On a vu… qu’il fallait être patient avec certaines séries

On a vu… qu’il fallait être patient avec certaines séries

JEAN LOUIS : – Tu regardes ça, toi ?
SHARON : – Bah oui, pas toi ? c’est génial !
JEAN LOUIS : – J’ai vu le premier épisode, c’était naze !
SHARON : – Oui, mais à partir du 6e, ça devient génial !

« Comment ça tu vas pas regarder ma série ???? »

Ne vous moquez pas de Jean-Louis et Sharon, ces conversations arrivent bien plus qu’on ne veut bien le croire. Bon, pas des conversations entre un Jean-Louis et une Sharon, ça c’est plus rare, on en convient. Par contre, sur la notion de qualité instantanée des séries, les avis divergent, et les débats font rage (1). Pour certains, la série doit être excellente de suite. Ou au moins montrer suffisamment de qualités pour que l’investissement soit justifié. Et oui, une série, ça n’est pas anodin, c’est de l’investissement.

Pour ceux qui aiment suivre une série du début à la fin, sans en manquer une miette, sans zapper ses moments faibles, aller au bout de l’ennui tient de l’acte de foi. Et pourtant, certaines œuvres trouvent leur ton, leur rythme au bout d’un certain nombre d’épisodes. On en parlait dernièrement pour Spartacus, série bien mieux écrite qu’elle n’en donne l’impression dans son insupportable pilote et même dans les 3-4 épisodes suivants. La série Steven S. De Knight réussit le tour de force d’être en progression constante, d’ajuster ses défauts pour en faire des qualités, et surtout de créer une accoutumance à son esthétique particulière. Les ralentis et les gerbes de sang de 4 mètres, c’est quelque part comme les pyjamas dans Star Trek, une convention qu’on finit par admettre et qu’on met de côté pour se concentrer sur le scénario, les personnages.

Mais Spartacus n’est pas la seule dans ce cas. Si on remonte dans l’histoire de la télévision, un monumental succès comme Seinfeld a connu lui aussi des débuts difficiles. Les 6 épisodes qui forment la première saison, s’ils posent certains éléments de l’univers, sont loin d’être aboutis. C’est un brouillon de ce que va devenir la série. Les premiers épisodes de Justified, eux aussi, jettent la série sur des bases étranges. À ses débuts, la série était un pur procédural. Déjà très bien écrit et avec des interprètes de qualité, mais loin de ce qu’est la série aujourd’hui. Il a fallu que les auteurs se rendent compte que le boulot de Marshall était hyper-limité pour casser ce moule et partir sur d’autres bases. Le pilote de Six Feet Under n’est pas du tout au niveau du reste de la série, et les premières heures de The Good Wife sont très loin d’être ses meilleures.

Pas sympa, le look. Pas sympa.

C’est d’autant plus vrai sur les comédies. The Office a commencé en adaptant au près la version anglaise. Michael Scott était abrasif, voire terrifiant sur les photos promos avec sa coupe d’officier de la Wehrmacht. Au-delà du relooking, les auteurs ont décidé de changer le ton, et la série a gagné en qualité pour devenir le succès qu’on connaît. Parks and Recreation, sa cousine, a elle aussi changé beaucoup d’éléments entre sa première et deuxième saison, entre autres sur le personnage de Leslie Knope, passée de pathétique à formidable. Community comme 30 Rock a mis une dizaine d’épisodes à se trouver…

Encore plus que sur les drames, les comédies ont besoin d’un temps de démarrage. L’écriture comique demande à l’auteur de se mettre au diapason de son acteur, d’ajuster ses mots en fonction de ce qu’il est capable de faire. L’humour est une mécanique de précision qui nécessite de multiples réglages.

Il y a évidemment des cas particuliers. En comédie, Friends est un cas de réussite quasi-instantanée. Dès le premier jour, les auteurs avaient trouvé la voix de leurs comédiens. Ces derniers opéraient en symbiose quasiment par magie. Mais la série de Kaufman et Crane est d’une rareté absolue. En drama, c’est moins rare. Des séries comme Lost, The Shield, The Sopranos, Urgences étaient remarquables dès le début.

Donc on fait quoi ? On continue quoi qu’il arrive, on attend de voir toute une série pour cracher son venin, au risque de suivre True Blood ? Ou Revolution (n’est-ce pas, Nico ?) ? Des œuvres impossible à sauver et qui durent, sans donner l’impression de s’améliorer ? Ou alors, on reste planté sur les pilotes, mode obtu ‘ON’ et on passe à côté de Spartacus (2), Seinfeld, Parks and Recreation, Fringe, ou même Veronica Mars.

« Si j’avais à regarder ma série, j’aurais laissé tomber aussi »

Le temps du sériephile est précieux. Comme le soulignait Julia dernièrement, on n’a plus de zone tampon dans la saison. L’été n’est plus le moment de s’envoyer des séries en rattrapage. On est sorti du modèle septembre-mai, et il est devenu normal de voir des séries démarrer à n’importe quel moment de l’année. Du coup, on écrème à la sauvage. J’ai peut-être jugé Vegas un peu vite, j’ai peut-être eu tort de laisser définitivement tomber American Horror Story (3). J’aurais peut-être dû laisser une seconde chance à Boardwalk Empire après m’être systématiquement (et lourdement) endormi sur les 6 premiers épisodes de la saison 1. Peut-être.

Être sériephile, c’est aussi savoir écouter autour de soi, donner une chance à certaines œuvres qui pourtant ne vous attireraient pas. Avant de voir Deadwood, rien ne me donnait envie de la voir, si ce n’est David Milch. Ça aurait dû me suffire, mais non. Et c’est au final une de mes séries préférées de tous les temps. Ça me fera peut-être pareil un jour avec Game of Thrones, qui sait (4).

Pas évident de se dire qu’il faut se fader 8h pas terribles pour atteindre le nirvana quand on a déjà toutes ses soirées prises par des séries. Pas évident d’entendre quelqu’un dire qu’une série est pourrie après avoir vu 45 minutes. En fait, ce problème soulève sûrement un autre débat : la sociabilité du sériephile. Revenons à Jean-Louis et Sharon.

SHARON : – Dis pas que c’est de la merde, t’as vu 20 minutes !
JEAN-LOUIS : – Ouais mais attend, j’ai pas que ça à faire !
SHARON : – Tu as raison. En plus avec cette conversation, j’ai perdu 45 minutes. J’aurais pu regarder une série à la place…

(1) : Les concernés se reconnaîtront.

(2) : Ne vous en faites pas, il est de bon ton de dire en France que Spartacus c’est de la merde. Par contre, The Wire, non, même si vous vous êtes fait chier pendant une moitié de la saison 1.

(3) : Ah non, ça j’ai bien fait.

(4) : Mais c’est pas gagné-gagné, hein !

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