Utopia : critique des deux premiers épisodes

Utopia : critique des deux premiers épisodes

Note de l'auteur

Plus habitué à récompenser les documentaires sur la transhumance du cheptel ovin en Carpates du nord, le Festival International des Programmes Audiovisuels 2013 a eu la bonne idée de filer samedi dernier son grand prix de la réalisation à une fiction, la série Utopia. Plus qu’un éclair de lucidité, une évidence.

 

 

Jusqu’ici, le FIPA à Biarritz était surtout l’occasion de se faire mal au yeux devant une majorité de documentaires qui feraient passer une troisième partie de soirée d’Arte pour un access-primetime vulgos avec Lagaf’. C’est justement d’Arte, semble-t-il, qu’un vent nouveau souffle sur le rendez-vous annuel des professionnels de la profession. L’arrivée en tant que délégué-général de François Sauvagnargues, ancien responsable de la fiction de la chaîne franco-allemande, a donné un coup de frais aux sélections. De la série policière, du thriller, du genre et même du transmédia, le FIPA 2013, nous a donné l’occasion de voir quelques petites bombes du PAI (le Paysage Audiovisuel International). Parmi elles, la plus explosive demeure sans aucun doute Utopia, la toute nouvelle série anglaise sur Channel 4, qui a débuté le 15 janvier dernier.

Inscrite dans un format que la télé britannique sait mieux exploiter que quiconque (une mini-série de 6 épisodes), Utopia ne risque pas d’étirer péniblement son pitch saison après saison dans l’espoir d’une syndication. Tu notes pourtant, ami lecteur, que s’il y en a bien un qui étire son propos, c’est ton serviteur. Si tu ne sais pas encore de quoi parle Utopia, c’est bien parce qu’il s’agit pour moi de repousser ce moment, circonspect que je suis quant à la façon dont il va bien falloir te livrer un pitch spoiler-free. On y va ?

Entre Edvard Munch (Le Cri) et Dave McKean (Sandman), le roman graphique Utopia est au cœur de l’histoire.

Sur un forum consacré à une BD maudite intitulée The Utopia Experiments (dont l’auteur est mort dans des circonstances étranges. Tu m’étonnes…), un groupe de fans décide de se retrouver « IRL » dans un pub. Tous n’y parviendront pas, pourchassés par deux tueurs particulièrement sadiques, comme tout droit sortis de la filmo de David Lynch. Bras armés d’une société secrète baptisée The Network, les deux assassins sont à la recherche d’un manuscrit perdu du volume 2 d’Utopia. Pendant que l’on dézingue salement d’un côté, des cols blancs se salissent par ailleurs, mettant les mains dans le caca au sein d’une conspiration au plus haut niveau des institutions du Royaume-Uni.

Alléchant, non ? Et pourtant, Utopia ne vous entraîne pas dans sa spirale sur ce « simple » tissu conspirationniste, parce que franchement, au début, on y pige rien. Rassurez-vous : les enjeux se clarifient dés la fin du premier épisode et surtout, la puissance immersive et ludique de l’univers d’Utopia est assez irrésistible. Une immersion favorisée par une forme somptueuse, clairement du niveau d’un long-métrage de cinéma. Certes le format 2:53 de type cinémascope y fait pour beaucoup, mais la dimension cinématographique d’Utopia se niche partout.

Tout d’abord, la mise en place des personnages et de l’intrigue est un éloge de la lenteur – un pari risqué en télé – rendu tout à fait digeste par la beauté du truc. Car on veut bien se laisser bercer à condition que la chanson soit belle, et c’est le cas ici, avec une photographie saturée magnifique qui tranche avec le rendu cradoc d’un grand nombre de séries britonnes (à l’exception de Sherlock ou Downton Abbey). L’analogie au cinéma et à la contine vaut aussi pour la bande son de Cristobal Tapia de Veer, dont le nom à rallonge sied à ravir à l’ambiance lancinante de ses boucles. Ceci-dit en passant, le compositeur s’est carrément servi d’ossements humains pour les percussions. Creepy, hein ?

Les méthodes de torture de Zero Dark Thirty manquaient cruellement d’inventivité comparées à celles d’Utopia…


Derrière la caméra, le réalisateur Marc Munden
(la série La Part du Diable, diffusée au début des années 2000 sur 13è Rue) met en scène le complot torturé de Dennis Kelly, dont on ne connaissait que le nom pour son scénario sur Pulling, une série comique de la BBC avortée après deux saisons en 2008. Bref, leur nom est personne. C’est du côté de la maison de production que les indices de qualité émergent. Kudos Film and Television a déjà signé les séries Spooks (MI-5 en France), Life on Mars et son sequel Ashes to Ashes, ainsi que le récent thriller d’espionnage Hunted. On comprend alors mieux la filiation d’Utopia, objet bâtard (de luxe) qui absorbe tous ces genres pour en faire un dark comedy thriller.

Devant la caméra, la galerie de personnages a tout du triple A également. De Neil Maskell, anti-héros du Kill List de Ben Wheatley et abonné aux rôles de tueur encore une fois, à Paul Higgins vu dans The Thick of It, ou Adeel Akhtar (4 Lions), James Fox (Sherlock Holmes), sans oublier le Misfits Nathan Stewart-Jarrett et le vieux routard irlandais Stephen Rea (The Crying Game, V for Vendetta), la distribution en jette. Et attendez de découvrir le petit Oliver Woollford, onze ans et des bollocks de cockney grandes comme ace.

Si la déontologie du Saint-Spoiler nous interdit d’en dire plus sur le fil de l’histoire, on peut s’arranger entre amis… et vous conseiller d’aller faire un tour sur le site de Channel 4. Dans une démarche typiquement transmédia, la chaîne anglaise vous invite à en découvrir davantage sur le passé, à travers une frise chronologique tout ce qu’il y a de plus véridique.

La pandémie de 1977-1978 causée par le virus H1N1, l’assassinat d’Indira Ghandi en 1984, le crash d’un DC-8 au Canada en 1985, le meurtre du Premier ministre suédois l’année suivante, la richesse de la base de données ADN britannique ou son circuit de caméras de surveillance, mais aussi la condamnation du géant pharmaceutique GlaxoSmithKline au printemps dernier pour fraude : c’est tout un faisceau d’indices qui émerge et que vous serez capable de relier avec plus ou moins de pertinence dès l’issue du premier épisode. Plus fort, il nous est rappelé l’existence réelle d’un groupe paramilitaire dissident de l’OTAN, Gladio, dont on n’aurait plus entendu parler depuis 1990…

Se profile alors aussi le processus d’écriture du scénariste Dennis Kelly, un « fact-based storytelling » comme on dit de l’autre côté de La Manche. Utopia  parait peut-être foutraque, mais il suffit parfois d’ouvrir les journaux pour s’apercevoir que le réalité l’est tout autant… Le script de Kelly s’inspire du parcours du fantasque David Icke, ancien joueur de foot professionnel, puis journaliste sportif à la BBC, avant d’intégrer le parti vert britannique. En 1990, Icke quitte tout et devient selon ses prores dires « enquêteur à plein temps sur ceux qui contrôlent vraiment le monde », convaincu que des reptiles humanoïdes dominent secrètement la planète.

Kelly jette aussi très largement un œil du côté de Charlie Brooker, à qui Utopia doit beaucoup, tant elle emprunte à Black Mirror. Cette mini-série de 3 épisodes, dont la saison deux débarque en mars, également sur Channel 4, a fait sienne la thématique de la techno-paranoïa. À la sauce Utopia, elle se résume à une question simple : combien de temps reste-t-il avant qu’ils ne vous trouve ? Chaque clic, chaque mouvement, chaque appel vous rapproche un peu plus des deux tueurs de The Network. Ce petit jeu se veut réaliste et vous y êtes conviés sur le site de la série. Étes-vous enregistré sur les listes électorales ? Votre téléphone est-il verrouillé par code ? Depuis quand n’avez-vous pas vérifié vos préférences de confidentialité sur Facebook ? Un sondage en profondeur de vos usages au quotidien permet de connaître le temps nécessaire pour vous retrouver, le tout résumé dans une cinglante infographie personnalisée. Et le résultat est flippant puisqu’il ne me resterait plus que 24h avant d’être…. Arghhh….

 

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