On a (presque) lu pour vous #4 : Bennett, Berhoun et Hurley

On a (presque) lu pour vous #4 : Bennett, Berhoun et Hurley

Après un 3e épisode rempli de belles promesses, voici venu le temps de revenir sur trois livres qui, si l’on en croit leurs 50 premières pages, recèlent de vrais trésors. Des bijoux couleur de ténèbres.

Cette semaine, du très bon, uniquement. Vous êtes gâtés. Un Français, une Américaine et un Américain. Du policier psychanalytique, du fantastique twinpeaksien et de la science-fiction organique. Des romans que je tâcherai de finir dans un futur (aussi) proche (que possible), mais dont je ne pouvais plus attendre de vous parler (occupé que j’étais à m’avaler la bio d’Alan Moore). Il faut dire qu’ils sont sortis voici un bon moment… mais mieux vaut tard que jamais.

 

“Les Yeux” de Slimane-Baptiste Berhoun (éditions Bragelonne)

La 4e de couv’ : Sur le Plateau, le vent pouvait rendre fou. On y avait bâti L’Orme : un asile lugubre. (…) Des morts étranges, là-haut, il y en avait toujours eu, et il y en aurait encore. (…) L’arrivée de Lucie Klein, disciple du professeur Lacan, pourrait pourtant délier les langues. Il se murmure qu’elle plonge dans l’enfer de L’Orme car s’y trouve un cas unique, peut-être la clé pour élucider le plus horrible des meurtres jamais commis à Paris. Si on lui en laisse le temps…

Mon avis (en bref) : Le début évoque un Nom de la rose version hôpital psychiatrique, avec ce personnage extérieur aux coteries et à la pensée préfabriquée, qui débarque en plein mystère et s’oppose au chef local, lui-même confit dans ses certitudes et ses traditions, le tout enserré dans un lieu clos, étouffant et hors du monde. Lucie Klein débarque surtout en plein gothique, dans une atmosphère de roman policier fantastique, quelque chose de Jean Ray, d’Edgar Allan Poe, voire d’Arthur Conan Doyle (le « chien caché dans l’ombre », le chien des Baskerville ?). Avec aussi un soupçon de kitsch assumé : ces noms très choisis (Valmont, Vidal, Lacan), ces personnages presque clichés (le mandarin aux longs cheveux gris et à la voix imposante versus la jeune femme surdouée adepte des nouvelles techniques). Tout ceci présage un thriller psychanalytique, sous un titre indiquant l’emploi de l’hypnose… Les 60 premières pages sont électrisantes, en tout cas.

Note : 5/5

 

“American Elsewhere” de Robert Jackson Bennett (éditions Albin Michel Imaginaire)

La 4e de couv’ : Veillée par une lune rose, Wink, au Nouveau-Mexique, est une petite ville idéale. À un détail près : elle ne figure sur aucune carte. Après deux ans d’errance, Mona Bright, ex-flic, vient d’y hériter de la maison de sa mère, qui s’est suicidée trente ans plus tôt. (…) Au fil de ses rencontres et de son enquête sur le passé de sa mère et les circonstances de sa mort, Mona doit se rendre à l’évidence : une menace plane sur Wink et ses étranges habitants.

Mon avis (en bref) : Le résumé ci-dessus vous paraît un poil bateau ? Pourtant, Robert Jackson Bennett excelle dans son art – ce n’est donc pas par hasard si ce roman a décroché le prix Shirley Jackson en 2013. Le mystère et l’inquiétude sont tissés dès les premières phrases. On s’accroche aux basques de Mona, toute surprise de son héritage et de voir que sa mère ne fut pas uniquement cette petite boule de névrose qu’elle a connue. Et la petite bourgade de Wink, étrange et belle, surprenante et effrayante à la fois, comme une Twin Peaks néo-mexicaine où les maisons sont dotées de pièces sans fond, surgit immédiatement devant nos yeux. Malgré ses aspects peu vraisemblables, on y croit. Et quelle est cette étrange créature baptisée « M. Premier », qui s’éveille et que tous fuient, animaux de la mesa et habitants de Wink ? Difficile de comprendre comment Robert Jackson Bennett a pu éviter nos radars depuis toutes ces années. Autant dire que cette traduction chez Albin Michel Imaginaire est un événement en soi.

Note : 5/5

 

“Les étoiles sont légion” de Kameron Hurley (éditions Albin Michel Imaginaire)

La 4e de couv’ : Quelque part aux franges de l’univers, une armada de vaisseaux-mondes organiques, connue sous le nom de Légion, glisse lentement dans le vide sidéral. Depuis des décennies, ses différentes factions se battent pour mettre la main sur la Mokshi, le seul vaisseau capable de quitter l’armada condamnée. La guerrière Zan se réveille sans souvenirs, prisonnière d’un peuple qui prétend être sa famille. On lui assure qu’elle est leur ultime chance de survie, l’unique personne capable de s’emparer de la Mokshi. Pour éviter un massacre, Zan va devoir choisir son camp. Mais comment choisir, quand vous commencez à suspecter que votre mémoire a été volontairement détruite ?

Mon avis (en bref) : L’éditeur parle d’un « vertigineux écosystème organique et spatial entièrement peuplé de femmes », et l’on ne saurait mieux résumer cette œuvre étonnante. Le roman débute sur ce que les Anglo-Américains appellent “hooker” (prostituée) et qu’en France, on a baptisé “incipit”. Autrement dit, une phrase marquante destinée à hameçonner le lecteur, ici : « Je me rappelle avoir jeté une enfant. » Comment reposer un livre après cela ? Kameron Hurley connaît son affaire, elle qui a remporté le prix Hugo pour un essai intitulé The Geek Feminist Revolution. Tout un programme… qui trouve un écho dans le présent roman. Tout, ici, est organique : l’immense vaisseau est autant un monde en tant que tel qu’une créature vivante, apte à avaler les membres de son équipage. Les portes s’ouvrent et se referment comme des organes ; pour sortir du vaisseau, les parois semblent se déchirer… Et dans ce vaisseau-corps, Zan doit écouter son corps, car elle a perdu la mémoire : « Mon corps m’exhorte à la prudence. Une fois de plus, il a une connaissance intuitive de ce que mon esprit a oublié. » À force de renaître (d’être « recyclée ») après ses échecs à pénétrer la Mokshi, Zan doit s’appuyer sur son intuition, qui, en fin de compte, n’est rien d’autre que la mémoire imprimée dans la chair. Ce début de roman est dense, à la fois cérébral et fondamentalement charnel, absolument féminin dans un genre (la SF) longtemps dominé par des écrivains hommes. Il a quelque chose du Dune de Frank Herbert et des Méta-Barons de Jodo et Giménez.

Note : 5/5

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