On a lu… La jeunesse de Picsou de Don Rosa

On a lu… La jeunesse de Picsou de Don Rosa

La jeunesse de Picsou

Comment le canard le plus riche du monde a construit sa fortune ? Don Rosa répond à cette question au travers de douze épisodes magnifiques et offre à la bande dessinée une de ses plus belles histoires, tout en rendant un hommage magnifique à Carl Barks et à son univers.

Batman a son Year One, Superman son All Star, Picsou a dorénavant sa Jeunesse

Enfin dorénavant c’est vite dit car La jeunesse de Picsou (The Life and Times of Scrooge McDuck pour le titre original) est une mini-série initialement parue en douze épisodes dans la revue Anders And & Co au Danemark en août 1992, puis dans la revue Uncle $crooge en avril 1994 aux USA. En France, la série fit le bonheur des lecteurs de Picsou Magazine à partir de mars 1994. Bref cela fait bientôt vingt ans que les lecteurs français connaissent cette histoire grandiose (qui fut par la suite ré-éditée dans deux éditions intégrales parues en kiosque en 1998 puis en 2004) et si la publication en décembre 2012 chez Glénat d’une très belle intégrale en librairie fut saluée à sa juste valeur par le plus grand nombre, on ne peut s’empêcher de voir dans cette re-découverte, la puissance de la sacro-sainte bande dessinée en librairie sur la minuscule bd en kiosque. Les choses sont ainsi faites, le Daredevil de Frank Miller obtint une reconnaissance critique quand il fut publié par Comics USA et non lors de sa parution dans Strange, et peu de gens savent que Kingdom Come de Mark Waid et Alex Ross fut d’abord trouvable en kiosque en 1997 pour la modique somme de 10 euros. On ne le répétera jamais assez, allez dans les kiosques ! Fouillez dans ces revues car c’est là que se trouvent les chef d’oeuvres de demain.

Ce plaidoyer pour le kiosque étant terminé revenons en à nos moutons ou plutôt à nos canards. Scénariste et dessinateur de cette mini-série, Don Rosa décide de raconter la vie de Picsou entre 1877 et noël 1947. Cette dernière date n’est pas prise au hasard puisqu’elle correspond à la première apparition de Picsou dans Noël sur le mont Ours, une aventure de Donald Ducks signée Carl Barks. Les références aux histoires de Barks sont d’ailleurs le point de départ et la colonne vertébrale des histoires de Rosa. Fin connaisseur du travail de son illustre prédécesseur, Rosa a effectué un important travail de recherche pour justifier chaque événement de la vie de Picsou qu’il illustre.

Ainsi quand Picsou fait une allusion à son passé de prospecteur dans le Montana dans l’histoire Pauvre vieil homme pauvre… de 1952, Rosa voit là un point de départ pour son épisode L’aventurier de la Colline de Cuivre qui développera cette partie de la vie du canard. Une autre allusion aux lorgnons de Picsou dans La montagne d’or (1958) permet à Rosa de situer le moment où Picsou portera ses fameuses lunettes.

La terreur du Klondike

Ce travail établi, Rosa se retrouve donc avec une chronologie claire de la vie de Picsou et peut donc structurer son récit en douze épisodes qui illustreront pour chacun d’eux une étape marquante dans ce parcours initiatique, tout ce qu’il y a de plus simple et de plus beau. Tandis que les épisodes 1 à 7 se concentreront sur les aventures de Picsou à travers le monde, ses rencontres et ses expériences, les épisodes 9 à 12 seront quant à eux consacrés au déclin d’un canard qui devenu riche, deviendra peu à peu le genre de fourbe qu’il combattait plus jeune quand la richesse n’avait pas pris le pas sur sa famille et ses amis. Au centre du récit se trouve l’épisode 8 : L’empereur du Klondike un épisode remarquable où un Picsou à son apogée découvre sa première pépite et devient riche après moult et moult efforts.

 

« Qui vous a permis ?! L’âge c’est dans la tête ! On reste jeune tant qu’on a des rêves à réaliser, vous m’entendez ?! Vous devriez avoir honte ! La qualité de vos vies dépendra de ce que vous en ferez ! Les seules limites à l’aventure sont celles de l’imagination ! A vous d’en avoir ! »

 

Une légende vient de naître

Ces paroles de Picsou à l’intention de ses petits neveux dans le dernier épisode de la mini-série, Le Canard le plus riche du monde, est une magnifique déclaration d’amour à l’aventure et à l’imaginaire que nous devons tous développer pour mieux nous construire en tant qu’individu. On peut d’ailleurs établir un parallèle intéressant entre le comics de Rosa et une série télé qui fut diffusée dans la même période aux USA. Une série racontant la jeunesse et les aventures d’un personnage célèbre pour ses aventures, Indiana Jones. Les aventures du jeune Indiana Jones et La jeunesse de Picsou partage en effet beaucoup de choses. Ces deux aventuriers qui sont les témoins d’une période qui a connu énormément de bouleversements, ont chacun rencontré des personnages illustres et chacune de leurs aventures ont construit l’homme qu’ils sont devenus. Un autre point en commun est bien sûr la quête des trésors et la passion pour l’archéologie, chose peu étonnante quand on sait que les histoires de Carl Barks furent une grande source d’inspiration pour Steven Spielberg.

Don Rosa

La grande différence se trouve dans le médium : Indiana Jones est un héros cinématographique par excellence, Picsou est un héros de bande dessinée et tout comme Spielberg a su se servir merveilleusement bien de l’image pour raconter les aventures de l’archéologue, Don Rosa a su parfaitement exploiter la page et le crayon pour illustrer la vie de Picsou. Soyons simple et allons à l’essentiel, c’est beau et c’est un régal pour les yeux à chaque page, que dis-je à chaque case ! Rosa ayant la manie de truffer ses aventures de petites saynètes au second plan, on se divertit à lire et relire chaque histoire d’autant plus qu’elle participe à la caractérisation des personnages. Dans le premier épisode, Le dernier du clan Mc Picsou, on découvre les deux soeurs de Balthazar et notamment la toute petite Hortense dont le mauvais caractère s’affirme très vite ; on voit ainsi la future maman de Donald s’énerver contre un boeuf qui fait cinq fois sa taille.

L’humour est un des piliers du récit et celui-ci se base sur la légendaire avarice de Picsou et son mauvais caractère qui semble être une vertu dans le clan des Mc Picsou. Un humour qui se marie merveilleusement bien avec le sens de l’aventure du récit : les luttes contre les Rapetou sont ainsi de grands moments de courses-poursuites anthologiques et de gags très drôles souvent basés sur l’incongruité de certaines situations (un bateau à vapeur qui vous fonce dessus alors qu’il n’y a aucun fleuve à des kilomètres à la ronde, ça vous change un homme). Picsou est ainsi fait, c’est l’audace qui le caractérise et fera de lui un canard riche et non le pouvoir d’un sou fétiche. Autre point important de La jeunesse de Picsou c’est la déconstruction de certains points de sa légende au profit d’une mise en valeur plus pragmatique. Le coffre-fort de Picsou ne contient pas toute sa fortune mais seulement l’argent qu’il a gagné lui même lors de ses cinquante dernières années. Si cela amoindrit le mythe, cela renforce beaucoup le canard. Son argent est avant tout le fruit d’un travail acharné et personnel, mais surtout ses pièces ne sont que l’expression des milliers de souvenirs qui hantent la vie de Picsou et qui participeront à la renaissance d’un personnage devenu odieux vers la fin de la série.

Picsou se recueille sur la tombe de sa mère

Rosa n’hésite d’ailleurs pas à dépasser certaines conventions de chez Disney et les pousser dans leurs derniers retranchements. Dans l’épisode 11, Le Batisseur d’Empires du Calisota, Picsou sombre totalement. Aveuglé par la fortune il renie tous ses principes et son honneur pour devenir aussi vil que les ennemis qu’il a combattu par le passé. L’attaque d’un peuple pour récupérer ses terres par des mercenaires qu’il a engagé nous met très rapidement mal à l’aise et bien que ses soeurs arrivent à le ramener à la raison, le mal est fait et Picsou ne sera plus jamais le même jusqu’à une certaine renaissance. L’audace de Rosa va encore plus loin et va offrir certaines passages les plus beaux de cette histoire. Conscient qu’en racontant la jeunesse de Picsou il devrait parler de la mort de ses parents, Rosa a réussi à contourner ce tabou dans les bandes dessinées Disney en usant de trésors d’intelligence et en l’intégrant parfaitement à des moments clé du récit et de la vie de son héros. La nouvelle de la mort de sa mère est le point de départ pour la plus grande bataille de Picsou qui forgera toute sa légende au Klondike, mais c’est surtout l’illustration de la mort de son père qui reste dans les mémoires. En s’inspirant du film Les Aventures de Mme Muir de Joseph Mankiewicz, Rosa va nous offrir un des moments les plus beaux et les plus touchants qu’on ait pu lire dans une bd.

Le cinéma est d’ailleurs une grande source d’inspiration, ainsi le dernier épisode s’ouvre sur des cases qui reprennent les mêmes plans que le début de Citizen Kane. Picsou nous est présenté d’ailleurs comme le personnage du film de Welles en étant à la fois conforme au personnage tel qu’il est présenté par Carl Barks dans sa première apparition. Coup de génie auquel on assiste ici et qui conclut une jeunesse pleine d’aventures. Une conclusion certes mais aussi et surtout l’introduction vers une nouvelle vie en compagnie d’une famille retrouvée : Picsou avait fait un trait sur la sienne à la fin de l’épisode précédent, des années plus tard c’est son neveu et ses petits neveux qui rallumeront l’étincelle qui s’était éteinte dans ce grand feu.

Si La jeunesse de Picsou nous raconte donc comment Picsou est devenu le canard le plus riche du monde, il nous démontre surtout que cette richesse ne s’incarne pas en espèces sonnantes et trébuchantes. La dernière page du récit est assez claire et poignante à ce sujet, la richesse de ce canard (et de tout individu) se trouve dans les souvenirs d’une vie riche en rencontres et belle en aventures.

 

 

Fin et début

 

 

La Jeunesse de Picsou (Glénat, Disney)

Ecrit et dessiné par Don Rosa

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