un fonctionnement allégé dans lequel les grossistes déclaraient « sur l’honneur », sans avoir a en fournir les preuves, combien d’exemplaires avaient été retournés pour être pilonnés ; en l’absence de tout contrôle, ils étaient en fait nombreux à revendre au noir des milliers d’exemplaires officiellement détruits et à facturer leur valeur comme futur crédit auprès des éditeurs. Le résultat de cette fraude généralisée était qu’en 1974, selon toute vraisemblance, seul un quart de la totalité des comic books imprimés était physiquement mis en vente chez les détaillant. [..] » 
Des Comics et des hommesHistoire culturelle des comic books aux Etats-Unis. Jean-Paul Gabillet

 

Paradoxalement cette escroquerie (dont on peut lire en apprendre plus sur le blog Ici, Je suis ailleurs) donna justement l’occasion à l’éditeur d’être plus audacieux. Malheureusement l’arrêt de la série peut aussi s’expliquer par ces mauvais chiffres qui s’avère faussés.

 

 

Merci à Martin Winckler pour ses informations sur Route 66 et Run for your life et à Artemus Dada l’auteur du blog Ici, je suis ailleurs qui m’a appris l’existence de l’escroquerie sur les ventes de comics.

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