Pixies – Head Carrier (PIAS)

Pixies – Head Carrier (PIAS)

Note de l'auteur

Deux ans après la parution de l’inattendu et à la fois très attendu Indie Cindy (2014), les Pixies nouvelle génération reviennent avec Head Carrier afin de transformer l’essai pour le plus grand bonheur de leurs fans dévoués. Des fans un poil pétrifiés par l’enjeu, avouons-le, car on ne manipule pas la légende impunément. Du latin legenda, « ce qui doit être lu ». Et ça tombe bien, il y a ce gros bouton lecture qui ne demande qu’à être pressé ! En avant !

Le problème lorsque l’on parle des Pixies, c’est qu’il est quasi impossible de faire abstraction de cette aura de groupe culte qui les entoure… Pensez-donc. Quatre albums enregistrés entre 1988 et 1991, quatre chefs-d’œuvre qui ont servi de base de réflexion pour une bonne partie de ce qui s’est fait de mieux dans les deux décennies suivantes, ça vous pose un groupe ! De Radiohead à Blur en passant par Nirvana ou The Kills, tous des enfants de Black Francis ! Il suffit d’écouter Damon Albarn ou Thom Yorke évoquer le premier concert londonien des Pixies après la sortie de l’album Surfer Rosa (1988) pour s’en convaincre. La terre a tremblé ce soir-là et on en ressent encore les répliques…

Du coup, après vingt-trois ans de silence discographique, les réactions lors de la sortie d’Indie Cindy en 2014 furent mitigées. Parce que l’on n’attendait pas des Pixies qu’ils ne sortent qu’un bon album, on attendait le cinquième Évangile, ni plus ni moins ! Ce qui était à la fois compréhensible et profondément injuste. Avec du recul, Indie Cindy sonne aussi bien qu’il était possible de sonner à ce moment précis de la carrière du groupe, comme un premier rendez-vous avec une ex perdue de vue depuis longtemps et qui sent bon le retour de flamme. C’est délicieux, mais maladroit, il faut le temps de se retrouver…

Nous voici donc deux ans plus tard. Black Francis, Joey Santiago et David Lovering ont eu le temps de réapprendre à faire leur lit, et ont même déniché une perle rare à mettre sous les draps avec eux ! L’excellente Paz Lenchantin (A Perfect Circle), venue combler le vide laissé par l’ancienne bassiste Kim Deal, a d’ailleurs sans aucun doute été le facteur déclencheur de ce nouvel album, Head Carrier, le groupe ayant retrouvé sa structure traditionnelle de quatuor et une certaine stabilité.

pixies-press-crop-2016-a82e42d4-a1ad-466e-b296-9be29b39b4f6

Pixies Next Generation

C’est donc un poids sur les épaules en moins que nos quatre lutins ont retrouvé le chemin des studios sous la houlette du jeune Tom Dalgety, étoile montante de la production qui commence à se faire un nom après avoir officié sur le dernier EP de Ghost et le futur album d’Opeth, excusez du peu !

Au programme, douze titres et le sentiment d’avoir affaire à un véritable album, le premier depuis Trompe le monde (1991), et non plus une collection de faces B, fussent-elles de qualité. Car, c’est bien là où le bât blessait à l’écoute d’Indie Cindy : si les chansons étaient en majorité excellentes, elles manquaient de cohésion entre elles, de ce petit je ne sais quoi qui fait qu’un album vous raconte une histoire, à l’opposé d’une compilation qui n’offre que les bonnes feuilles du roman d’un groupe.

Head Carrier nous propose cela, et plus encore. À leurs débuts, les Pixies avaient la tête dans les étoiles, littéralement. Ils voyaient le futur, nous parlaient d’extraterrestres et de voyage vers une Planet Of Sound dont ils imaginaient la bande originale tout en écrivant celle des années à venir. Nous sommes en 2016, le futur est là. Le groupe peut donc récolter les fruits de ce qu’il a semé et baisser les yeux vers cette bonne vieille terre.

Évitant soigneusement de se parodier, les Pixies font cependant du Pixies, souvent imité, jamais égalé ! De la mélodie sucrée de Classic Masher à la violence débridée de Baal’s Back (qui nous rappelle s’il était besoin que Kurt Cobain n’a rien inventé) en passant par le très direct Talent, on retrouve nos p’tits gars de Boston comme si le temps s’était suspendu, que toutes ces années n’avaient pas existé.

Seuls les thèmes semblent avoir évolué. Désormais, les Pixies nous parlent de ce qui se passe au bord de la route plutôt que dans le ciel au-dessus (le jubilatoire Um Chagga Lagga), se laissent tenter par la bluette sado-masochiste (Oona) et même par la bluette tout court avec la jolie surprise que représente Bel Esprit, sorte de roadsong amoureuse légère en forme de duo avec Paz Lenchantin qui en dit long sur sa complicité avec Black Francis et sur l’harmonie qui règne au sein du groupe.

pixies-001

Les Pixies avec Kim Deal

Et en parlant de la nouvelle bassiste, il est indispensable de mentionner l’étonnant All I Think About Now. Sur une musique composée par Lenchantin en forme de pastiche de l’immortel Where Is My Mind ?, Black Francis (que l’on imagine pourtant fort peu versé dans le sentimentalisme) a écrit la plus belle des déclarations à son ancienne comparse et alter ego, Kim Deal. Chantée par Paz Lenchantin elle-même, comme un passage de témoin, All I Think About Now est désarmante de sincérité. “If I could go to the beginning, I would be another way, Make it better for today, Remember when we were happy? If I’m late can I thank you now?” (“Si je pouvais revenir au début, Je serais différent, Je ferais en sorte qu’aujourd’hui soit meilleur, Tu te souviens quand nous étions heureux ? Est-ce trop tard pour te remercier maintenant ?”). Quand on connaît le passif de tensions et de rivalités entre ces deux-là, ça file la chair de poule.

Alors certes, Head Carrier n’atteint pas la cheville d’un Doolittle (1989), mais comment le pourrait-il ? On parle du mètre étalon là ! Un truc que l’on écoute en boucle depuis un quart de siècle, dont on connaît chaque note, chaque arrangement, que l’on compare à n’importe quelle nouveauté en se disant, “ouais, c’est bien, mais ça vaut pas le Doolittle des Pixies quand même” ! Head Carrier a le mérite d’exister, même à l’ombre de ses quatre grands frères, et reste plus excitant à écouter que la majorité des productions musicales actuelles… Sans parler des nouvelles générations qui s’apprêtent à découvrir l’univers du groupe ! Y’a de ces veinards quand même…

Partager