On a (presque) lu pour vous #3 : Straub, Jordan et Pevel

On a (presque) lu pour vous #3 : Straub, Jordan et Pevel

Pour ce 3e épisode de notre série consacrée à “ces livres dont on a envie de vous parler avant de les terminer”, que du bon. Deux américains et un français. De la fantasy, du fantastique et du merveilleux au programme de fin d’année de Bragelonne. 

Après un deuxième épisode consacré à trois premiers romans des plus décevants, il était temps de redresser la barre. Et de prouver que cette rubrique n’est pas destinée à descendre des livres pour le plaisir. Mais aussi à parler de vrais bons livres. Voici une sélection de trois ouvrages récents qui valent le détour, made in Bragelonne.

 

“Messe noire”, de Peter Straub

La 4e de couv’ : Wisconsin, années 1960. Spencer Mallon, un gourou au charisme sulfureux, invite ses jeunes disciples à pratiquer un rituel secret, une sorte de messe noire dans un champ isolé près de leur campus. Mais la situation dérape très vite et il ne reste de cette nuit qu’un cadavre démembré, ainsi que le traumatisme profond partagé par les survivants. De nombreuses années plus tard, l’horreur hante encore ce groupe d’amis autrefois inséparables, qui va bientôt devoir se confronter de nouveau à la terrifiante question de la nature même du mal…

Mon avis (en bref) : Peter Straub est capable du meilleur (Ghost Story, évidemment) comme du moyen (Night Room). Mais il manque souvent, chez lui, un peu de chair au récit. Du corps, comme on dirait d’un vin. Son travail reste généralement très cérébral, avec un style développé et maîtrisé – peut-être trop. Cette Messe noire – traduction un peu bâtarde et banalisante du Black Matter originel – est plutôt une bonne surprise, même si le problème demeure. Un exemple ? La formulation « dans une rafale de visages magnifiques » : une expression certes belle mais peu explicite, qui sort le lecteur du flux de narration. Un peu comme les passages plus oniriques, très bien écrits mais où fait défaut une forme d’évidence. D’autres chapitres sont assez emballants, tel celui où un personnage surnommé Dément revit des événements de son passé tout en interagissant avec son environnement : le jeu sur passé et présent entremêlés est très bien vu et structuré à merveille. Restent de nombreuses ressemblances avec des romans de Stephen King, un proche de Straub. Au point qu’à certains moments, on a l’impression d’une compilation amicale… On pourrait imaginer pire défaut, ceci dit.

Note : 4/5

 

“Le Paris des merveilles”, de Pierre Pevel

La 4e de couv’ : Paris, début du XXe siècle. Les messieurs ont de fières moustaches, des chapeaux melons ; les femmes portent des corsets, des jupons, des bottines à boutons. (…) Mais ce n’est pas le Paris de la Belle Époque tel que nous l’entendons : la tour Eiffel est en bois blanc, les sirènes ont investi la Seine, les farfadets, le bois de Vincennes, des chats ailés discutent philosophie et une ligne de métro permet de rejoindre le pays des fées. (…) Occupé à enquêter sur un trafic d’objets enchantés, Louis Denizart Hippolyte Griffont, mage du Cercle Cyan, se retrouve mêlé à une série de meurtres.

Mon avis (en bref) : Il y a quelque chose de suranné, de volontairement antique dans ces plus de 800 pages émaillées d’illustrations signées Xavier Collette. Les situations évoquent un film policier en costumes, un Fantômas transporté à la Belle Époque, des Brigades du Tigre confrontées au merveilleux. On apprécie l’efficacité de l’enchaînement des actions et des situations, l’absence de temps mort, et un style précis et concis rappelant Jean Ray. Une écriture fluide, sans gras mais pas aride pour autant. On pense aussi à l’Arcadia de Fabrice Colin chez le même éditeur, pour ce Paris réenchanté, magique, qu’on aurait aimé connaître. Le Paris des merveilles a d’abord été publié sous le nom d’Ambremer. Fées, dragons, magiciens, arbres savants et saules rieurs peuplent les pages de ce déjà classique de la fantasy uchronique.

Note : 4/5

 

“L’Œil du monde”, de Robert Jordan

La 4e de couv’ : C’est la Nuit de l’Hiver à Deux-Rivières. Arrivent alors trois étrangers comme Rand et ses amis Mat et Perrin n’en avaient jamais vu : une dame noble et fascinante, son robuste compagnon et un trouvère. De quoi leur faire oublier ce cavalier sinistre aperçu dans les bois, à la cape immobile en plein vent… Mais quand une horde de monstres sanguinaires déferle et met le village à feu et à sang, la mystérieuse Moiraine devine qu’ils recherchaient quelqu’un. Pour les trois amis, l’heure est venue de partir. Car le Roue du temps interdit aux jeunes gens de flâner trop longtemps sur les routes du destin…

Mon avis (en bref) : Attention, classique de la fantasy ! Et une œuvre d’une longueur très Trônedeferesque… De 1990 jusqu’à son décès en 2007, Robert Jordan a écrit les 11 premiers romans de sa série La Roue du temps, laissant des notes pour qu’un autre auteur achève le cycle – ce sera Brandon Sanderson. Bragelonne réédite en poche le premier roman (en deux parties), intitulé L’Œil du monde, où il ne faut pas s’arrêter sur un début par trop manichéen (la combat du Bien contre le Mal, what else?). Car les choses se complexifient par la suite, s’enrichissent, se déploient. Le côté “intrigues politiques” rappelle George R. R. Martin ou Robin Hobb, d’autres grands noms de la fantasy américaine – et éloigne, à mon sens, ce roman du Seigneur des anneaux auquel on le compare beaucoup. L’idée de cette “roue du temps” est assez belle et s’avère féconde du point de vue narratif. D’autres aspects fonctionnent un peu moins bien, notamment des formulations comme « renversa la tête en arrière et éclata de rire, les échos de son hilarité de dément se perdant dans les salles désertes ». Ou encore ces mentions de “Shai’tan” (terme arabe issu de l’araméen et de l’hébreu désignant Satan) et de la prison du Ténébreux “Shayol Ghul” (le terme hébraïque “Shéol” renvoie au “séjour des morts”), un peu trop proches de termes “réels”. Ceci étant, ce reproche avait déjà été fait à Robert E. Howard… un détail perdu au milieu d’une considérable saga.

Note : 4/5

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