Le polar à la télé par Olivier Dujols

Le polar à la télé par Olivier Dujols

Cinquième invité à témoigner de sa vision du polar en France et à la télévision, Olivier Dujols, qui préside aux destinées narratives de Falco (TF1) avec Clothilde Jamin, nous livre une vision toute personnelle de ce qui fait l’attrait et l’exigence de ce genre. Une bonne façon de se préparer au retour du flic qui court après le temps passé, dont la saison 3 débute ce jeudi.

LA DECOUVERTE

L'appel de Cthulhu : un jeu de rôles directement lié à l'univers de Cthulhu« Mes premiers souvenirs de polar me renvoient à des livres. Quand j’étais petit, je faisais beaucoup de jeux de rôles. Je jouais notamment beaucoup à Cthulhu : au delà du fait qu’il y avait de grands anciens et un espèce de panthéon obscur et mythologique assez fort, il y a toujours eu une ambiance très polar dans cet univers. Il y avait notamment des enquêtes dans les années 20. Je me souviens que ma mère aimait bien ça et en même temps, elle trouvait ça plutôt bizarre.

Il y avait aussi des livres dont on était le héros. On était dans les années 80, et je me rappelle d’une série, qui n’était pas Le Club des Cinq, mais il devait être trois ou quatre adolescents, sûrement avec un chien, et qui menaient des enquêtes dans le monde d’aujourd’hui. Quelque chose de très « police », sans superhéros et sans super-pouvoirs. J’en avais fait trois ou quatre et je devais entre 9 et 12 ans. C’est là que se sont tissés mes premiers rapports avec le monde de l’enquête ».

LA PLUS GROSSE CLAQUE POLAR

J’aimais beaucoup Starsky & Hutch, Magnum, Riptide, le dimanche après-midi, pour le côté « enquête et aventures ». Mais je pense que ma première vraie claque en la matière, cela reste Se7en de David Fincher, en 1995. J’étais en prépa à l’époque. Souvent, quand je sors d’une séance de cinéma, je suis dans une sorte d’état second, comme transporté d’une réalité à l’autre. Mais là, à la sortie de ce film, il ne fallait pas me parler. Je crois que je suis resté silencieux pendant une heure.

"Se7en", de David Fincher (1995).

« Se7en », de David Fincher (1995).

A quoi ça tient ? Au côté thriller, au fait que les personnages principaux se retrouvent victimes du méchant, à la qualité du méchant aussi. Sans oublier la réalisation, l’interprétation, le casting. Et juste du point de vue de l’histoire, c’est puissant de tabler sur les sept péchés capitaux pour arriver en faire quelque chose d’aussi logique, d’aussi fort… et puis il n’y a que des bonnes scènes.

Aujourd’hui, quand j’écris une scène, j’ai envie qu’elle fonctionne tout de suite. Je n’aime pas écrire quelque chose en me disant d’entrée de jeu que je reviendrai dessus plus tard. Ca ne m’empêche pas de rechanger des choses plus tard –Voire de tout refaire d’un bout à l’autre– mais je pars dans l’idée qu’elle doit marcher d’entrée. Elle doit même être mémorable, dans l’idéal.

Dans Se7en, la séquence où le mec vient se livrer, la séquence de découverte des corps, la séquence chez la prostituée… je me souviens de tout alors que je n’ai dû voir le film que deux fois dans ma vie. Ce film a une puissance dans sa dramaturgie, en terme d’images, d’histoires ou d’interprétation incroyables ! Je me souviens même de scènes qui m’ont marqué visuellement alors que je ne me rappelle plus exactement de ce qui se passe. C’est hallucinant, ce que Fincher réalise dans ce long métrage.

UN BON POLAR, LA DEFINITION

« C’est un mystère et une enquête. Le mystère doit être épais, il ne faut pas que ce soit un faux mystère. Souvent, dans une série, on se retrouve dans une situation où l’on évoque un mystère évoqué dans le teaser et puis au fil des minutes, le mystère qui attirait se dégonfle et il ne reste plus que l’enquête. Alors que si le mystère reste entier, ou au contraire se gonfle au fur à mesure, et que l’on fait en sorte qu’à chaque nouvelle réponse, plusieurs questions se posent, si l’on parvient à tenir jusqu’à la résolution finale, on réussit déjà une première partie du polar.

Falco, incarné par Sagamore Stevenin.

Falco, incarné par Sagamore Stevenin.

La seconde partie, le côté enquête, sous-entend qu’un esprit intelligent et logique, en amassant des preuves et en établissant des théories peut arriver à percer le mystère. Tout cela renvoie à une logique de conquête, rien n’est livré à l’enquêteur. L’enquête doit rester cohérente. Dans le bon polar, l’histoire évite d’envoyer l’enquêteur dans la direction qui arrange le scénariste. C’est ce que j’essaie d’éviter quand je travaille sur Falco. J’espère qu’on y arrive dans la quasi-totalité des cas, mais je n’en suis pas sûr. C’est compliqué : sur 50 minutes d’épisode, on a déjà 10/15 minutes consacré à la vie personnelle, ce qui nous laisse 35/40 minutes de polar et on doit se méfier des simplifications qui peuvent intervenir en cours de route.

Il y a donc le mystère, l’enquête… et ce qui va faire que ça nous touche particulièrement : la qualité humaine des personnages. Quand on fait du thriller, où l’enquêteur se retrouve lui-même victime, on crée de l’empathie, un intérêt particulier pour lui. C’est beaucoup plus facile de toucher le personnage quand le fils du héros est enlevé que lorsque c’est la fille d’une personne que l’on ne connaît pas ».

ECRIRE UN POLAR POUR UNE SERIE TELE, UN GROS DEFI ?
The Killing/Forbrydelsen, saison 1.

The Killing/Forbrydelsen, saison 1.

« Ca peut être très frustrant. Ma série de référence en ce moment, c’est la première saison de The Killing, la version danoise. Elle est brillante, même si certains peuvent dire que 20 épisodes en 20 journées, c’est long. On part cependant d’un fait criminel pour l’étudier sur le temps long. Il y a le mystère, l’enquête, un réseau de susceptibilités, les réactions des proches à prendre en compte… et on étudie tous les pans d’une histoire. On mobilise tout ce qui facilite ou entrave des investigations, et cela rend les relations entre les personnages ultra intéressantes. On étudie tout le spectre des possibles. En 35 minutes, c’est impossible. On doit aller à l’essentiel. Et je sens bien que lorsque l’on écrit des enquêtes en format 52 minutes, il y a de temps en temps un côté forcé. On doit privilégier un point plutôt qu’un autre ».

LA FRANCE ET LE POLAR

« En France, il y a des sujets de polar et des structures que l’on aborde pas ou peu. Sur Falco, on évite d’avoir trop souvent dans des histoires trop concernantes, où Falco et sa famille sont directement mis en danger. On évite aussi de parler de torture, qui touche les enfants… si on veut les traiter, il va falloir tourner la forme de l’histoire de façon à ce que ce soit acceptable. Je trouve admirable qu’une chaine comme la BBC diffuse avec succès un projet comme Luther. J’adorerais que le public français qui regarde les chaînes françaises soit prêt à regarder ce genre de choses. Il y a une noirceur géniale ».

Olivier Dujols
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