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On a lu… La Géopolitique des séries de Dominique Moïsi

On a lu… La Géopolitique des séries de Dominique Moïsi

Note de l'auteur

La géopolitique, voilà un sujet prometteur. C’est précisément ce genre de thème qui témoigne de la vitalité actuelle du format sériel. Car oui, même en France, la série ose enfin s’aventurer sur ce terrain international. C’était, par exemple, le cas du Bureau des Légendes (Canal+) d’Éric Rochant.
Cet essai de Dominique Moïsi allait donc pouvoir appuyer nos certitudes. Pourtant, c’est avec une certaine inquiétude qu’on s’emparait de l’ouvrage. En assurant la promotion de sa publication, l’auteur avait manifesté des points de vue pour le moins discutables, jugez plutôt : “Daech s’est inspiré de séries comme Game of Thrones” (Le Figaro) ou bien encore “Le soutien à Donald Trump est la conséquence de Frank Underwood (House of Cards)” (Le Figaro/TV mag).

la-geopolitique-des-series_dominique-moisiDominique Moïsi est un politologue et géopoliticien français, membre fondateur de l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) qui a enseigné à Harvard, au King’s College de Londres ou à Sciences Po et publie des éditoriaux pour Les Echos et Ouest France.

Il avoue avec franchise qu’il ne s’est intéressé aux séries que récemment (sur l’insistance de ses enfants), mais son introduction est d’emblée pertinente. Il commence en effet par souligner l’emprise de la culture américaine. Celle qui nous fait dire “votre honneur” au lieu de “monsieur le juge” lorsque l’on se rend au tribunal. Celle aussi qui nous donne l’impression qu’une série britannique ou israélienne est bien plus exotique qu’une autre située à New York.

Comme annoncé en sous-titre (“ou le triomphe de la peur”), le propos central de cet essai est de faire le constat qu’une inquiétude prédomine au sein de la production sérielle actuelle. Et pour introduire cette thématique, D. Moïsi évoque le 11 septembre 2001 comme point de basculement. L’événement est tout à fait à même de fournir une origine logique à sa démonstration, mais parce qu’il lie cet ancrage à l’émergence d’une certaine vague de titres diffusés sur HBO, on ne peut s’empêcher d’y voir une construction opportuniste, notamment si l’on considère que l’emblématique Tony Soprano était à l’antenne dès 1999.
Malgré cela, son point de vue interpelle, notamment parce qu’il propose une approche différente de celle des spécialistes obsédés par la théorie de l’âge d’or, et l’éclectisme de la sélection de séries qu’il aborde ensuite l’atteste.

L’hiver arrive mais, pour Dominique Moïsi, les marcheurs blancs du Game of Thrones (HBO) trouvent leurs équivalents réels du côté du Moyen-Orient. Il défend ainsi l’idée d’une inversion, arguant que notre monde subit un réchauffement en lieu et place de la saison froide prolongée de la série. De la même manière, la menace vient du sud, et non du nord comme c’est le cas dans l’adaptation des livres de George R. R. Martin.
Voilà une analogie pour le moins réductrice. Il écarte en particulier l’épopée de Daenerys (pourtant située au sud-est de Westeros) dont l’ascension représente le volet le plus politique de la série désormais. Il est vrai que le paramètre dragon trouve difficilement une équivalence géopolitique.

De dragon, il n’est pas question dans Downton Abbey (ITV) mais le géopoliticien cerne bien mieux la série anglaise. Il part de la comparaison avec Upstairs Downstairs (ITV puis sur la BBC pour un reboot plus récent) et souligne, à raison, combien Downton décrit un changement de civilisation, la nécessaire adaptation d’un mode de vie dépassé. Son propos est ici plus social que géopolitique, mais il a raison de pointer que Julian Fellowes (créateur de DA) est bien plus à l’aise – et même plus bienveillant – avec l’aristocratie.

“Il y a du James Bond dans Homeland, question de moyens. Il y a du Tchekhov dans Hatufim, question de culture.”

Du choc des classes sociales, il passe au choc des cultures avec Homeland (Showtime). Il cherche d’abord à rapprocher maladroitement la bipolarité de l’héroïne avec l’ancienne grande dualité géopolitique entre EU et URSS, mais il se montre plus convaincant lorsqu’il la connecte avec la conflit d’appartenance de Brody.
Dans un deuxième temps, il analyse bien la série lorsqu’il décrit son diagnostique d’une Amérique qui surréagit après le 11 septembre tout en se fixant sur des objectifs pas toujours sensibles (le Pakistan plutôt que Daech). Il remarque à juste titre qu’Homeland évolue au gré de ses saisons en reproduisant les inflexions de l’administration américaine.
De toute évidence, D. Moïsi apparaît ici bien plus à l’aise et le lecteur familier d’Hatufim (série israélienne dont l’idée de départ a servi pour décliner Homeland) regrette qu’il ne pousse pas un peu plus loin l’analyse de cette dernière.

“Le spectateur français se passionne d’autant plus pour une série comme House of Cards qu’elle lui paraît tout simplement impossible en France. Nous ne sommes pas aux États-Unis, quand même ! Il y a des limites à l’autocritique.”

Sans pour autant atteindre le cynisme d’House of Cards, Dominque Moïsi écrit bien évidemment les lignes ci-dessus sans avoir vu la récente série Baron Noir sur Canal+.
Comme pour Homeland, il porte un regard pertinent sur la série de Robin Wright et Kevin Spacey. Il rappelle l’opposition avec The West Wing (NBC) et manifeste son intérêt pour ce tableau sans concession qui décrit l’envers du rêve américain.
Néanmoins, il n’est pas dupe sur le contenu géopolitique d’House of Cards et n’hésite pas à qualifier d’irréaliste le traitement des enjeux internationaux.

Occupied

Un traitement dont c’est justement la principale force de la norvégienne Occupied (NRK) vue récemment sur Arte. Il présente la série dans une opposition intéressante avec Borgen. L’incompétence politicienne du Premier ministre norvégien (d’Occupied) tranche en effet avec le parcours de Birgitte Nyborg dans la série danoise.
Et puis, il signe sans doute l’un des meilleurs passages de son livre lorsqu’il rappelle la désapprobation russe vis-à-vis de la série créée par Jo Nesbø. Il détaille notamment les comparaisons entre la dystopie d’Occupied et l’annexion bien réelle, elle, de la Crimée par la Russie en mars 2014.
Enfin, il souligne et explicite clairement l’image négative de l’Union Européenne et des États-Unis aux yeux du peuple norvégien, complétant un commentaire précis sur la série.

Mais Dominique Moïsi ne se contente pas de faire part de sa lecture d’une poignée de séries. Il termine son essai en proposant un exercice de style audacieux. Il s’intitule Balance of Power et consiste en un pitch de série imaginé par l’auteur. L’idée de départ est résolument positive et optimiste. Deux personnages, une chinoise et un américain, interviennent dans des situations problématiques (Corée du Nord, Daech) dans le cadre d’une nouvelle entente bilatérale entre la Chine et les États-Unis.

La Géopolitique des séries est, au final, un essai très accessible, peut-être même parfois presque scolaire. Malgré les lacunes d’une sériephilie très récente, Dominique Moïsi éclaire notre compréhension des séries d’un savoir érudit et nuancé par un regard original. On se prend alors à espérer que ce livre soit suivi d’un volume 2 avec des titres encore un peu plus significatifs quant à son domaine d’expertise comme Madam Secretary ou bien The Americans pour ne citer que ces deux exemples.

La Géopolitique des Séries ou le triomphe de la peur
Un essai de Dominique Moïsi
(Stock) 198 pages

Dominique Moïsi sera présent lors de la septième édition du festival Séries Mania dans le cadre d’un débat intitulé : “Comment les séries éclairent-elles la violence contemporaine ?”. Animé par Olivier Joyard (Les Inrocks), cette rencontre se tiendra au Forum des images (Paris) à une date encore à déterminer (entre le 15 et le 24 avril 2016).

Visuel : Game of Thrones © HBO & House of Cards © Netflix

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