On a vu la fin de Mad Men : derniers mensonges avant l’oubli

On a vu la fin de Mad Men : derniers mensonges avant l’oubli

Note de l'auteur
a Mintz/AMC

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Pour revenir sur le dernier épisode de Mad Men « Person to Person » diffusé dimanche dernier sur AMC, voici un article 100% spoilers ; la lecture s’en fera donc à vos risques et périls.

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Ça y est, Mad Men, c’est fini, et nous avions déjà remarqué que cet épisode marquait certes la fin d’une série, mais aussi d’une époque, et d’une certaine conception de la fiction télévisée. Cet épisode final, en plus d’apporter une conclusion à sept années de narration, de style vintage et de culture américaine (qu’elle soit politique, littéraire, cinématographique ou musicale), apporte aussi une riche réflexion philosophique, profonde mais égrenée de façon discrète, sur l’existence : comment construire une identité dans le flux, et le flou, de la modernité liquide ? Comment sortir de la caverne platonicienne, et trouver du sens dans une société de la consommation et du spectacle où tout n’est que simulacre[1] ? « Person to Person » est ainsi entièrement construit autour de la conversation téléphonique (cinq dans l’épisode, qui soulignent les interactions principales de la série, entre Don, sa fille, Betty et Pegy, ainsi qu’entre Peggy, Joan et Rizzo) comme une métaphore du dialogue impossible après les distances qui séparent les gens, et surtout comme un symbole de la nouvelle ère de communication dans laquelle les personnages entrent, sans forcément trop s’en rendre compte.

 

Les hommes tournent en rond, les femmes marchent tout droit

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Dans cet ultime épisode, un certain paroxysme est atteint, et les personnages arrivent au terme d’un long parcours. Mais de ce point de vue, la différence entre hommes et femmes est frappante. Car Roger Sterling et Pete Campbell choisissent tous deux de se « ranger », bref, de revenir à ce qu’ils étaient dans la saison 1 sans avoir véritablement évolué dans leur personnalité ou leur manière d’appréhender le monde. Mais les femmes, elles, continuent de tracer leur route, et doivent faire face à l’incompatibilité entre vie amoureuse et vie professionnelle. De Joan et Peggy, chacune fera un choix différent, mais elles prennent en tout cas le parti d’avancer. La trajectoire des personnages féminins est donc celle d’une ligne droite, là où celle des hommes est davantage un cercle.

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Le tournis

Le cercle, le cycle, c’est justement la forme qu’avait prise cette dernière partie de saison. Depuis le premier épisode, des éléments récurrents apparaissent comme autant de signes que le « carrousel » (the wheel) vendu par Don à Kodak à la fin de la saison 1, revient à son point de départ. Ainsi Don évoque-t-il le pitch qui lui avait permis de faire affaire avec Lucky Strike, tandis que les pubards de Sterling Cooper Draper Pryce vident leurs bureaux pour en investir d’autres. Quant à Don, les fantômes de son passé ne cessent de surgir, et les sept derniers épisodes de cette septième saison sont autant d’étapes dans la quête initiatique de Dick Whitman, la renonciation de Don à son propre passé, sa propre identité. « I’m not the man you think I am » dit Don à Peggy, et sans doute aussi au spectateur, comme pour se justifier de l’illusion mise en place durant toute ces années, et comme un clin d’œil aussi à l’illusion même que constitue Mad Men en tant que fiction, que mensonge scénarisé.

« I used to work in advertising »

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Ainsi cette problématique revient-elle dans ce dernier épisode. Lors d’un voyage initiatique, Don s’appelle désormais Dick (ou de nouveau, à force on ne sait plus trop). Il renoue avec la part sombre de son passé, celle qu’il refoule depuis toujours : son enfance dans un bordel, le front en Corée, son usurpation d’identité. S’il a bâti sa vie entière sur un mensonge, tout est construit ici pour nous faire comprendre qu’il veut revenir au départ, retrouver du sens et de la vérité. Lors de la dernière séquence, Don est assis dans la position du lotus au bord d’une falaise, prenant un cours de yoga. Il est apaisé, les yeux fermés, et écoute les instructions du professeur de yoga « « the new day brings new hope. Lives we’ve led, the lives we’ve yet to lead. New day, new ideas, a new you ». Mad Men aurait pu s’arrêter là. Sur cette image d’un Draper/Whitman réconcilié avec lui-même, prêt à entrer dans une nouvelle étape de sa vie, en plénitude avec lui-même comme avec le monde, en harmonie avec les deux facettes de son identité, d’où le titre de l’épisode « Person to person[2] ».

 

I’d like to buy the world a lie…

C’eût été sans compter sur le génie de Matthew Weiner, et oublier le maître mot de la série : le mensonge, le faux semblant, un écran de fumée déjà évoqué dans plusieurs titres d’épisode (« Smoke Gets in your Eyes » S1E1, et « Blowing Smoke », S4E12) et souvent suggéré. On peut se souvenir avec délectation d’une ou deux répliques cultes qui le prouvent :

Roy: You make the lie. You invent want. You’re for them… not us.

Don: Well, I hate to break it to you, but there is no big lie. There is no system. The universe is indifferent. (S1E8, « The Hobo Code »

Roy Perpetuating the lie. How do you sleep at night?

Don: On a bed made of money (S1E5, « Babylon »)

Car Mad Men, dans ses derniers instants, montre bien qu’elle est entièrement construite comme un publicité, bâtie sur l’envie du consommateur et l’illusion de vérité, et ce pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit d’une série télévisée, tout à fait consciente de son propre fonctionnement. Ensuite parce que la forme qu’elle prend est à l’image de son sujet. Ainsi la série se conclue-t-elle non pas sur le visage souriant et apaisé de Dick/Don Draper, mais sur les images d’archives de la publicité Coca-Cola de 1971, « Hilltop », où des jeunes de toutes les ethnies chantent ensemble « I’d like to buy the world a Coke ». Alors que tout nous menait à penser que Dick allait renouer avec son passé, Don n’aura finalement fait de ce séjour mystique qu’une source d’inspiration pour sa prochaine campagne publicitaire. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le slogan qui accompagnait ce spot publicitaire était « Coke, it’s the real thing ». En ce dernier instant aussi beau que cruel, Mad Men s’achève comme elle aura toujours existé, et semble incarner à la perfection cette citation de Guy Debord sur la société du spectacle : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. ». Mais si l’illusion s’évapore, la conclusion elle restera immémoriale. Car Mad Men nous parle bien de deux choses : du temps qui passe et de la vanité des choses humaines. En ces derniers instants, ces deux fondements sont renvoyés au spectateur avec une brutalité magnifique, et pour toujours.


[1] Les références philosophiques de Mad Men semblent ainsi être La République de Platon, La Société du spectacle de Guy Debord, La Société de consommation de Guy Debord, ou encore La Persuasion Clandestine de Vance Packard. Ces références sont notamment analysées dans l’excellent ouvrage Mad Men and philosphiy, Nothing is as it seems (dir.
[2] Ce titre renvoie également aux nombreux appels téléphoniques en PCV menés par Don dans l’épisode, l’un à Peggy et l’autre à Betty.
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