On a vu… Qu’on ne parlait pas assez de Longmire (par Guillaume Nicolas)

On a vu… Qu’on ne parlait pas assez de Longmire (par Guillaume Nicolas)

Comme un secret jalousement gardé. Quand les frontières et le temps se sont effondrés devant les assauts d’internet, il arrive encore aujourd’hui de dénicher une perle rare. Un bijou qu’il nous arrive de cacher, de façon un peu orgueilleuse et possessive. Seulement vient le moment de partager. De révéler la grandeur d’une petite série que rien ou presque ne présageait de réunir d’aussi grandes qualités.

On n’y va pas en traînant des pieds mais a priori, rien de sexy nous attend à Absaroka, Wyoming. Ne la cherchez pas sur une carte, cette ville n’existe pas. Ambiance western, poussiéreuse et soleil lourd, si la ville ne présente pas souvent son plus beau profil, détourner son regard vers les plaines sans fin ou les montagnes dressées suffira à couper le souffle. Cela changera un peu des buildings s’élevant si haut que l’on a du mal à percevoir le ciel. Le rythme est lent à Absaroka. Les gens ne se pressent pas. Le shérif s’offre le luxe de laisser les messages s’accumuler sur son répondeur pour bénéficier de l’eau chaude s’écoulant sur sa peau usée. Magnifique scène d’introduction qui dit tout ou presque de la série. Cette peau raconte déjà une histoire. Celle d’un homme qui a vécu. L’expérience, les drames, comme le décompte des cernes d’un tronc, l’épiderme du shérif accumule les marques comme autant de signes distinctifs d’une existence bien remplie. Le temps se dilue, s’étire dans cette séquence. Moins jeu de suspense que l’illustration du propos de la série : face à l’hyper-hystérisation du récit, Longmire prendra son temps. Célébration du rural contre l’urbain. Et retour aux vieilles méthodes d’investigation. Le temps que prend le shérif, c’est celui contre lequel se battent les experts de CSI pour la préservation des preuves. Ici, le regard de Longmire prévaut.

Ce regard, c’est celui de l’acteur australien Robert Taylor. Vif et perçant quand son corps abîmé accuse les cinquante printemps. Monstre de charisme, il impose un charme hirsute, ponctué par une voix rauque qui sait se faire discrète comme son propriétaire est taciturne. Point convergent de la série, il est l’astre autour duquel vont tournoyer les satellites. Le soleil Longmire brille, brûle mais éclaire également des personnages secondaires. L’ombre est d’abord bienveillante et bientôt, au cours de la première saison, ils apprendront à profiter de la lumière pour briller à leur tour. Si la série s’écoule au rythme des enquêtes, c’est dans les à-côtés qu’elle s’impose, devient plus profonde. Série policière pour entrer dans une case mais série de personnages, d’ambiance. Une fois le pied posé à Absaroka, difficile de la quitter.

Série à combustion lente. Longmire affirme sa puissance, son ambition sur la longueur. Et profite de la singularité de sa géographie pour tirer son épingle du jeu. Parce qu’elle invoque les vieux fantômes du western, elle rejouera la partition des cow-boys et des indiens. Mais au manichéisme passé, elle préférera un aspect plus politique, montrant combien la question des réserves indiennes est un sujet fascinant, complexe et peu traité à la télévision. La proximité indienne offre à la série un autre visage, plus mystique celui-là. Où la nature possède une voix et joue des symboles qu’elle glisse sur la route de Longmire. La série multiplie les expériences (au cours de la seconde saison). Jamais gratuit, ni toc mais soulignant des points dramatiques ou paroxysme de climax. Cette lecture quasi shamanique de ces séquences montre également la dualité du personnage, homme blanc baigné dans la culture indienne (son meilleur ami est Cheyenne). Lentement, la série ajoute des couches à son statut de simple fiction policière, traite des évènements sur la longueur, exploitation d’un fil rouge (le meurtre de sa femme) ou arc narratif conséquent (l’élection). La série devient vivante comme elle orchestre un ballet où il n’y a pas de figurants mais des personnages, des voix. Sur la seconde saison où elle explose, beauté de construction habile et minutieuse, elle atteint la sérénité de The Good Wife, au point d’être à la série policière ce que cette dernière fut au récit judiciaire. Intelligentes et justes dans leur écriture, classes et précises dans leur réalisation, les deux séries partagent une conception sobre dans l’acte. Comme un travail d’orfèvre.

Longmire est une série d’un autre temps. Elle ne correspond pas aux standards de beauté, de rythme ou de résonance. Trop timide et sensible pour s’imposer par la force, elle se mérite. Il faut savoir pousser sa porte, se laisser convaincre par une situation initiale peu sexy et une cadence un peu arthritique. L’effort n’est pas très important et une fois la série accueillie comme elle se doit, le voyage, dépaysement total, s’avère passionnant. La route est belle, le transport agréable mais ce sont surtout les autres voyageurs qui rendent cette exploration passionnante. Petit bijou discret, il est temps que Longmire s’impose. Sa récente diffusion sur D8 fut déjà un grand pas, continuons sur cette lancée et propageons l’information : Longmire est le secret le mieux gardé de la télévision américaine.

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