On a vu : Hit & Miss (6×52′)

On a vu : Hit & Miss (6×52′)

Note de l'auteur

Après Shameless, Paul Abbott pousse encore plus loin les potards de la « famille with a twist »  via Hit & Miss, quintessence de la série transgenre, habitée par Chloe Sevigny en tueuse à gage entre deux sexes. Thriller léché, brûlot social, réflexion ciselée sur l’identité… Entre Loach, Dumont, Guy Ritchie, la Debra Granik de Winter’s Bone et une sophistication proche du style HBO : une expérience fascinante, troublante, réjouissante.

Hit & Miss ou la série sur le fil. Dans les mains d’une bande de tâcherons, un concept pareil pourrait donner lieu à une vaste cata cathodique, un pénible spectacle tombant dans tous les pièges et foirant son précipité trasho-socio-réalistico-familial. Heureusement, dans son périlleux numéro d’équilibriste, la fable grinçante créée par Paul Abbott et showrunnée par le newbie Sean Conway “hit” beaucoup plus souvent qu’elle ne “miss” et alterne habilement l’électro-choc et la subtile étude de caractères. Résultat d’une fusion couillue entre deux autres concepts envisagés un temps par Abbott (une série sur une mère transexuelle, une autre sur un tueur à gage), Hit & Miss pose d’emblée ses ambitions thématiques et esthétiques avec son prologue.

Une silhouette encapuchonnée traque un fuyard sur un parking désert, la nuit. La cible est exécutée au silencieux dans le dos. Un élégant plan séquence circulaire entoure le meurtrier tandis qu’il achève sa victime à terre. Première révélation de retour dans sa voiture : le tueur est une tueuse (Chloe Sevigny). Deuxième révélation quelques secondes plus tard sous la douche : la tueuse a une bite. Le temps de se frotter les yeux pour être sûr d’avoir vu ce qu’on vient de voir, la séquence est déjà passé à autre chose et, en guise de générique narratif, enchaîne les plans informatifs sur Mia, dézingueuse transexuelle : c’est une solitaire, vivant dans un grand loft en ville, elle prend des pilules que l’on devine à usage hormonal, soigne sa féminité tout autant que sa forme physique…

 

Mia, 50% tueuse en ville, 50 % maman à la campagne, 100% femme. Enfin presque.

Rendons hommage une seconde à Sevigny : abonnée aux rôles sulfureux, on peut dire qu’elle se surpasse en audace. Quelle actrice accepterait de se laisser filmer aussi crûment, mode full frontal, affublée d’une prothèse en guise de sexe masculin ? Chez nous en tout cas, je cale. Une mise à nu aussi bien émotionnelle que physique et d’ailleurs en interview, Sevigny reconnait que le tournage de ces scènes avec son faux pénis furent les moments les plus douloureux à vivre, crises de larme comprises : “Mais après tout, ces émotions étaient en osmose avec celles que traversent mon personnage, qui veut se débarasser de ce sexe dont elle ne veut plus et qui la rend malheureuse” confie-t-elle.

Heureusement pour Sevigny, Hit & Miss ne se limite effectivement pas à un “shocker” mindfuck et scabreux avec scènes à ranger au musée des “moments repoussant-les-limites-de-l’audace à la télé”. Son pitch a priori racoleur sert de base à un véritable propos, un regard sur le voyage intérieur d’un individu au seuil d’une transformation radicale, ainsi que sur les réactions de la société sur ce choix sans retour. Mais Hit & Miss dit aussi tant de choses sur les rapports entre les sexes, l’intolérance, la famille, l’amour… le tout électrisé par une trame de polar qui finira par s’affirmer plus franchement dans le dernier virage. Les mots, dans Hit & Miss, sonnent souvent juste, surtout ceux employés par Mia pour faire progressivement accepter son identité à sa jeune famille d’adoption. Troublante résonnance avec les réactions haineuses suscitées actuellement dans l’hexagone par le projet de loi sur le “mariage pour tous”.

 

Violente et onirique, impudique et poétique

 

Série au rythme plutôt lent, Hit & Miss ne perd pourtant pas de temps lors de sa brillante exposition. Dés l’après générique, un rendez-vous entre Mia et son employeur Eddie dans l’arrière salle d’un restau asiat’ de Manchester ouvre de nouveaux tiroirs. Avant, Mia était un homme (on apprendra plus tard son prénom, Ryan). Ryan a toujours su au fond de lui qu’il était une femme, même lorsqu’il était avec Wendy. On devine un passé douloureux, dans une famille de forains, un parcours tortueux vers son identité mais aussi une personne déterminée. L’argent de ses meurtres doit servir à payer l’opération qui pourra enfin débarasser Mia du reste de son ancienne vie et devenir une femme à 100%. Une lettre de Wendy va chambouler ce projet : l’ex-girlfriend est mourante. Cancer. Elle laisse à Mia un fils de onze ans – Ryan Jr. Et vlan ! On se croyait embarqué dans un thriller provoc’, Hit & Miss bifurque vers le coeur de son sujet : la cellule familiale.

Après moult hésitations, Mia choisit d’assumer le rôle de tutrice légale des quatre enfants de Wendy (les ados Riley et Levi, la petite Leonie et Ryan, son bout de chou à elle) et s’installer dans la ferme où ils survivent tant bien que mal. Les six épisodes de Hit &Miss ne perdront pas une miette de la greffe orageuse entre l’assassin transexuelle et la fratrie abîmée qui, dans un premier temps, rejette l’intruse, perçue par les aînés comme un monstre de foire tout juste bon à signer les papiers des services sociaux ou ramener du cash. A l’image de son héroïne, la série se partage entre deux identités, urbaine et rurale. En ville, Mia dessoude sans ciller – “tu es une vraie machine, j’adore ça” se félicite Eddie – au gré de meurtres tout juste effleurés par l’intrigue. A la campagne, elle renoue avec une humanité qu’elle avait mise de côté pour s’endurcir, au contact de ces gosses menacés en permanence d’expulsion par leur proprio, une ordure nommée John dont la saloperie va peser lourd dans la seconde moitié du récit.

A la fois violente et onirique, impudique et poétique, Hit & Miss prend aussi des accents de western avec une partition discrètement country et d’innombrables cadrages presque fordiens, souvent braqués sur le ciel chargé de cumulus des environs de Manchester. Les créateurs évoquent quant à eux les influences naturalistes du cinoche de Bruno Dumont et du Winter’s Bone de Debra Granik, tandis que le personnage mafieux d’Eddie semble tout droit sorti d’un film de Guy Ritchie. Cinq mois de tournage sur place ont permis aux réalisatrices Sheree Folkson et Hettie Mcdonald, ainsi qu’à leur chef op’ David Luther, de prendre leur temps pour composer de superbes plans régulièrement décadrés ou jouant, via le point, sur la profondeur de champ signifiante. Pour illustrer ce propos, je vous renvoie à cet excellent décorticage de la mise en scène dans Hit & Miss et de ses implications sémiotiques. Dans Hit & Miss, le langage de l’image parle autant que les dialogues sur une humeur, une ambiance ou un épisode mental, tels ces cadrages déroutants en contre plongée ou ces nombreux plans où la caméra épie Mia mais aussi d’autres personnages fixant leur reflet dans un/des miroir(s), pour le meilleur ou pour le pire – fierté, confusion, haine de soi…

Mia en tenue travail traque une cible récalcitrante.

Série transgenre, inclassable, Hit &Miss réussit l’exploit de faire passer comme une lettre à la poste l’énormité de son intrigue et d’allier une sensation de réalisme à un univers baignant pourtant dans le soap trash et le comic book (pour l’icônisation de Mia en tant que tueuse et l’esthétisation de la ville). Capable du glauque le plus glaçant, la série s’autorise aussi des moments de pure poésie, y compris dans ses dialogues – dans le 1er épisode, à son fils angoissé qui vient de lui dire “j’aimerais que rien ne change”, Mia le rassure par un très joli “Sans changement, il n’y aurait pas de papillon”. La symbolique du lépidoptère reviendra par subtiles touches au cours de la série, jusqu’à ce que ses battements d’ailes provoquent in extremis le chaos dans la vie de Mia lors du dernier acte de l’épisode 6. Autre tour de force de la série : renvoyer le spectateur hétéro mâle à une montagne d’interrogations sur ses habituels repères sexuels via le personnage de Ben, love interest de Mia qui va découvrir en cours de route le “statut” de la belle. Sans doute le seul homme intégralement sympathique dans Hit & Miss, Ben traversera lui aussi une violente remise en question au contact de Mia avant de choisir (… ou pas, vous verrez bien !) d’accepter les faits.

Hit & Miss explore bien quelques procédés un poil téléphonés (les apparitions spectrales de Wendy) et peut se voir reprocher une relative froideur à force de retenir l’émotion. Mais au final, Abbot et Conway ont réussi avec panache un pari kamikaze et tenu la distance au-dessu du vide malgré l’infime fragilité de leur fil, à l’image d’une Chloe Sevigny exemplaire de crédibilité. Coup de chapeau également au casting des gosses :  de la toute jeune Roma Christensen (Leonie) à Jorden Bennie (Ryan) en passant par Karla Crome (Riley) et Reece Noi (Levi), pas une seule fausse note. Seul vrai regret : l’annulation de la série au bout de ces six premiers épisodes par Sky Atlantic, qui s’aventurait ici dans sa première “création originale”. La chaîne prétend qu’Hit & Miss était conçue depuis le début comme un “‘one shot” mais au vu du colossal cliffhanger servant de plan final, on a du mal à le croire.

 

Hit & Miss : diffusion à partir du jeudi 21 février sur Canal +, 22h45

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