On a vu… que Twin Peaks n’a pas inventé les séries

On a vu… que Twin Peaks n’a pas inventé les séries

Et la lumière fut ?

Et la lumière fut ?

On pense souvent que le fan est réfractaire à une trop grande exposition de sa passion. Quand celle-ci devient grand public, il devient blasé, aigri et prend de haut les petits nouveaux qu’il considère parfois comme des « faux » fans. C’est peut-être vrai mais en tant qu’amateur de séries télévisées depuis plus de vingt-cinq ans (soit une époque où cette forme artistique était considérée comme la pire des merdes) pour certains d’entre nous au Daily Mars, ce qui nous énervent véritablement c’est davantage la ré-écriture historique sur la base d’une approche ou d’une vision faussée par la subjectivité de son auteur.

 

Et si cela n’a pas d’importance lors d’une discussion banale autour de la machine à café, cela devient plus problématique quand une journaliste d’un site réputé aligne allégrement les pires clichés qu’on a tous entendus au moins une fois dans sa vie. L’annonce d’une nouvelle saison de Twin Peaks a fait beaucoup causer jusque dans les éditions de plusieurs grands journaux démontrant, si besoin était, l’impact de la série de David Lynch et Mark Frost dans notre pays. Oui David Lynch ET Mark Frost, on insiste bien tant, déjà, il pullule des articles oubliant que Twin Peaks est l’œuvre de deux auteurs et non d’un seul cinéaste¹.

 

Mais cette erreur parait bien ridicule à côté de l’article de Lucile Sourdès publié sur le site Rue89  qui affirme sans honte que Twin Peaks a « inventé les séries ». Oui vous bien lu « inventé » et non « ré-inventé ». On se place bel et bien dans l’idée que Twin Peaks n’est pas une série qui a contribué à l’évolution de la fiction télévisuelle mais qui l’a tout simplement créée. Comment ? Eh bien grâce à des personnages atypiques, des répliques cultes, des méchants attachants, des meurtres impressionnants ou bien encore grâce à une plongée dans le surnaturel. Cela pourrait faire rire de voir qu’il aura fallu attendre l’année 1990 pour avoir tout cela à la télévision. Cela pourrait faire rire de voir que dans l’esprit de Lucile Sourdès des méchants attachants et des personnages ambigus n’ont jamais existé avant cette date (désolé John Ross Ewing, au revoir les flics du commissariat de Hill Street), que les répliques cultes n’existaient pas (« bonjour chez vous », « let’s be careful out there » hop à la trappe), qu’il n’y avait pas de personnages atypiques (<insert ici un personnage atypique pré Twin Peaks, c’est facile tu en trouveras plein>).

 

 

"Bonjour je suis Maddie Hayes" "Et moi David Addison. Aujourd'hui on va vous parler de l'article de Lucile..."

« Bonjour je suis Maddie Hayes »
« Et moi David Addison. Aujourd’hui on va vous parler de l’article de Lucile… »

Oui cela pourrait faire rire, cela pourrait même faire réfléchir et prêter à la discussion si la journaliste partait du principe de traiter de l’impact de la série et de sa perception au niveau de la France. Mais au final cela nous énerve bien car quand Lucile Sourdès affirme que Twin Peaks a redonné ses lettres de noblesse au soap-opera et, pire encore, a inventé la « dramédie » on se dit qu’on a touché le fond. Ce n’est pas que la définition soit incorrecte et incomplète, que les exemples soit cités de manière si peu pertinente (« Dans The Sopranos, Chris et Paulie se retrouvent dans la forêt avec un Russe censé être mort. » = Les Sopranos sont une dramédie) mais bien que Twin Peaks n’est en aucun cas l’inventeur d’une narration qui marierait plusieurs genres.

 

Dans leur série radiophonique diffusée sur France Culture en 2008 Série Télé : l’Amérique en 24 épisodes, Benoît Lagane et Eric Vérat ont consacré une émission aux années 80 intitulé La décennie laboratoire. Qu’apprenons-nous dans cette émission se basant sur des travaux d’auteurs américains (Robert J.Thompson notamment) ? Que les années 80 furent une période de grande expérimentation où plusieurs séries atypiques furent lancées. Des séries à la croisée des genres qui ne rencontrèrent pas forcément un grand succès publique mais qui essaimèrent suffisamment de graines pour une belle récolte dans les années 90. On parle de Moonlighting, d’Hill Street Blues, de Doogie Howser, M.D, de Thirtysomething, de Max Headroom, de China Beach, de St Elsewhere, de Cagney and Lacey, de Wiseguy, etc. etc. et si Twin Peaks est dans le lot, on aurait plutôt tendance à la considérer comme faisant partie de la fin du cycle et certainement pas comme la mère de toutes les séries qui ont suivies.

 

Quand vous voulez pour l'intégrale dvd en France

Quand vous voulez pour l’intégrale dvd en France

Soyons clair, nous aimons Twin Peaks et nous nous réjouissons de son retour mais en aucun nous ne pouvons approuver ce genre de ré-écritures. Twin Peaks doit être considérée à sa juste valeur, c’est-à-dire comme une grande série avec ses qualités et défauts et une œuvre qui a marquée une époque et influencée d’autres fictions. Comme bien d’autres. A bien y regarder, l’article de Lucile Sourdès est symptomatique d’un point de vue français tendant à croire que les séries de qualité sont apparues comme par magie à la fin des années 90 et au début des années 2000. Si à notre modeste niveau, nous tentons de lutter contre ces préjugés et si d’autres journalistes véritables connaisseurs de ce média sont toujours sur la brèche (on remerciera Pierre Serisier pour son intervention dans les commentaires de l’article), il serait temps que l’on comprenne que la fiction télévisée n’est pas un art qui né du vide mais qu’elle a une longue histoire dans laquelle chaque période est la conséquence de la précédente.

 

 

Rendez-vous dans 25 ans pour apprendre que les séries sont devenus biens en 2030

Rendez-vous dans 25 ans pour apprendre que les séries sont devenus de qualité en 2030

A une époque où il devient de plus en plus simple de regarder une quantité astronomique de fictions télévisées aussi diverses que variées, il est paradoxal de voir qu’il existe une aussi grande méconnaissance de leur histoire et que s’insinue encore l’idée que la fiction télévisée de qualité n’existe que depuis une dizaine d’années². Il serait temps qu’à l’instar du cinéma, une sériephilie « de mémoire » se mette vraiment en place en étant portés par les institutions, les chaînes et les éditeurs. Il est temps qu’on puisse avoir accès facilement à des œuvres clés de la fiction télévisée permettant une étude plus sérieuse. Est-il par exemple normal que la série matricielle de The Wire (saluée unanimement dans notre pays), à savoir Homicide (dont Nicolas Robert a rappelé les conditions de la création cette semaine dans nos colonnes) soit encore indisponible en France ? Est-il logique qu’Hill Street Blues (probablement une des séries qui a inventé les séries en son temps) soit si peu reconnue alors qu’une intégrale est enfin sortie en DVD aux USA ?  Non ce n’est pas normal.

 

Twin Peaks n’a pas inventé les séries ! Elle a participé à leurs évolutions et c’est déjà beaucoup. Lui attribuer plus que nécessaire ce n’est pas lui rendre justice mais c’est surtout irrespectueux envers les grandes œuvres qui l’ont précédées et que je vous invite à regarder chère madame Sourdès.

 

 

¹ Dans un pays ayant érigé le réalisateur au statut de maître tout puissant de la création artistique, il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que la reconnaissance de la fiction télé passa beaucoup par la mise en valeur de son caractère cinématographique.

² A ce titre n’hésitez pas à écouter l’émission Soft Power du 14 septembre 2014 dans laquelle Martin Winckler et Benoît Lagane tordent le cou aux idées reçus de leurs interlocuteurs, universitaires pour certains.

 

PS : Alors que je mettais un point final à cette chronique et que j’étais en recherche d’informations complémentaires, voila que je tombe sur le sommaire de l’émission Séries télé, chroniques sur canapé qui faisait suite à Série Télé : l’Amérique en 24 épisodes parmi les épisodes, un a éveillé ma curiosité : Twin Peaks : Comment lutter quand la critique réinvente l’histoire des séries !

 

Comme quoi rien ne change vraiment. L’émission n’est, hélas, plus disponible à l’écoute.

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