“Population : 48” : Rod Serling meets Tarantino

“Population : 48” : Rod Serling meets Tarantino

Note de l'auteur

Une ville coupée du monde ou presque, 48 résidents où se mêlent coupables et innocents et qui, tous, ont vu une part de leur mémoire effacée. Un meurtre fait tomber le premier domino. Ce qui suit, c’est un roman qui se lit d’une traite, écrit par le journaliste Adam Sternbergh.

Le livre : La (très) petite ville de Caesura (Texas) abrite quelqueS 48 âmes. Des criminels ou des témoins bénéficiant d’un système de protection. Tous ont eu une partie de leur mémoire effacée – celle qui concernait le crime qui leur a valu d’atterrir ici – et se sont choisi un nouveau nom. Aucun contact avec l’extérieur, aucun visiteur, aucun retour possible à Caesura en cas de départ, interdiction d’essayer de deviner la véritable identité de son voisin. Une affaire qui tourne, jusqu’à ce qu’un meurtre bouleverse ce parfait (?) agencement.

Mon avis : L’éditeur de ce troisième roman d’Adam Sternbergh le situe « entre Tarantino et La Quatrième Dimension », et c’est très juste. On jurerait apercevoir Rod Serling à la fin de l’introduction, indiquant au spectateur/lecteur qu’il vient d’entrer de plain-pied dans la Twilight Zone.

Le concept de base, il faut le dire, relève d’une situation propre à cette séminale série fantastique. Quarante-huit personnes sont isolées dans cette ville aux bungalows préfabriqués, avec juste un bar, une petite bibliothèque, un bureau du shérif et un lieu de culte. Et ce, dans le trou du cul du Texas le plus isolé. De ces résidents, on ignore s’ils sont des criminels ou des innocents. À l’inverse d’un bon vieux western où, comme chacun sait, les gentils (les fermiers, les cowboys) se distinguent nettement des méchants (les Indiens), ici les frontières sont floues.

On sait simplement que ces personnes ont pu choisir un nouveau nom en arrivant à Caesura. Et ce, en choisissant dans une double liste : une de stars de Hollywood, une autre de vice-présidents des États-Unis. Un prénom, un nom. Une nouvelle identité. Pas d’Internet, pas de téléphone (juste un vieux fax dans le bureau du shérif). Un téléviseur cacochyme, où Fran regarde des jeux télévisés des années 70. Ils peuvent mater les infos du moment, bien sûr ; mais ils s’en passent fort bien. Histoire de ne pas déprimer.

Ici, l’innocence est à la fois une condition de survie (comment vivre avec soi-même si l’on sait qu’on a torturé et dézingué 50 personnes, voire qu’on y a pris du plaisir ?) et quasiment un mythe : « Bien sûr, Cooper le sait bien, tout le monde à Blind Town [surnom donné à Caesura par ses habitants] est persuadé d’être un innocent, ce qui signifie qu’il est fort probable que personne ne l’est. » Les choses s’avéreront un peu plus complexes que cette bonne vieille dichotomie.

La couverture du paperback américain de « Population 48 »

L’idée du nom issu de stars et de vice-présidents est plutôt bonne. Elle crée à la fois une sorte de surnom presque affectueux, et donne le sentiment d’une forme de familiarité immédiate du lecteur avec les résidents. Une façon aussi, pour les résidents, de reléguer loin, très loin, le passé. Car chacun, à Caesura, a par définition un secret à cacher. Ce qui explique également la suppression partielle de la mémoire : « Caesura offrait une alternative idéale : vous ne savez même pas qui vous êtes ni ce que vous avez fait. Si tu veux garder un secret, commence par le protéger de toi-même fut le credo fondateur de la ville. Un nouveau vous, une nouvelle vie, un nouveau départ. »

L’autre façon de voir les choses est moins idyllique : les résidents de Caesura sont des rebuts, mis de côté, remisés loin du reste de la population, celle qui n’a rien à se reprocher. En tout cas, rien qui mérite la chaise électrique ou la prison à vie. Parlant d’une balle enfoncée dans un mur après avoir explosé une boîte crânienne : « Comme les habitants de cette ville, elle a accompli sa seule et unique tâche avant d’être balancée et oubliée. » Ailleurs, dans la bouche du shérif Cooper, à propos des résidents : « Cet endroit n’est qu’un site d’enfouissement prévu pour les stocker jusqu’à ce qu’ils meurent. »

Tout finira par déraper, bien entendu. C’est inévitable, lorsque vous rassemblez une telle population dans un endroit clos où il n’y a rien à faire. L’extérieur fera violemment irruption. Mais certains résidents ne se rendront pas sans se battre. Et voilà Tarantino qui sort ses flingues…

Même les personnages qui semblent les moins entachés prennent de l’épaisseur au fil du récit et des révélations. De la complexité. Ce qui n’enlève rien à leur libre arbitre ou à leur valeur, ceci dit. À Caesura comme partout, les choses sont plus compliquées qu’elles n’y paraissent. En quelques jours à peine, du lundi (début du roman) au vendredi (son dénouement), la ville implosera et changera de visage. Non sans un vrai beau bain de sang comme le réalisateur de Reservoir Dogs peut les aimer.

Adam Sternbergh (c) Edwin Tse

Un roman plein de tranches de vie, de suspens (et même d’une forme de suspens bibliophilique, autour d’un code ISBN), qui se lit d’une traite. Sa force est aussi sa faiblesse, néanmoins : à part de rares incartades hors des grillages qui entourent Caesura, tout ceci reste assez statique. Un Stephen King aurait fait vivre chaque tuile de chaque toit, aurait fait grincer chaque porte, aurait fait vibrer chacun des 48 habitants de Blind Town. Cela aurait donné un supplément de souffle à ce roman, par ailleurs plutôt réussi. Même s’il part un peu en sucette aux trois cinquièmes, on s’attache au shérif Cooper et à Fran. Et à quelques autres – crimes ou pas.

 

L’extrait : « Elle lui fait signe d’approcher. « Hé, tu connais le monsieur qui vit là ? Tu sais quand il doit rentrer ?
Le gamin lui adresse un sourire narquois. « J’sais pas, genre, jamais ?
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Meuf, il est mort ce mec. Il s’est fait tirer dessus dans le braquage d’une station-service il y a genre une semaine.
– Il a braqué une station-service ?
– Non, il était juste là, mauvais endroit, mauvais moment. » L’enfant imite le crac-crac-crac d’un pistolet en tirant en l’air avec ses doigts. « Qu’est-ce que ça peut te foutre ? »
Elle pense à son uniforme brun et à son badge inhabituel et se dit que ça vaut la peine d’essayer. « Je suis agente de police.
– C’est ça, ouais.
– Merci de ton aide. » Elle se retourne vers la porte close. Eh bien, en voilà un putain de désastre, se dit-elle. Ça lui a pris trois heures rien que pour atteindre cette ville à la con. Complètement débile de venir jusqu’ici sans plan B ou même la moindre idée de ce que tu vas y trouver – toi et ta chère casquette de chasseur de daim. Tu roules jusqu’ici dans le désert sous le cagnard, jusqu’aux confins du grand méchant monde, tout ça pour rentrer les mains…
Une seconde. Le grand méchant monde. Et tout ce qu’il a à offrir.
Elle se tourne vers l’enfant. « Où se trouve la bibliothèque la plus proche ? » demande-t-elle, espérant qu’il y en ait une dans ce trou et que ce petit con s’y soit déjà rendu. »

Population : 48
Écrit par
Adam Sternbergh
Édité par Super 8 Éditions

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