On a lu… Opus (T.1) de Satoshi Kon

On a lu… Opus (T.1) de Satoshi Kon

Note de l'auteur

Il aura fallu attendre huit longues années pour découvrir et se délecter de ce titre du très grand Satoshi Kon. Cela en valait-il la peine? Vous n’imaginez pas à quel point !

 

Tout d’abord, un grand merci aux Éditions Imho qui ont pris l’initiative de sortir Opus en France, et qui depuis 2003, proposent un catalogue mature et alternatif, à contre-courant des grosses productions que l’on connaît. On leur doit notamment la parution de l’œuvre de Junko Mizuno, petite perle du manga underground. Mais ça, c’est une autre histoire dont je vous ferai part très prochainement…

 

Revenons plutôt à Satoshi Kon, géant parmi les géants, disparu tristement en 2010. Avec ce titre, il annonce toutes les obsessions et thèmes de son œuvre à venir. Opus est sorti en 95 au Japon, donc deux ans avant son premier essai au cinéma, Perfect Blue. Ce titre est à Satoshi Kon ce que Stardust Memories est à Woody Allen. Je vous vois venir, attention, je ne compare pas l’incomparable ! Nous sommes d’accord, elles n’ont rien à voir, mais ce sont deux œuvres fondatrices et importantes (de mon point de vue) pour chacun de ces artistes. La comparaison s’arrête là !

 

Mais en fait, de quoi ça parle ? Chikara Nagai, auteur de manga (tiens donc), se retrouve un soir, alors qu’il boucle un chapitre pour sa série «Resonance», aspiré dans sa propre BD. Avec l’aide de l’héroïne qu’il a créee, Satoko, il tente de retrouver Rin, un autre personnage de son histoire qui lui a volé la planche finale du chapitre en cours, tout en évitant de se faire lobotomiser par Le Masque, grand gourou et méchant du manga.

En maître absolu de la méta-fiction et de la mise en abîme, Kon s’en donne à cœur joie et nous livre un premier tome dense et passionnant. Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est le dessin qui ressemble, à s’y méprendre, à celui de Katsuhiro Ôtomo, auteur d’Akira, ce qui, au final, n’est pas si surprenant quand on y pense, le mangaka ayant travaillé sous sa direction au début de sa carrière. Le graphisme est très réaliste, détaillé, précis et la mise en page ainsi que le découpage, sont pensés et particulièrement soignés.

 

La colonne vertébrale de l’histoire, c’est bien évidement l’incursion du réel dans la fiction et vice versa et ce sera d’ailleurs la clé de voûte de toute l’œuvre de l’auteur. Que ce soit dans le thriller parano Perfect Blue, dans les flash-backs de Millenium Actress ou dans les voyages oniriques de Paprika, c’est en filigrane partout. Chez Satoshi Kon, les passerelles entre réalité et rêve/fiction, sont légion et ici, il redouble d’inventivité. Lors d’une course-poursuite en ville, les personnages arrivent au fond de la case, tout là-bas, au dernier plan, là ou les buildings ne sont même plus en 3D, mais de simples planches découpées et peintes en noir. Chikara Nagai, le dessinateur donc, dit même avec humour qu’il bâcle toujours les fonds. Mais allons plus loin, voulez-vous ? Au-delà du dernier plan, que trouve t-on ? La page en elle-même, tout à fait. Ça donne lieu à une scène surréaliste, archi bien trouvée, et magistralement mise en page, je ne vous dis que ça.

 

Confronté à ses créations, des personnages qui souffrent et qui luttent pour ne pas mourir, Chikara prend conscience de sa toute-puissance vis-à-vis de son œuvre. Quand Satoko apprend qu’elle n’est qu’un dessin dans un manga, elle réalise alors que tout ce qu’elle a vécu jusqu’à présent, toutes les personnes qu’elle a vu mourir sous ses yeux, toute son existence donc n’est due qu’au bon vouloir d’un seul être, démiurge, qu’elle appellera à plusieurs reprises Dieu. Elle finira par se demander s’il y a un auteur qui a créé le mangaka… Mise en abîme vertigineuse, où nous ne sommes que les instruments, les jouets, d’un marionnettiste au-dessus de nous, lui-même, pantin d’un autre… Chikara, toujours lui, qui est finalement un ressort comique, se demande à un moment s’il ne devrait pas écrire lui-aussi, l’histoire d’un mec qui se fait aspirer par sa BD (Charlie Kaufman, sort de ce corps!).

 

Satoshi Kon fait preuve d’une maîtrise totale, s’amuse et nous régale à tous les instants. C’est intelligent, inventif, bien construit, bref à mille lieues de beaucoup de titres, dont je tairai les noms. Seul bémol et pas des moindres, la série ne connaîtra pas de fin, car elle fut stoppée après seulement 2 tomes. Je sais, vous vous sentez déjà frustrés, moi aussi… Peu importe, j’ai envie de dire, ce premier tome en vaut définitivement la peine et on attendra le second de pied ferme pour octobre prochain. C’est long ? Oui, mais entre-temps (août logiquement), Imho nous fera l’immense plaisir de publier Seraphim 266613336 no tsubasa, un one-shot (un seul et unique tome) de Satoshi Kon et du grand Mamoru Oshii, réalisateur du non moins grand, Ghost In The Shell, au scénario. Alors, on dit quoi ?

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