Ovidie : « Il n’y a plus de limite »

Ovidie : « Il n’y a plus de limite »

Note de l'auteur

Pour son excellent documentaire Pornocratie, Ovidie a enquêté sur les nouvelles multinationales du sexe. Des sociétés opaques, situées dans des paradis fiscaux, qui proposent gratuitement des vidéos pornos de plus en plus hard et qui génèrent des milliards, tandis que l’industrie du X se meurt et que les salaires des acteurs ne cessent de baisser. Quand le porno 2.0 rime avec évasion fiscale et culture du viol.

Diffusion mercredi 18 janvier sur Canal+.

 

En six ans, l’humanité a regardé l’équivalent de 1,2 millions d’années de vidéos pornos et plus de 100 milliards de pages sont visitées chaque année sur des sites de streaming. Pourtant, situation complètement contradictoire, le milieu du X n’a jamais été aussi mal en point. Les studios de production mettent la clé sous la porte et les premières victimes sont les femmes, poussées à accepter des pratiques de plus en plus violentes, pour deux fois moins d’argent.

À l’origine de ce bouleversement, les plateformes de streaming comme YouPorn et PornHub, qui proposent une offre illimitée de vidéos gratuites, alimentée par des films X piratés en toute illégalité. Ces « tubes » agissent dans l’anarchie la plus totale : dès qu’une scène est mise en ligne, elle peut être partagée des centaines de milliers de fois en quelques heures.

YouPorn, PornHub, RedTube ou Brazzers appartiennent tous à Mindgeek, une multinationale dont le siège social est basé au Luxembourg et les bureaux à Montréal. Une holding aux pratiques opaques, composée de sociétés domiciliées aux quatre coins du globe. Un système créé par un groupe de geeks trentenaires qui n’avaient aucune expérience du X et qui ont constitué un empire du sexe qui prospère.

 

Pour son excellent doc Pornocratie, Ovidie mène l’enquête en Europe de l’Est ou au Canada, plonge à l’intérieur d’un univers trouble où règnent des cadres rigolards en costards et tout au bout de la chaîne, des femmes réduites à l’état d’esclave. Édifiant.

 

Daily Mars : Quelle est l’origine de votre documentaire ?

Ovidie : Lorsque les premiers tubes sont apparus, j’ai découvert que des vidéos de mes films circulaient, bien sûr sans mon consentement et qu’il n’y avait aucun moyen de les retirer. Il y a quatre ans, j’ai lu un article racontant que Fabian Thylmann, qui détenait la plupart de ces sites avait été arrêté à son domicile, à Bruxelles. Il était présenté comme le roi du porno, mais je n’avais JAMAIS entendu parler de lui. J’ai découvert qu’une seule multinationale, Mindgeek, avait le quasi-monopole de l’industrie du X et j’ai voulu comprendre comment des gens venus de nulle part et sans aucun lien avec le porno ont réussi à construire cet empire.

 

Ce que vous montrez dans Pornocratie, c’est l’uberisation du sexe.

Ovidie : En dix ans, ces sites de streaming gratuits ont étendu leur monopole sur 95 % de la consommation mondiale de vidéos sexuelles. Nous sommes passés d’une constellation de petits producteurs à une multinationale. C’est le symptôme d’une société sexiste, mais aussi d’un monde du travail en mutation où les plateformes informatiques font la loi.

 

PornocratiePourquoi ne lutte-t-on pas activement contre les tubes ?

Ovidie : C’est fou. Les tubes ne respectent absolument pas la lutte pour la protection des mineurs. Personne n’a tapé du poing sur la table alors que le porno est accessible aux mineurs, sans aucun contrôle. Les personnes qui pourraient légiférer ne comprennent rien au numérique. On l’a vu avec Hadopi ! Et ils ne comprennent rien au porno. Laurence Rossignol (ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, NDR) va avoir des postures morales et des discours de surface. Pourtant, personne n’a pris le sujet suffisamment au sérieux pour engager des consultants, étudier. On ignore un secteur qui génère des milliards et qui n’a aucune réglementation. Tout le monde se bouche le nez ! Pendant mon enquête, j’ai tenté des prises de contact avec les cabinets de Rossignol ou Axelle Lemaire. J’ai eu zéro réponse ! Depuis les premières projections de mon doc, je commence à entendre des choses comme « les politiques n’ont pas envie de paraître liberticide ». Ils ont tellement merdé avec Hadopi qu’ils ont peur. Aucune personne à gauche n’a envie de se bouger sur ce sujet. S’il se passe quelque chose, ce sera plus au niveau européen que français.

Ensuite, il y a le point de vue économique. Fabian Thylmann a été arrêté en 2012. Il a été jugé quatre ans plus tard et a pris… du sursis. Il a été inculpé pour fraude fiscale et il ne s’est rien passé. Je pense que tous ces montages financiers qui passent par les paradis fiscaux sont quasiment autorisés. C’est ça le business aujourd’hui.

 

Ces tubes qui génèrent des milliards, on ne pourra bientôt plus les arrêter ?

Ovidie : Je n’en sais rien. En Europe, quelqu’un peut taper du poing sur la table en disant que l’on ne peut pas laisser du porno accessible aux mineurs. On pourrait décider un blocage des sites pornos, comme en Angleterre, en Israël, et bientôt en Suède. On va peut-être demander à instaurer un système de protection des mineurs, avec contrôle de l’âge. L’interdiction totale de la pornographie n’est pas une bonne idée car cela provoquerait de la marginalité, des tournages plus obscurs…

 

Mais en deux clics, on se retrouve – notamment les enfants – face à des séquences humiliantes ou ultra-violentes, qui exaltent quasiment le viol.

Ovidie : Lors de la promo de son doc, Rocco Siffredi a déclaré plusieurs fois qu’il avait inventé le sexe violent (rough sex) et les gens n’avaient pas l’air plus choqué que ça. Il est moins choquant dans notre société de foutre des tartes que d’en recevoir. Aujourd’hui, nous avons accès à des images beaucoup plus violentes qu’il y a… cinq ans, en accès libre et gratuit ! Je ne parle même pas de l’âge d’or du X au siècle dernier.

 

Dans la première séquence de votre doc, vous discutez avec le réalisateur Pierre Woodman qui évoque des filles droguées, des pratiques comme la quadruple sodomie, des actrices envoyées à l’hosto… Et tout le monde s’en branle ?

OVIDIEOvidie : C’est le cas de le dire. J’ai discuté avec des gens, notamment des nanas, qui consomment ces vidéos sur les tubes. Ils sont très souvent dans le déni et balancent le discours « nos fantasmes ne sont pas toujours politiquement corrects » ou encore « il y a des nanas qui aiment bien ça ». Mais comment peut-on imaginer qu’une jeune Russe qui se prend quatre bites dans le cul, des gifles, comment imaginer une seule seconde qu’elle « aime ça » ? Elle est là car elle a une famille à nourrir, de la thune à prendre. Une actrice sous contrat avec la firme Brazzers, Nikki Benz, a déclaré avoir été violée devant une caméra et frappée. D’autres filles ont témoigné, exactement comme quand Stoya avait déclaré avoir été violée par James Deen. C’est donc de plus en plus répandu : des viols sur les tournages ! Jusqu’où cela va aller, il n’y a plus de limite.

 

Que vont devenir ces mômes élevés dans cette culture du viol ?

Ovidie : On est devant une génération sacrifiée, biberonnée à ces images-là, des rapports hommes-femmes résumés à de la violence, des tartes dans la gueule. Je ne sais pas ce que cela va donner. Dans un précédent doc, À quoi rêvent les jeunes filles ?, je constatais déjà que le porno avait une influence pas forcément positive sur les jeunes en ce qui concerne leur rapport au corps ou leur sexualité. Mais là, on a atteint un degré supérieur. Je ne sais pas comment on peut se construire sereinement en visionnant des images de quadruple. On est dans l’improbable.

 

Cette escalade vers le no limit ne peut pas prendre fin. C’est quoi l’étape suivante ?

Ovidie : Il y a un an ou deux, j’aurais répondu le viol. Maintenant, on y est. L’étape suivante, c’est l’accident, l’hémorragie (silence). Le sang, la mort. Je ne sais pas. En tout cas, les tubes sont extrêmement vigilants sur les mineurs. C’est la limite légale à ne pas franchir. On les laisse agir en toute impunité sur le piratage, les montages financiers, les paradis fiscaux, la violence, mais avec des films impliquant des mineurs, ils pourraient finir en prison. Tu portes plainte contre eux car tu as été violée, il ne se passe rien. Tu trouves une vidéo avec un mineur et le FBI ferme tout. Ce qui prouve une chose ! Pendant un moment, on a fait croire que c’étaient les internautes eux-mêmes qui mettaient en ligne des vidéos, comme sur YouTube. Sauf qu’en fait, ce n’est pas possible. Cela m’a été confirmé par un des fondateurs des tubes. S’ils laissaient les internautes mettre en ligne des vidéos, ils auraient obligatoirement du revenge porn ou des vidéos pédo-porno. Et là, ils seraient fermés direct.

 

Pornocratie,
Écrit et réalisé par Ovidie

Première diffusion mercredi 18 janvier, 20h55, Canal+

Crédit photos © Stéphane Grangier – Canal+

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