Pour s’affranchir du prisme (Les Sauvages / Canal Plus)

Pour s’affranchir du prisme (Les Sauvages / Canal Plus)

Note de l'auteur

On ne pouvait faire plus belle démonstration de la difficulté de faire une série. Car d’un sujet fort et pertinent, d’une interprétation formidable et d’une mise en scène aiguisée, Les Sauvages n’en est pas pour autant une grande série. Ceci dit, son sujet, justement, mérite amplement une forte recommandation.

Le début du troisième épisode s’ouvre sur une belle chanson de Bernard Lavilliers, intitulée Saint-Étienne, sa ville natale, et qu’il commence par ces mots : “On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville”.
Une introduction qui prend un surplus de sens dans le contexte de cette série qui imagine l’élection d’un président d’origine algérienne et examine le destin de deux familles qui — si on suit le précepte énoncé par le chanteur — ne sont ni de France ni d’Algérie mais de Saint-Étienne et de Grigny.

D’un côté Idder Chaouch (Roschdy Zem), universitaire et vainqueur surprise de la primaire socialiste et, de l’autre, une fratrie stéphanoise dont Fouad Nerrouche (Dali Benssalah), acteur d’une série à succès et amant de la fille du futur président. Un drame familial donc, écrit au départ par Sabri Louatah dans le cadre d’une tétralogie de romans. Une fresque qu’il a voulu dans la tradition balzacienne tout en y incorporant son goût pour les séries : “Le roman contemporain, le vrai, celui qui obsède les gens, les œuvres dans lesquelles ils s’évadent, les personnages auxquels ils s’identifient, tout ça est porté par les séries, désormais.” (Entretien au Nouvel Obs)

Il y a donc une certaine logique à cette adaptation même si le choix d’opérer la conversion en seulement six épisodes signale d’emblée un évident manque d’ambition. Néanmoins, le premier contact avec la série est excitant. Il apparaît immédiatement évident que Les Sauvages cherche d’abord à soigner ses personnages en évitant de les noyer dans le tumulte symbolique d’une accession au pouvoir forcément à haute valeur politique. Les Sauvages n’est pas une série politique ; c’est un drame familial, un Soap avec un grand « S » qui évite toute complaisance et développe par conséquent un enjeu social indirect tout aussi pertinent si ce n’est plus signifiant encore.

Au delà de l’attrait de voir l’élection de cet Obama kabyle sous la cinquième République, la diversité du spectre des personnages de Louatah suffit à elle seule à justifier la valeur de son œuvre. Voilà un récit qui prend le temps d’établir toutes les différences qui animent ces familles, démontant de la plus belle des manières les raccourcis, les prismes déformants et autres préjugés des sectaires, racistes et plus généralement des obtus de tout poil.

Et cela fonctionne d’autant plus que l’exécution est très réussie. La réalisatrice Rebecca Zlotowski (qui coécrit également) délivre une performance nerveuse et inspirée au plus près d’un casting très homogène. On retiendra notamment les prestations de Souheila Yacoub et Dali Benssalah, mais l’ensemble est d’une justesse constante.

Toutefois, ces talents se débattent dans une narration plus discutable. Si les relations/tensions familiales sont bien maîtrisées, les conséquences du tournant narratif (que nous ne révélerons pas ici) semblent moins claires quand elles ne sont tout simplement pas cohérentes. Certes, l’élection de Chaouch place le récit dans une forme d’utopie. Les mécanismes qui en découlent échappent néanmoins (pour certains) à une logique de réalité. On a parfois l’impression que l’auteur a jeté les pièces du puzzle et tenter de construire en fonction de leur position hiératique sur la table.

Ces errements n’en retire rien à la portée de l’oeuvre. Il faut soutenir Les Sauvages pour ce qu’elle est : une représentation nuancée d’une fresque familiale captivante.

LES SAUVAGES (Canal Plus) Saison 1 en 6 épisodes
Série créée par Sabri Louatah et Rebecca Zlotowski d’après les romans de Sabri Louatah.
Série écrite par David Elkaïm, Sabri Louatah et Rebecca Zlotowski.
Série réalisée par Rebecca Zlotowski.
Avec Roschdy Zem, Dali Benssalah, Souheila Yacoub, Marina Foïs, Amira Casar, Romain Levi, Lyna Khoudri et Sofiane Zermani.
Musique originale de ROB.

Visuel © David Koskas – CPB FILMS/ SCARLETT PRODUCTION /CANAL+.

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