Pardon, s’il te plaît, merci : les mots comme particules de force

Pardon, s’il te plaît, merci : les mots comme particules de force

Note de l'auteur

Ce recueil culmine dans une nouvelle à la mesure d’une serviette en papier. Tout est merveilleux, scandé et fluide dans l’écriture de Charles Yu, qui sort ici son troisième livre en France grâce aux éditions Aux Forges de Vulcain.

Le livre : Ce second recueil de nouvelles de Charles Yu publié en France explore « l’âme humaine au 21e siècle ». Plus précisément, il joue avec les frontières de ce qui fait une identité à l’ère où l’on peut payer un employé anonyme pour que, durant une période déterminée (couvrant un enterrement ou une rupture annoncée, par exemple), il ressente nos émotions à notre place.

Mon avis : J’avoue avec humilité avoir lamentablement raté les deux précédents livres de Charles Yu dénichés, traduits et publiés par les éditions Aux Forges de Vulcain, le roman Guide de survie pour le voyageur du temps amateur (2016) et Super-héros de troisième division (2018), son premier recueil de nouvelles. “Lamentablement”, car la qualité particulière de son Pardon, s’il te plaît, merci m’obligera à combler cette double lacune dans un futur aussi proche que possible.

Charles Yu, c’est d’abord une accroche, directe, sans fard mais avec style. Quelque chose de Chuck Palahniuk dans la scansion, l’expression précise, l’adresse implicite au lecteur. Cette façon de (se) raconter, d’enchaîner les digressions et les retours au présent dans une fluidité parfaite. Lisez « Pack de solitude standard » et ses 247 manières d’avoir le cœur brisé. Lisez « Résolutions des problèmes », sorte de Tractatus logico-philosophicus à l’intention de l’humain moderne.

Au fil de nouvelles protéiformes, l’auteur interroge constamment la notion même d’identité. Qu’est-ce qu’un individu quand un enfant semble tenir les rênes du MMORPG dans lequel il évolue (lisez « Le héros subit des dégâts considérables », qui m’a fait penser au Tad Williams de Le Plus Heureux des Enfants décédés) ? Quel est le vrai couple : celui du monde réel, décousu, au bord de la dislocation, ou celui du deuxième monde, de la représentation et du masque ? (Lisez « Ouvre ».)

Charles Yu

Dans « Inventaire », il explore l’effet de la voix du narrateur par rapport à la sienne propre, en écho tant à Maurice Blanchot (« Je est le même de moi-même ») qu’à Brion Gyson (« Vos propres mots, en effet : et vous, qui êtes-vous ?) :

« Quelle est ma condition ? Un temporaire permanent. Une idée qui parle, qui marche et qui respire, un semblant d’homme. Une éventualité. Rien qui ne me soit essentiel, particulier ou nécessaire. La somme d’instants discrets, une longue (ou courte) série de variations sur une personne sous-jacente, l’ensemble de la zone sous laquelle il serait possible de déceler, dans l’agrégat, la silhouette inversée d’un homme, tout ce qu’il n’a pas été, tout ce qu’il imaginait qu’il serait. Ainsi, en un sens, mes contours dessinent la forme de Charles Yu, une illusion d’optique, une lithographie d’Escher, arrière-plan et premier-plan à la fois, une silhouette inversée. Son arête est mon arête, ses limites sont mes limites, cette simple ligne divisant un plan, une région de l’espace ; cette ligne créant deux entités, le vrai d’un côté, et de l’autre tout le reste. »

Même une page blanche fait sens : est-ce un silence ? une hésitation ? la réponse à la question de la page précédente : « Qui est-elle » ? l’expression de la nature changeante de la psyché humaine ? « Tout ce que je suis est ce que je suis chaque jour », répond Charles Yu. « Nous ne sommes pour les autres qu’une succession de jours. »

Dans « Note à moi-même », l’auteur/narrateur s’écrit à lui-même, ou plus exactement à une « version alternative » de soi, celle de l’un des innombrables mondes parallèles au nôtre. Et quoi de plus facile : il suffit de poser des mots sur le papier pour qu’ils se répercutent à travers les éons (peut-être aussi fins qu’une feuille de papier à cigarette) vers les variations de soi-même, puisque ceux-ci sont tout autant moi-même que moi. Cette nouvelle débute comme un dialogue, puis les deux voix s’entremêlent et fusionnent avec un talent rare. Jusqu’à cette belle définition provisoire : « Peut-être que c’est ça, écrire : la collaboration de deux soi de part et d’autre du multivers. »

Lisez « Adulte contemporain », une histoire dont le protagoniste et le lecteur sont le héros. Leur interlocuteur est le narrateur, un « commercial vendant un produit narrativo-expérientiel de type lifestyle » – bref, l’histoire qui se déroule sous nos yeux. Le commercial vend et à la fois dévoile les coulisses, les cuisines de sa narration, au risque que le héros/lecteur “décroche” et tente de s’enfuir. Mais cette fuite ne fait-elle précisément pas partie de l’histoire ? Comme dans Le Prisonnier, peut-on réellement s’échapper de cet univers de carton-pâte ? De cette « ville vide, Vancouver filmée pour Los Angeles, Toronto filmée pour New York » ?

Le “citoyen” devient “client” d’une ville qui appartient à une entreprise, avec un seul but : l’expérience, entendue non comme somme de connaissances acquises grâce aux sens, mais comme sensation à l’instant T offrant une impression de grandissement. Problème : une expérience est-elle “authentique” si je la perçois comme telle au moment où je la vis ? L’apogée d’une vie n’est-elle que cela : un produit commercial marketé à la perfection ? « Tout dépend de la façon dont tu définis “vrai” », rétorque Rick, le commercial. « Es-tu sûr que tu es le vrai Murray ? »

Même quand l’épiphanie survient, elle a un goût de trop-peu, une légère fadeur insurmontable, le goût du soupçon et du doute :

« Mais maintenant que cela lui arrive vraiment, qu’il essaie de s’y raccrocher, elle lui échappe, cette coquille, la membrane diaphane d’une épiphanie, qui, avec le plus discret des soupirs, lui glisse entre les doigts et flotte dans les airs, tels les contours d’une expérience sans la substance, la silhouette d’un instant. Cela sonne faux. Une résolution factice. Le mot de la fin. C’est ce qu’offre Rick : une vie en bande-son. Une histoire scénarisée. Une vie vendue comme un bien de consommation. Est-ce vraiment le mieux qu’il puisse espérer ? Est-ce tout ce que la vie a à offrir ? »

Vient enfin une nouvelle magnifique, d’une longueur réduite à la surface d’une serviette en papier. Lisez « Pardon, merci, s’il te plaît », dont le titre chamboule celui du recueil et le bel ordonnancement des titres de chapitre. Une lettre d’adieu en vue d’un suicide : si une telle lettre est tout ce qui reste de nous, n’est-elle pas pleinement nous ? Avec le mot “désolé” comme particule porteuse de force permettant la propagation, la transmission, la communication du chagrin d’un système sensoriel à l’autre. Belle métaphore pour ce recueil et toute narration digne de ce nom.

Pardon, s’il te plaît, merci
Écrit par
Charles Yu
Édité par Aux Forces de Vulcain

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