PIFFF 2013 : Les Sorcières de Zugarramurdi

PIFFF 2013 : Les Sorcières de Zugarramurdi

Note de l'auteur

Après une cérémonie d’ouverture de ce PIFFF 2013 somme toute assez brève durant laquelle Gérard Cohen, président du festival et accessoirement directeur de publication du magazine Mad Movies, ne manqua pas ne nous rappeler la situation instable d’un cinéma de genre partagé entre domination implacable des blockbusters à tendance sf/fantastique et fragilité des plus petites productions tentant de se défendre telles des cloportes neurasthéniques face à une armée de Jaegers, nous entrons rapidement dans le vif du sujet. En préambule à cette séance de Les sorcières de Zugarramurdi, dernière réalisation de l’espagnol Álex de la Iglesia, nous commençons donc par une dégustation de l’excellent teaser de The Raid 2, toujours réalisé par Gareth Evans et dont la sortie est prévue en 2014. Coups de tatanes à gogo, mandales en pagaille, gunfights, pilonnage au marteau servis par un montage au cordeau. Le programme s’annonce pour le moins réjouissant.

Puis débute l’hallucinant Kick Heart réalisé par Masaaki Yuasa (les incroyables Mind Game et Genius Party du Studio 4°C), premier court d’animation japonais financé grâce au Crowdfunding via la plateforme Kickstarter. Doté d’un design psychédélique-pop du meilleur goût et d’un découpage aussi virtuose qu’excentrique, ce film particulier conte l’histoire d’amour improbable d’un catcheur/bienfaiteur vaguement masochiste et d’une catcheuse/nonne à tendance sadique. Dans un univers aux perspectives explosées et aux formes disproportionnées semblant sorties de l’esprit malade d’un consommateur régulier de LSD, Yuasa tente, expérimente et ne cesse de ravir. Son imagination débridée et son sens de la démesure servent parfaitement une histoire finalement assez touchante qui mériterait sans aucun doute un traitement en long métrage.

A peine redescendus de ce trip audiovisuel bien perché, nous enchaînons avec une introduction hilarante des sorcières de Zugarramurdi par Álex de la Iglesia lui-même. Le réalisateur, toujours aussi affable et humble, présente son travail avec beaucoup de simplicité en ne manquant pas d’établir sur le ton de la plaisanterie douce-amère, un lien entre sa vie privée et le thème principal de son film : le rapport compliqué entre hommes et femmes. Puis, sourire en coin, de la Iglesia précise que son film est mauvais, mais que dans un mauvais festival fréquenté par un mauvais public, il ne devrait finalement pas dépareiller. Une façon détournée pour le metteur en scène de pointer du doigt et de célébrer indirectement le statut d’outsider d’un cinéma de (mauvais) genre, toujours considéré par le grand public comme un repère de cinéphiles déviants et dérangés. Applaudissements nourris, les lumières s’éteignent. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer.

Après un braquage à l’organisation pour le moins hasardeuse, Jose et son acolyte bas du front Tony tentent de fuir en direction de la France mais se retrouvent piégés dans le petit village de Zugarramurdi, point de rencontre historique d’une congrégation de sorcières à la veille d’un important rituel d’invocation.

Dés le générique d’ouverture, Álex de la Iglesia donne le la. En employant une succession d’illustrations tirées de diverses époques, le réalisateur replace son film dans le contexte historique de la sorcellerie à travers les âges tout en veillant déjà à injecter une bonne dose d’humour lorsqu’au milieu de gravures anciennes apparaissent les photos d’Angela Merkel ou Margaret Thatcher. La déclaration d’intention est claire. La toile de fond sera rigoureusement documentée puis réduite en charpie afin d’être accommodée aux exigences d’une comédie fantastique. En effet, tout dans Les sorcières de Zugarramurdi doit servir l’effet comique et la sorcellerie n’est donc qu’un socle, un décor dans lequel se débattent des personnages tous plus hystériques les uns que les autres.

En refusant de prendre son sujet trop au sérieux, contournant ainsi l’obligation de “faire peur”, de la Iglesia préfère en fait valoriser ses comédiens et la précision de ses dialogues. Et c’est certainement la plus grande force de ce film porté par un casting impeccable. De fait, la dynamique animant le trio de braqueurs d’un coté et le trio de sorcières de l’autre est réellement le moteur de cette histoire fantastique. La méticulosité des textes, la justesse de l’interprétation et la rigueur du timing comique parviennent en effet à rendre toute situation incongrue totalement délectable. Au-delà des performances parfaites des six personnages principaux, on retiendra également le personnage de Luismi, souffre-douleur drôle et étrangement touchant interprété avec beaucoup de nuance par un Javier Botet irréprochable.

L’autre point fort de cette comédie fantastique est indéniablement son goût immodéré pour le mouvement. Mouvement des personnages tout d’abord, passant sans cesse d’une situation à une autre dans une fuite en avant perpétuelle propulsant le film. Course vers la liberté pour les braqueurs d’une part, sprint avant l’échéance finale du rituel pour les sorcières d’autre part. Puis mouvement de la caméra, toujours mobile et communiquant parfaitement ce sentiment d’urgence parcourant le film du début à la fin. Pas étonnant alors que l’aventure connaisse une petite baisse de régime lors d’une scène de dîner traînant quelque peu en longueur ou durant un final un tantinet boursouflé (dans tous les sens du terme, vous verrez). Les sorcières de Zugarramurdi brille par sa fluidité, sa capacité à enchaîner admirablement les événements rocambolesque et ses points faibles se révèlent lorsque le métrage ralenti le rythme pour reprendre son souffle.

Impossible de conclure cette critique sans mentionner le remarquable travail du chef opérateur Kiko de la Rica (Blancanieves), en particulier sur le décor principal du métrage. Filmé majoritairement de nuit et citant les productions de la Hammer ou le travail de Mario Bava sur des films comme Le Corps et le fouet, le sublime manoir des sorcières est magnifié par un éclairage bleuté et ocre extrêmement précis conférant à l’endroit un cachet incroyable. De manière générale, et ce dés les premiers plans dans les bois saturés de fumée afin de “modeler” les rayons du soleil, Les sorcières de Zugarramurdi témoigne d’un soin particulier apporté à la construction méticuleuse d’ambiances. Rien ici n’est laissé au hazard et même si nous nous trouvons clairement dans une comédie, la facture visuelle du film témoigne d’un grand respect d’Álex de la Iglesia pour le genre. Un régal.

Les sorcières de Zugarramurdi est donc une expérience tout à fait satisfaisante. Exploitant le folklore de la sorcellerie afin d’aboutir à une réflexion détournée sur la redéfinition du rôle des hommes et des femmes dans la société moderne, cette comédie fantastique très efficace et généreuse n’oublie jamais ses racines et utilise tous les codes de l’épouvante avec maestria. On lui pardonnera alors un final peut-être trop roboratif traînant un peu en longueur et une durée excessive symptomatiques d’une volonté évidente d’explorer son sujet à fond. Ambitieux mais humble, Les sorcières de Zugarramurdi est surtout un très bel écrin pour des comédiens semblant prendre autant de plaisir à habiter ce film que nous à les regarder. Encore une nouvelle preuve, après le superbe Balada triste de trompeta, de la capacité d’un auteur singulier à se renouveler tout en creusant le même sillon avec un niveau d’exigence constant.

Les Sorcières de Zugarramurdi (Las brujas de Zugarramurdi) un film d’Álex de la Iglesia. Sortie le 8 janvier 2014

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