Interview / Petit: « Un conte gothique sur le déterminisme familial »

Interview / Petit: « Un conte gothique sur le déterminisme familial »

Petit, c’est l’histoire du fils d’un ogre qui est né à peine plus grand qu’un humain. Sa mère décide de le cacher et confie son éducation à sa grande tante, Desdée. Dans le monde de Petit, car c’est aussi son nom, ces géants se nourrissent d’humains et deviennent aussi de moins en moins… grands. Et de plus en plus bêtes. Sauf Petit, qui a juste une taille anormale.

Une incroyable bande dessinée gothique et en noir et blanc, publiée chez Soleil, écrite par Hubert, dessinée et mise en scène par Bertrand Gatignol, rencontrés à l’occasion du Salon du livre de Paris.

Attention : légers spoilers concernant l’histoire

D’où vous est venu cette idée de conte cruel ?

Bertand Gatignol (à gauche) et Hubert. Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars.

Bertand Gatignol (à gauche) et Hubert. Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars.

Hubert : À la base, je dirai que ça vient de moi. D’abord, il y a un genre littéraire que j’affectionne, qui est le roman gothique. J’en ai lu énormément quand j’avais une vingtaine d’année, Melmoth et autres Chants de Maldoror, et les tous premiers trucs que j’avais écrit en BD, à savoir Le leg de l’alchimiste et Les yeux verts, il y a une bonne dizaine d’années maintenant, s’inscrivaient dans ce genre. Et je n’en avais plus jamais fait. Alors, il y avait l’idée de revenir à ça, en approfondissement les thèmes. De plus, dans ma famille, un de mes parents est tombé malade et comme dans toute les familles, il y a des petits secrets. Tout d’un coup, j’ai appris énormément de choses que je ne savais pas, et j’ai eu l’impression d’être programmé. Alors que je me considère comme un rebelle dans ma famille, tout d’un coup, des tas de choses s’expliquaient et j’avais l’impression de n’être que le produit des histoires des autres. Ce qui est extrêmement flippant évidemment, puisqu’on tient tous à son libre arbitre. Donc, ça a été l’origine de cette histoire sur le déterminisme familial. Et s’est greffée l’idée des ogres, parce qu’il y avait l’idée de traiter de dégénérescence, et graphiquement c’était beaucoup plus drôle d’avoir ces différences d’échelles des personnages, et le mythe de Kronos et ses enfants…

Là dessus, j’ai rencontré Bertrand en changeant d’atelier, il finissait son album précédent, Pistouvi, que j’ai adoré, et ça m’a donné envie de travailler ensemble.

Comment s’est passée la collaboration ?

Bertrand Gatignol : Je viens de l’animation. En général, en animation, tout est écrit page par page et une page représente à peu près une minute ou trente secondes à l’écran. Je travaille de la même manière : le scénario est écrit avec une base qui est un découpage à la page. Dans une page, il se passe ceci ou cela, donc à priori, il y a cinquante pages. Mais, sur cette base-là, je raccourcis ou je rallonge en fonction des besoins et de la scène. La première fois où on voit la tante, Desdée, qui est le personnage le plus grand de l’histoire, ce n’était pas écrit comme ça. Moi, j’avais besoin d’une page unique pour installer ce personnage là. Il y a beaucoup de moments comme ça, dont j’ai besoin pour installer la rythmique, la respiration, et exprimer au mieux le fond du scénario… Je suis arrivée à un calcul, où je rajoute le tiers des pages en plus.

Hubert : Une fois que Bertrand a fait cette première étape, ce story board, on a retravaillé ça ensemble. Il y a une fois, on a même pris les ciseaux, on a découpé, on a remonté… Un moment étiré devenait trop silencieux, donc on a rajouté des dialogues… On est dans la réalisation d’un long métrage plus que dans la Bande dessinée, dans la méthodologie utilisée.

Pourquoi ce choix du noir et blanc ?

petit2Bertrand Gatignol : Naturellement, j’ai l’habitude de travailler en noir et blanc. Et avec toutes les références graphiques qu’on avait choisi avec Hubert, le cadre dans lequel on s’inscrit, il y avait beaucoup de gravures.

Hubert : Goya, Le Piranèse, Pantagruel de Gustave Doré…

Bertrand Gatignol : Ça s’est fait assez naturellement au final. Le noir et blanc faisaient aussi référence au cinéma expressionniste allemand. .. Il y avait beaucoup de choses qui allaient avec l’histoire, et ce choix s’est imposé de lui-même.

C’est du gothisme, mais c’est aussi un conte, très cru.

Hubert : Quand j’écris, il y a toujours un côté un peu écriture automatique et il y a toujours quelque chose d’un peu viscéral qui sort. Quelque chose d’un peu archétypal, qui sont aussi la base des contes. Donc, oui, il y avait ce lien au gothisme, et en même temps des scènes un peu primales, un peu étranges qui donnent ce parfum de conte, au final.

Vous avez réussi d’ailleurs quelque chose de très fort, qui pourrait être comique, et qui est la différence de taille dans les rapports sexuels, qui restent en même chose un acte violent et atroce.

Bertrand Gatignol : Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à la base, c’était bien pire que ça. Les scènes sont les mêmes mais elles ne sont pas cadrées de la même manière.

Hubert : Petit a deux amours, celui pur, idéal, de Sala, l’humaine, qu’il s’interdit de toucher, et celui purement charnel, qui lui est permis mais qui n’est pas très beau, qui est celui de Nibie, sa cousine. Il ne s’interdit pas de coucher avec elle, car il sait qu’il ne va pas la tuer tout simplement, contrairement à Sala. Vu mon âge, j’ai grandi pendant les années Sida, et il y avait cette idée de sexualité danger. Et cela existe toujours, il suffit de voir Twilight, et ce jeu sur les peurs du sexe, qui est exprimé dans ces deux amours-là de toute façon.

Bertrand Gatignol : Concernant la taille des personnages, de toute façon, il n’y a pas de respect d’échelle, et c’est volontaire. Les différences de taille sont en rapport avec l’histoire, l’action, les émotions. Ainsi, dans certaines scènes, Petit arrive à la taille de sa mère, dans une autre, elle le tient dans sa main. Ces différences de taille sont en lien avec ce qui se passe.

Vous avez aussi choisi, graphiquement, d’intercaler des pages de textes, l’histoire des ancêtres de Petit. Pourquoi avoir fait ces biographies en plein milieu de la BD ?

petit3Hubert : Déjà, parce que j’ai tendance à écrire des histoires un peu touffues et complexes. Donc dans la première version, que j’avais raconté à Bertrand au tout début, ça devait être une histoire à plusieurs voix, et tout devait être en Bande dessinée.

Bertrand Gatignol : De mon côté, j’aborde la bande dessinée plus dans un rôle de réalisateur, metteur en scène, et j’ai tendance à étirer un petit peu depuis la base du scénario. C’est moi qui fait le découpage, la rythmique et souvent j’étire et je rajoute des pages. Et il se trouve que là, il y avait déjà beaucoup de pages, mais si on devait tout faire en bande dessinée, ça devait faire 600 ou 700 pages… Donc j’ai proposé à Hubert de ne faire en bande dessinée que l’histoire de Petit et de préserver tout le fond de l’histoire, celle des ancêtres, en prose. Pour donner les informations.

Hubert : Comme c’est une histoire sur le déterminisme familial, il y a des bons et des mauvais géants. Il y ceux qui vont épouser les valeurs de leur éducation, manger des humains, et ceux qui vont essayer de les transcender, dans les limites de ce que l’on est. Et ça m’intéressait, vu qui était Petit, qu’il soit devant un spectre assez large de possibilité et donc que le lecteur puisse connaître l’histoire des ancêtres. Il y a la décadence, en vieillissant, cette famille devient de pire en pire. Petit n’y échappe pas. Ces ogres, ces géants, sont plus grands que nature. Ils n’ont pas de sur-moi, ils sont directement dans l’instinct, la pulsion, dans l’amour, la haine… Ils restent différents des humains.

Votre BD est une réfléxion sur la filiation, mais aussi sur la nourriture.

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars

Hubert : Tout d’abord, il y avait cette réflexion, Kronos mangeant ses enfants, et il y a aussi ce côté très organique dans la famille, donc c’était le moyen de pousser un petit peu plus loin. Ce côté très corporel m’intéressait.

Les humains sont au service des ogres, il y a culte de la chair comme nourriture, même chez eux, alors qu’ils sont aussi le repas de ces géants. C’est de l’aliénation, en somme ?

Hubert : Finalement, la nature même du pouvoir façonne la société qui est en-dessous. Donc tant que les Ogres-Dieux sont vivants, le fait de manger de la chair humaine leur est réservée. Ils se considèrent tellement comme au-dessus des humains que, finalement, l’humain est un bétail pour eux. La devise latine, inscrite dans le livre, signifie « Le monde est mon assiette ». Ils sont voraces et considèrent que tout est proie pour eux. Mais les humains, à force de les vénérer, de les révérer, quand cet interdit saute, veulent faire la même chose. Il y a aussi cette idée du corps du Christ. Cette envie de manger l’autre, de manger la chair des dieux.

Il ne fait aussi pas très bon être une femme dans votre univers…

Hubert : Non, c’est un monde extrêmement paternaliste. C’est une des thématiques, la famille traditionnelle, avec ses rôles… D’ailleurs, la mère, qui est la plus brillante de ceux qui restent avec la tante Desdée, ne se dit pas qu’elle va prendre le pouvoir, elle se dit « Je vais me débrouiller pour que mon fils prenne le pouvoir ». Elle ne se sent pas autorisée à le faire, en fait. Tout comme Desdée qui se fait la réflexion, que oui, elle aurait pu devenir la reine, mais non, ce n’est pas possible. Il fallait que ce soit un garçon. Tout ça, ce discours sur la place de la femme a été très réfléchi dans l’écriture.

L’image de la mère de Petit est d’ailleurs très étrange dans votre BD.

Hubert : Dès le départ, cette mère a de grands projets pour son fils, elle veut contrôler sa vie. Elle la lui sauve d’abord, de son père qui veut le manger. Puis, c’est quelque chose de très commun, souvent les parents projettent beaucoup de choses sur leurs enfants et ils veulent qu’ils accomplissent de grands projets. Cela peut être : réussir à entrer dans une future très grande université prestigieuse alors que l’enfant a trois ans, ou un futur métier, une future compagne ou compagnon… Souvent, les parents ont des désirs pour leurs enfants qui ne correspondent pas à la nature de ceux-ci, en réalité.

Combien de volumes de prévus ?

petitHubert : Alors, on n’a pas un nombre de volumes, on n’a pas envie de faire Petit tome 2. On a un projet pour la suite, qui sera une autre histoire, centrée sur un autre personnage. Qui vient de la méthodologie, d’ailleurs, parce que comme on a coupé des pages, il y avait des chutes et notamment, il y a un personnage qui était important pour l’histoire et qui a quasiment disparu au montage, il n’apparaît presque plus. Mais il y avait des scènes que j’aimais beaucoup et qui ont donc été un peu l’origine d’une autre histoire, qui sera également une histoire complète, avec un début, un milieu et une fin. Peut être qu’on reviendra sur l’histoire de Petit, mais on avait pas envie de faire un tome 2, il y avait peut-être trop d’attente et l’attente, c’est mauvais quand on est scénariste, parce qu’on déçoit toujours. Mais j’avais aussi envie d’explorer ce monde. Là on est resté dans la famille, mais la famille a aussi un royaume et j’ai envie de visiter ce royaume avant tout autre chose.

Bertrand Gatignol : Il y a de la pression pour le prochain, donc on va aborder les histoires à l’avenir comme des histoires indépendantes.

Hubert : On veut continuer à s’amuser, continuer à prendre des risques, mais il y a ce cadre extrêmement vaste du monde qu’on a créé et donc d’aborder des thématiques différentes tout en restant dans ce cadre-là. Ma chance, c’est que j’ai commencé à écrire cette histoire il y a environ un an, et donc c’était bien avant la sortie, et j’étais bien tranquille à ce moment-là !

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