Plaidoyer pour le cosmopolitisme (Marco Polo / Netflix)

Plaidoyer pour le cosmopolitisme (Marco Polo / Netflix)

Note de l'auteur
Cet article ne comporte que des révélations mineures sur la série ; il peut donc être lu sans avoir vu le moindre épisode !

L’explorateur et marchand vénitien Marco Polo (1254-1324) continue d’exercer une fascination intemporelle. Le personnage surgit invariablement dans notre champ de vision culturel, telle cette exposition consacrée aux Aventuriers des Mers (à venir à l’Institut du monde Arabe) ou bien cette pièce d’Éric Bouvron intitulée Marco Polo et l’Hirondelle du Khan (au Théâtre Actuel à Avignon).
Malgré cet engouement, la série que Netflix lui consacre – et dont la saison 2 est visible depuis le début du mois de juillet – est victime d’une certaine indifférence. Il faut sans doute y voir la conséquence d’un héros décevant mais la forme et les enjeux qui entourent ce Marco Polo sériel demeurent pertinents.

La destination plus que le mythe

Marco Polo est un projet de longue date du scénariste et producteur John Fusco (Hidalgo). En 2007, il traverse la Mongolie centrale à cheval. Ce voyage qu’il effectue avec son fils le convaincra définitivement de la nécessite de créer un récit autour de l’empire mongol.
Aujourd’hui, de nombreux analystes vous expliqueront que Netflix a misé sur ce projet pour répondre au succès du Game of Thrones. Mais lorsque Fusco présente son pitch peu après le lancement de la série d’HBO, on lui conseille gentiment de trouver un autre sujet.
Pourtant, il a des arguments à faire valoir. Harvey Weinstein – très sensible également aux cultures asiatiques – soutient son projet et l’aide à convaincre Starz qui commande directement dix épisodes. Toutefois, un an et demi plus tard, le network fait machine arrière (alors que sept épisodes sont écrits) et capitule devant la perspective d’une production qui a prévu de s’installer en Chine.

Netflix relance la série début 2014, le tournage a finalement lieu du Kazakhstan à la Malaisie et la saison 1 est rendue disponible à la fin de la même année. On parle alors d’un budget conséquent (90 millions de dollars) non loin de ceux du GoT mais c’est surtout le plus gros investissement de la firme de Los Gatos (The Get Down aurait fait mieux depuis).
Cette étiquette de série luxueuse va essentiellement desservir Marco Polo. Les décors somptueux n’échappent à personne mais le récit des premiers épisodes ne cherche guère le spectaculaire. L’environnement mongol du treizième siècle est inconnu du grand public (donc en manque de repères) et le caractère taciturne des protagonistes n’aide pas.

Mais peut-être plus déconcertant encore, Marco Polo prend le contre-pied des représentations habituelles de l’explorateur. Plutôt que de le montrer alors qu’il évolue sur la mythique route de la soie, on le voit rapidement projeté au service de Kūbilai Khān (auprès duquel il passera tout de même 17 ans de sa vie). Fusco prend le parti de s’intéresser aux aventures plus méconnues de son personnage. Il néglige les frasques du voyageur (du moins dans un premier temps) pour lui préférer un récit d’apprentissage au sein d’un entourage dévoré par des motivations essentiellement politiques. Ce choix ambitieux va s’avérer clivant mais parce que la sincérité de la démarche de Fusco – vis-à-vis d’une destination asiatique qu’il vénère – est viscérale, son travail de reconstitution devient rapidement fascinant.

Marco Polo (Lorenzo Richelmy)

Marco Polo (Lorenzo Richelmy)

Le mélange des cultures

Sur le papier, l’empereur mongol est un monarque comme les autres. Pourtant, Kūbilai n’est pas un conquérant banal. À la tête d’un vaste empire, cet habitué du voyage va construire son pouvoir en additionnant les savoir-faire étrangers (Turcs, Tibétains, Chinois, Européens…). C’est aussi l’enjeu principal de la série. Si l’on y voit l’opposition frontale – notamment en saison 1 – entre mongols et chinois, Kūbilai n’en reste pas moins profondément ouvert aux cultures de l’empire du milieu. Alors que les récits historiques se plaisent habituellement à souligner le choc des civilisations, il y a dans Marco Polo une fenêtre vers un lieu et une époque magnétique pour lesquels le multiculturalisme n’était pas un vain mot.

Dans une tribune publiée chez Deadline, Fusco se réjouit également de présenter un casting qui comporte 97 % d’acteurs d’origine asiatique ou de minorité ethniques. Ce discours pourrait sembler opportun mais il faut le mettre en perspective avec les difficultés qu’il a rencontrées pour convaincre autour de son récit.
Il précise aussi combien son héros italien était ouvert sur le monde et comment il revint en Europe en évoquant, non pas des contrées “barbares”, mais un mode de vie où la cohabitation des religions est possible.

Selon le même article (qui cite Parrot Analytics), Marco Polo serait la deuxième production originale de Netflix la plus vue (après OITNB). Si cela s’avérait vrai, ce serait en complète contradiction avec un relatif dédain ambiant à son endroit.
Du reste, le contexte actuel nous montre combien une dose de perspective historique s’impose, surtout lorsqu’elle s’attache à rapprocher les hommes et les femmes.

MARCO POLO, 2 saisons et un épisode spécial à voir sur Netflix.
Série créée par : John Fusco.
Scénaristes : John Fusco, Michael Chernuchin, Brett Conrad, Patrick Macmanus, Dave Erickson, Elizabeth Sarnoff, Kate Barnow, Bruce Marshall Romans, Noelle Valdivia, Matthew White.
Premier épisode réalisé par : Joachim Rønning & Espen Sandberg.
Avec : Lorenzo Richelmy, Benedict Wong, Joan Chen, Rick Yune, Amr Waked, Remy Hii, Zhu Zhu, Tom Wu, Mahesh Jadu, Olivia Cheng, Uli Latukefu, Chin Han, Claudia Kim, Gabriel Byrne & Michelle Yeoh.
Musique originale de : Eric V. Hachikian & Peter Nashel.

Visuels : Marco Polo © Netflix, Electus & The Weinstein Company.

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