PIFFF 2014 : The Mole Song: Undercover Agent Reiji

PIFFF 2014 : The Mole Song: Undercover Agent Reiji

Note de l'auteur

The-Mole-Song-Undercover-Agent-Reiji-2013Et c’est reparti pour une quatrième édition du PIFFF. Un festival qui, plus que jamais, apparaît comme un des derniers bastions défenseurs d’une certaine idée du cinéma de genre en France. Ce que ne manqua pas de rappeler hier soir durant la cérémonie d’ouverture le maître de cérémonie Gérard Cohen, insistant avec force sur la valeur inestimable du cinéma fantastique comme acte de rébellion face au formatage culturel et à la normalisation généralisée. On appréciera comme il se doit cet hommage à une forme d’art favorisant le contraste, la différence, l’altérité, dans une époque plombée par un repli sur soi pernicieux, nourrissant dangereusement l’ostracisme ambiant. Bel esprit.

Les festivités commencent donc par la projection d’un court métrage d’animation rafraîchissant réalisé par Paul Cabon : Tempête sur Anorak. Débridé, poétique, inventif, ce petit film suivant les aventures improbables d’un duo d’inventeurs n’est pas sans rappeler, dans l’esprit, les meilleurs productions Cartoon Network comme Adventure Time par sa propension à flirter avec le surréalisme. On retrouve également quelques touches de Jacques Tati dans cet univers burlesque où la modernité et la technologie tiennent un rôle central. A la fois esthétiquement épuré et techniquement très solide, Tempête sur Anorak mélange avec brio comédie, science-fiction et romance pour nous proposer un objet unique qui mériterait sans doute d’être développé sous forme de long-métrage.

The-Mole-SongPlace ensuite à la pièce de résistance de cette soirée avec The Mole Song: Undercover Agent Reiji, réalisé par le légendaire Takashi Miike. Après deux films plutôt sérieux, le très bon mais très bourrin Lesson of the Evil et le polar burné en dent de scie Shield of Straw, le metteur en scène stakhanoviste s’autorise une parenthèse fantaisiste avec cette adaptation hystérique du manga Mogura no Uta signé Noboru Takahashi. Ainsi, The Mole Song fait indéniablement partie du répertoire « cartoonesque » de Miike et se rapproche du ton fantasque d’un Crow Zero ou d’un Ichi the Killer, sans toutefois atteindre la folie de Gozu.

On retrouve donc dans cette histoire classique de flic indiscipliné devant infiltrer un gang de Yakuzas, l’humour, le dynamisme et le mélange des genres hétéroclite qui font récemment le succès de réalisateurs comme Tetsuya Nakashima ou Sono Sion. A ce titre, impossible en voyant The Mole Song de ne pas penser à Why Don’t You Play in Hell ?, tant les deux films se présentent comme des relectures pop des figures traditionnelles du Yakuza Eiga et semblent se dérouler dans un même univers ultra référencé. Les deux films partagent même deux acteurs : l’excellent Tetsu Watanabe et le toujours très classe et charismatique Shinichi Tsutsumi.

miilkeToutefois, là où Sono Sion orchestrait avec Why Don’t You Play in Hell ? une montée en puissance soigneusement élaborée explosant dans un final dantesque, Miike ne parvient pas vraiment à trouver le rythme juste et force la rupture de ton en séparant maladroitement son film en deux parties bien distinctes. D’une part une première moitié ouvertement comique enchaînant les gags hilarants sans temps morts et d’autre part une seconde partie beaucoup plus sobre, chargée d’expédier l’intrigue policière du film, finalement assez secondaire. Ce déséquilibre évident a pour effet d’alourdir le dernier acte de The Mole Song, handicapé par un glissement trop brutal vers le polar traditionnel malgré quelques traits d’humour salvateurs.

Mais il en faudrait beaucoup plus pour enrayer la machine. Car The Mole Song: Undercover Agent Reiji est avant tout remarquablement réalisé et interprété. Habité par un roster d’excellents comédiens dotés d’un timing comique ahurissant (mention spéciale au premier role Tōma Ikuta, parfait de la première à la dernière minute), le film ne recule devant aucun excès, aucune expression caricaturale, aucune blague outrancière pour retranscrire fidèlement à l’écran l’humour graphique et maniéré du manga original. En artisan virtuose, Miike utilise idéalement sa caméra pour encore forcer le trait et propose ainsi une approche visuelle très riche, entre académisme et modernité, s’adaptant parfaitement à chaque fluctuation rythmique du scénario. Ainsi portée par une belle photographie très colorée et un montage d’une efficacité redoutable, la mise en scène de Miike se transforme en véritable démonstration de force, vitrine du savoir faire incontestable d’un forçat de la réalisation ayant presque 100 films sous la ceinture.

Malgré quelques petits soucis de structure, The Mole Song: Undercover Agent Reiji est donc une franche réussite qui saura séduire les amateurs de Yakuzas et d’humour bas du front. Plus abordable en matière de comédie qu’un Phoenix Wright: Ace Attorney, moins austère qu’un Shield of Straw, il se présente pour les néophytes comme une bonne porte d’entrée dans l’univers à géométrie variable de ce cinéaste infatigable. Espérons juste que ce film, qui n’a pas encore trouvé de distributeur en France, puisse bénéficier chez nous d’une sortie digne de son rang.

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