« Perfidia » : 1941, les dessous de L.A.

« Perfidia » : 1941, les dessous de L.A.

Note de l'auteur

Ellroy Perfidia rivagesL’histoire (à tiroirs) : 23 jours dans une ville de Los Angeles qu’enfièvre le bombardement de Pearl Harbor. Sur plus de 800 pages, James Ellroy déroule son intrigue à tiroirs – du Ellroy, quoi – à partir d’un braquage dans un drugstore, puis de la découverte de quatre cadavres d’une famille japonaise, les Watanabe, dans sa maison. Quatre cadavres nus qui portent toutes les apparences d’un suicide rituel. La police de Los Angeles (LAPD) enquête sur cette affaire, qui lui échoit juste la veille de l’attaque de la base navale de Pearl Harbor par le Japon impérial.  Une violente hostilité à l’encontre des Japonais immigrés aux Etats-Unis s’empare alors de la cité des Anges. Le patron du FBI, Hoover, s’en mêle, l’actrice Bette Davis se mobilise pour soutenir l’effort de guerre et d’autres encore avancent leurs pions pour tirer le maximum de profits sur ce nouvel échiquier.

James Ellroy reprend un dispositif déjà éprouvé dans ses anciens romans, comme la démentielle trilogie Underworld USA : il choisit quelques personnages pour leur coller aux basques et alterner leurs points de vue. Procédons par ordre d’apparition. D’origine japonaise, Hideo Ashida travaille pour les services scientifiques du LAPD. Il est un Nisei : il est né aux USA de parents immigrés japonais. Kay Lake, qui vit avec un policier, Lee Blanchard, est recrutée pour infiltrer un cercle d’artistes gauchistes. William Parker est un jeune gradé du LAPD catholique et alcoolique, qui a déjà sa fiche Wikipedia, puisqu’Ellroy se sert d’un personnage réel qui prendra plus tard la tête du LAPD. Quant à l’Irlandais Dudley Smith, il occupe aussi un poste bien placé au LAPD. Charismatique, rusé et sans aucun scrupule, il carbure à la Benzédrine et élabore des plans à la chaîne pour son enrichissement personnel. Sans pour autant oublier de se rendre à la messe, en bon catholique qu’il est. La partie « Kay Lake » est écrite à la première personne et présentée comme un journal, même si on imagine mal un journal intime narrant des événements au présent, avec une telle précision. Qu’importe.

Tous les noms que je viens de citer vous disent quelque chose ? Logique : James Ellroy reprend des personnages de ses précédentes oeuvres, le quatuor de Los Angeles et la trilogie Underworld USA et les replace plus tôt dans l’Histoire.

Ellroy tête

James Ellroy

Mon avis : Avec Perfidia, une fois de plus Ellroy frappe fort. Par où commencer pour rendre compte de ce roman foisonnant et extrêmement ambitieux ? Eh bien, le style. On oublie parfois que le polar, c’est aussi de la littérature et une affaire de style, tant le genre est pollué par les tacherons. Non, des idées de gauche et des bons sentiments ne suffisent pas à faire de bon polars. Mais revenons à Ellroy et sa petite musique. Pas de rupture sur le plan du style par rapport à ses précédents ouvrages. Une fois de plus, c’est écrit au cordeau, dégraissé, extrêmement ramassé, avec des phrases courtes. Gare à ne pas sauter une ligne, voire un mot, sous peine de perdre le fil d’une intrigue qui embrasse à la fois l’Histoire, les dessous de l’Histoire, les histoires de cul d’Hollywood, un braquage, puis quatre morts suspects… Ellroy arrive toujours aussi bien à enchevêtrer les faits et les états d’âme de ses personnages, leur manière de penser. Il joue sur le vocabulaire, les répétitions, la typo… A tel point que ses obsessions et celles de ses personnages contaminent l’écriture qui contamine à son tour le lecteur.

Comme très souvent dans le polar, l’intérêt du livre ne réside pas dans l’intrigue policière, à savoir qui a tué les Wanatabe. Une intrigue très tortueuse, dont Ellroy révèle l’ensemble dans les dernières pages, comme à son habitude, reliant les multiples fils lancés au cours du livre, qui ne manque pas en outre d’intrigues secondaires. Le moteur d’Ellroy dans Perfidia, c’est avant tout de dresser un portrait des USA et de la ville de Los Angeles, à un moment-clé. Et sur Los Angeles qui entre en guerre, tout y passe : le sort des Japonais (dont on prépare l’internement dans des camps, sujet rarement abordé), la corruption, les accidents de la route en plein boom, la cinquième colonne… Bref, Perfidia est une fresque sombre, où l’auteur laisse libre cours à son goût pour les machinations, où l’imagination du genre humain ne connaît aucune limite dans l’horreur.

L’entrée en guerre crée un climat particulier qui met la ville en ébullition et crée un climat d’exception ? Tout est permis ? Eh bien, Ellroy semble lui-même en profiter dans Perfidia. Plus que jamais, l’auteur estompe la frontière entre réalité et fiction. A ma connaissance, c’est déjà la première fois qu’il place en première ligne, un personnage qui a vraiment existé : William H. Parker (1905-1966). Il en fait un héros typiquement ellroyien : un homme rongé par ses obsessions (une grande rousse, Kay Lake), sur le fil du rasoir, en quête de rédemption. C’est d’ailleurs lui qui prendra le plus à coeur la résolution du meurtre des Watanabe.

Bette Davis a décroché un petit rôle dans "Perfidia".

Bette Davis a décroché un petit rôle dans « Perfidia ».

Perfidia enrôle même Bette Davis, puisque l’enfant terrible du cinéma hollywoodien se voit affublée d’une liaison tumultueuse avec un des personnages. Bref, ici, l’Histoire n’est pas une simple toile de fond, un prétexte. Les personnages sont en prise sur elle.

L’ambition d’Ellroy ne s’arrête pas là, puisqu’il veut aussi lier ce premier tome (qui sera suivi de trois autres, formant un nouveau quator de Los Angeles) à ses précédentes oeuvres. Il reprend  de nombreux personnages du premier quatuor de LA et de la trilogie Underworld USA, à commencer par l’infâme Dudley Smith. Il case même une nouvelle révélation sur Elizabeth Ann Short, alias le Dahlia noir. Il faudrait du coup relire Le Dahlia noir, pour voir si 1. il donnait déjà des indices 2. c’est bien cohérent. Un glossaire à la fin récapitule à la fin les livres dans lesquels apparaissent les différents personnages. Voilà qui donne envie de s’y replonger.

Si vous aimez : les ragots hollywoodiens à la Hollywood Babylone de Kenneth Anger, les dessous pas reluisants de l’Histoire, les personnages ambigus et torturés.

Autour du livre : James Ellroy travaille avec David Fincher sur un projet de série télé pour HBO, autour de Fred Otash, détective privé qui enquêtait sur les stars d’Hollywood, dans les années 50 et 60. Fred Otash est déjà le héro d’un court récit publié par Ellroy, Extorsion. Il a notre bénédiction, à condition que cela ne l’éloigne pas trop de l’écriture des prochains romans de son nouveau quatuor de L.A. Il se donne huit  à dix ans pour le boucler.

Extrait : « C’est à cause de la guerre et de cette ville qu’il adore. La guerre fait de la vie quotidienne la vie in extremis. Entre l’opportunisme et les  principes moraux, la distance devient infime. Los Ageles regorge de paradoxes et de contradictions. Après la guerre, la ville ne manquera pas de s’étendre, de se déployer. Au bout de quelques années, elle sera méconnaissable. La guerre lui offre mille buts à atteindre, tous plus insensés. La guerre le laisse aimer L.A., une dernière fois, pour ainsi dire. »

Sortie : mai 2015, éditions Rivages thriller, 835 pages, 24 euros.

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