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Postiches, ratiches et coussins péteurs : Critique de Toni Erdmann

Postiches, ratiches et coussins péteurs : Critique de Toni Erdmann

Note de l'auteur

 « Es-tu heureuse ? »

C’est la question fondamentale au cœur du nouveau film de l’Allemande inconnue Maren Ade, sensation du dernier festival de Cannes, qui sort au cœur d’un été ciné catastrophique. À la fois interrogation philosophique et grosse déconnade à base de coussins péteurs, Toni Erdmann raconte une histoire d’amour, magnifique, désespérée, celle d’un père et de sa fille qui se sauvent mutuellement d’une déshumanisation rampante. Sur le papier, pourtant, Toni Erdmann fait (un peu) peur : une comédie allemande, près de trois heures, des comédiens inconnus et un message en mode plombé, en gros, le libéralisme sauvage c’est mal, rien ne remplace la famille, tout ça, tout ça. Pourtant, Toni Erdmann vaut beaucoup mieux que son pitch. C’est un objet étrange, qui se dérobe, ne cesse de prendre des chemins de traverse, de balader son spectateur, avant de décoller vraiment et de l’amener vers deux séquences absolument renversantes, parmi les plus stupéfiantes de l’année.

toni-erdmann-competition,M334666S’il vaut mieux en savoir le moins possible avant de tenter l’expérience, voici néanmoins le squelette de l’histoire. Installée à Bucarest, Ines est une cadre sup allemande, une « femme-robot » en tailleur immaculé, le portable vissé à l’oreille. Son travail, sa vie : les plans de restructuration. Avec ses PowerPoint et sans état d’âme, elle cisèle des audits, envisage des solutions de licenciement et d’externalisation, entre ultramoderne solitude, plans cul sans affect et humiliations hiérarchiques de zombies en col blanc. Elle a oublié sa famille, mais aussi et surtout de vivre et d’aimer. Son père semble son exact opposé. Ours mal peigné, Winfried, fraîchement retraité, est un ancien prof de musique. Baba un poil négligé, ce pétomane emperruqué n’aime rien tant que les bonnes blagues régressives à base de postiches, ratiches et de coussins péteurs. Suite à la mort de son chien, le « Daddy Cool » à l’allure triste va vouloir se rapprocher de sa fille, sa « Spaghetti ». Il s’invite sans prévenir à Bucarest et envahit la sphère professionnelle d’Ines. Il s’invente alors une identité fictive, « Toni Erdmann », qui se prétend consultant et mystifie grands patrons et femmes d’ambassadeurs, va agir comme un agent de destruction massive des codes et convenances. Un peu comme Tony Clifton, le double psychopathe d’Andy Kaufman dans Man on the Moon de Milos Forman. Dès lors, entre le père et la fille, infirmes de l’échange qui ont cessé de se parler depuis longtemps déjà, la communication va passer par le biais de l’artifice, du masque. Et la fiction va contaminer la réalité.

« Es-tu heureuse ? »

Cette interrogation au cœur du film, c’est la nôtre. Est-ce que je suis devenu celui dont je rêvais quand j’étais enfant, est-ce que je suis passé à côté de ma vie, n’ai-je pas soldé mes rêves pour un salaire misérable, le nouvel iPhone et un écran XXL 4K ? Grâce à cette question existentielle qui nous hante, la petite comédie père-fille un peu ridicule se métamorphose. Avec cette idée-force qui nous oblige – comme le personnage principal – à reconsidérer l’essentiel, Maren Ade signe un scénario en liberté où tout est possible. Avec une puissance tellurique renversante, elle parvient à faire sentir la gêne d’Ines, devant l’apparition grotesque de son père devant ses collègues, ou sidère quand la wonder woman du licenciement, qui refuse à son père le droit de l’aimer, oblige son amant (ou plutôt fuck buddy) à se masturber devant elle, le tout entre deux prouts.

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Maren Ade fait tout passer et elle est aidée par ses comédiens, inconnus ici, Sandra Hüller et l’Autrichien Peter Simonischeck. Ils sont magnifiques et parviennent à sublimer les séquences les plus délicates. Dans l’un des grands moments du film, la femme d’affaires se met à chanter chez des inconnus une chanson de Whitney Houston, accompagnée par son père au synthé. Tout à coup, Maren Ade fait grimper la tension au maximum, pour laisser son spectateur K.O. Alors que le comportement d’Ines n’était jamais explicité (pourquoi la wonder woman à la ramasse accepte de se laisser parasiter la life par un père qui ne cesse de ruiner ses rendez-vous pros ?), tout s’éclaire, grâce à la musique. Et la mise en scène. Ces deux-là s’aiment, c’est certain, mais ils ne savent pas se le dire. Ce moment magique, cette parenthèse (en)chantée, c’est la répétition probable du passé, quand le papa gâteau faisait répéter à son ado de fille le tube de Whitney Houston. L’émotion d’Ines, c’est bientôt la nôtre, décuplée par la modestie de la mise en scène et l’intelligence du scénario. La tension et l’émotion vont encore être décuplées dans une des dernières scènes, où les personnages principaux se mettent littéralement à nu. Tout à coup, le film est propulsé dans une autre dimension. Je l’avoue, je n’avais pas ressenti une telle émotion, entre rire et larmes, depuis une éternité. Tout le film tend vers cette scène libératrice, d’une audace et d’une pureté admirables où les deux protagonistes se verront métamorphosés, transfigurés. La grâce.

Toni Erdmann, qui a pour titre l’identité fictive du héros, agit comme un révélateur de nos vies déshumanisées, bancales, brisées. C’est un film qui fait du bien, un feel good movie comme on dit chez Première. Maren Ade a mis sept ans pour l’écrire, le ciseler, le réaliser, le monter. Si le film résonne si fort, c’est qu’il parle de liberté : la liberté d’un père de retomber en enfance pour retrouver sa fille, la liberté d’une femme de laisser son enfance remonter pour se réapproprier sa vie. Et la fin, apaisée, tranquille, où le chemin des deux « héros » se sépare, nous dit clairement qu’il faut accepter son héritage mais ne pas oublier de vivre sa vie… en toute liberté.

Et vous, êtes-vous heureux ?

 

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En salles depuis le 17 août.

2016. Allemagne. Réalisé par Maren Ade. Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller, Michael Wittenborn

 

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