Parasite : Salauds de pauvres !

Parasite : Salauds de pauvres !

Note de l'auteur

Une famille de pauvres tente d’arnaquer un couple de riches au cœur de leur sublime maison. La lutte des classes dynamitée par le cinéaste virtuose de Memories of Murder. Palme d’or ultra-méritée à Cannes.

 

 

Parasite est tout d’abord un pur objet de mise en scène, ciselé par le Coréen Bong Joon-ho, bientôt 50 ans, auteur de merveilles comme Memories of Murder, Mother ou The Host. Formellement, c’est beau comme le geste précis et épuré d’un maitre de calligraphie, ou un coup de dripping de Jackson Pollock, notamment pour le final. Il faut dire que BJH s’est entouré de son équipe de fidèles : le directeur de la photographie de Mother mais aussi de Burning, le costumier d’Okja mais également des films de Park Chan-wook, le chef décorateur d’Okja… Et qu’avec un budget très raisonnable de 7 millions de dollars, il signe une œuvre visuellement sublime. Comme Picasso, BJH ne cherche pas, il trouve. Si Snowpiercer était un film horizontal, Parasite est définitivement une œuvre verticale. BJH commence par un mouvement de caméra du haut vers le bas, et les plans les plus importants du film reproduiront cette impression de chute : la descente d’un escalier monumental lors d’une inondation biblique, ou celle d’un mystérieux escalier caché, qui mène au cœur d’un secret qui va dynamiter tout le film et les différents personnages. Dans ce premier plan, la caméra de Bong cadre une fenêtre jaune-pisse, des chaussettes étendues et la caméra se baisse lentement, descend, toujours plus bas. Nous sommes dans un entresol, dans une pièce borgne, misérable, ras de bitume, sous le niveau de la rue, dont l’unique fenêtre sert de pissotière aux poivrots qui viennent vidanger leur mauvaise bière. Bienvenue dans le lumpen prolétariat. Une famille de chômeurs, les Ki-taek, s’entasse dans ce taudis. Des pauvres qui vivent d’expédients et d’arnaques. Grâce au dieu wifi, leur seul lien avec le monde extérieur, ils peuvent s’extasier sur la vie des riches et monter leurs petites combines. Bientôt, l’ado trafique ses diplômes et s’improvise prof d’anglais dans une famille de grands bourgeois bling bling, les Park. L’opération d’infiltration commence puisqu’il parvient à faire embaucher toute sa famille, sans que les employeurs ne le sachent. Sauf que rien ne va se passer comme prévu…

Parasite débute comme une comédie italienne des années 70 style Affreux, sales et méchants, cite ouvertement Henri-Georges Clouzot et Claude Chabrol, remixe La Servante de Kim Ki-young(1960), reprend les constructions symétriques de Stanley Kubrick, rend un hommage vibrant à Hitchcock et à sa science du découpage/montage et fait pisser le sang comme un slasher. Mais contre à toute attente, ce film bardé d’influences, de clins d’œil et d’hommages, se révèle une œuvre personnelle, unique, qui ne ressemble à aucune autre. Parce que BJH est également un immense raconteur d’histoires et que la forme est au service du fond. Comme dans Memories of Murder, Okja ou The Host, BJH mélange bouffonnerie et métaphore politique, et renvoie dos à dos les pauvres, arnaqueurs sales, méchants et les riches, ectoplasmes enivrés de leur propre fatuité.

 

Très ludique, incisif, parfois burlesque, Parasite emprunte la forme d’un jeu de pistes, de massacre, un voyage à travers les obsessions de BJH. Il y a des Indiens et un couteau, des escaliers et des pièces sombres, une pierre bien lourde et un intrus, des totems et des tabous, un tipi et une table basse. Le film débute comme une fable sociale sur la lutte des classes (avec l’odeur des pauvres comme humiliation ultime), puis tu comprends que ce qui amuse BJH, c’est de déstabiliser son spectateur, lentement. Sûrement. Comme Kubrick, il fait du planting, sème de petits indices comme des miettes de pain et semble prendre son pied à te perdre dans un labyrinthe de sensations, qui mêle à la fois thriller, humour bouffon, horreur, fantastique, comédie noire, pour se terminer, selon l’expression de Freud, en inquiétante étrangeté, lors d’un final aussi hallucinatoire qu’inoubliable… De fait, Parasite s’apparente à un ride, un rollercoaster infernal. Une sorte de cauchemar éveillé, une succession d’accidents de plus en plus incongrus, imprévisibles, avant le tête-à-queue final, un geste de révolte contre l’humiliation de trop. Un film-toile d’araignée, un piège vénéneux. D’ailleurs, BJH explique le mode d’emploi. « Mes films sont comme une petite pluie. Au début, on ne sent rien, mais on finit par être complètement trempé. » De fait, on termine Parasite en nage. BJH t’a manipulé, mené en bateau pendant 2H 12, du grenier à la cave, en passant par les toilettes  utilisant tous les artifices du 7eart pour te crucifier à ton fauteuil. Pour mieux t’assener un monumental coup de boule.

Hautement recommandé.

 

Parasite

Réalisé par Bong Joon-ho

Avec Song Kang-ho, Lee Sun-kyun.

En salles le 5 juin 2019

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