Premières amours : Homicide, l’anti-NYPD Blue

Premières amours : Homicide, l’anti-NYPD Blue

Lancée en janvier 1993 sur NBC, Homicide est le vilain petit canard des séries policières de la décennie 90. Infiniment (et scandaleusement) moins célèbre que sa cousine soapesque NYPD Blue, moins reconnue que sa petite soeur trendy The Wire, elle n’est pourtant rien moins que la meilleure série policière de tous les temps. La preuve dés son incroyable pilote.

 

Le 31 janvier 1993, soir de Superbowl, marque la naissance officielle d’Homicide (Homicide : Life on the streets en V.O) sur l’antenne de NBC. C’est un choc. Pas au niveau de l’audience, loin de là, hélas. Mais le pilote de cette première courte mi-saison de 9 épisodes (la saison 2 le sera encore plus : 4 épisodes, un record historique), pulvérise à l’époque en qualité, prise de risque et innovation tout ce que la télé américaine a pu produire dans le genre depuis Hill Street Blues, lancée 12 ans plus tôt. Certes, Law & Order, inaugurée en 1990 sur la même NBC (autre époque pour la chaîne décidément…), a déjà elle aussi dynamité la routine formelle et narrative du “drama” justicier, mais sa bipolarité (50% enquêtes, 50% prétoires) et son point de vue quasi exclusivement professionnel en font un cas à part.

Homicide, c’est une série à 100% policière “classique” (meurtres/enquêtes/interrogatoires/arrestations), qui va aussi s’attarder sur le jardin privé de ses héros mais qui, à l’intérieur de ce format, va faire exploser presque toutes les règles du genre. Le résultat, magnifique, passionnant, fait d’Homicide une oeuvre capitale dans l’Histoire de la télévision. Le chaînon manquant entre Hill Street Blues et The Wire , une oeuvre au croisement de l’écriture sérielle et littéraire, dont la quasi absence dans le “bruit médiatique” des séries, encore aujourd’hui, relève d’une scandaleuse injustice.

Crosetti (Jon Polito) et Lewis (Clark Johnson)

Démonstration dés l’épisode pilote, Gone for Goode, jeu de mot basé sur le nom d’une des affaires traitées dans le scénario (la mère de famille Jenny Goode, un « cold case » de trois mois qui hante le détective John Munch). Ecrit par Paul Attanasio sur la base du livre documentaire de David Simon Homicide : a year on the killing street, Gone for Goode est réalisé par Barry Levinson, toujours auréolé à l’époque des succès au cinéma de Good Morning Vietnam, Rain Man et Bugsy. Journaliste au Baltimore Sun ayant suivi de près le quotidien des flics de la crim’ dans sa ville, Simon (futur créateur de The Wire) a envoyé son ouvrage à Levinson, autre natif de Baltimore, dans l’espoir qu’il en fasse un film. Mais le cinéaste, également producteur, décide qu’une série télé sera plus appropriée au développement des personnages.

Levinson s’octroie néanmoins la réalisation de Gone for Goode et l’approche formelle ostentatoire d’Homicide est inséparable de sa révolution d’écriture. Filmée caméra à l’épaule en 16 mm, comme tout l’épisode, la séquence pré-générique est à elle seule une déclaration d’intention : ici, on démythifie le flic. A la nuit tombée, les détectives Crosetti et Lewis, de la brigade criminelle de Baltimore, cherchent une balle non loin d’un cadavre sur une scène de crime. Lampe torche en main, les yeux rivés sur le bitume, ils causent de tout et de rien, comme deux rombières de bureau. Leur dialogue n’a rien à voir avec l’action en cours et c’est bien cela qui crée l’impression du réel chez ces personnages – comme chez Audiard ou Tarantino ne manquerait pas d’ajouter Alexandre Astier. Crosetti entame une fumeuse réflexion sur le “mystère de la vie” suite à la lecture d’un livre, Lewis ironise sur ses divagations et le traite de “salami italien”…

Lard ou cochon ? L’humour est ici totalement pince sans rire, pas de sourire en coin ni de punchline bien sentie à la Grissom dans CSI. La banalité de l’échange, qui parfois tourne à l’aigre, est poussée aussi loin que possible dans le cadre d’une fiction, mais elle porte toujours en elle une information sur la psyché des pipelettes. Présentement, Crosetti révèle sous ses questionnements a priori pusillanimes, un caractère angoissé dont les démons échapperont aux radars de Lewis malgré des heures passées à jacter en voiture, au bistrot, en planque, au poste… Homicide est une série de dialogues. Ses flics en tandem se parlent beaucoup, de tout et de rien, du sexe, de la météo, de Dieu ou d’une affaire en cours… On est presque chez Beckett, mais l’absurde épouse ici un réalisme très subtilement teinté de comédie, le tout baigné dans un traitement visuel niant tout glamour : texture granuleuse de l’image dûe au 16 mm, cadre tremblant façon docu (mais bien plus spontané que sur NYPD Blue et ses pano-éclairs tournant au procédé), usage de « jump cuts » hérité de la Nouvelle Vague, désaturation à la limite du noir et blanc…

Le lieutenant Giardello (Yaphet Kotto) montre au petit nouveau Bayliss (Kyle Secor) le tableau sur lequel sont inscrites les affaires en cours.

Le sublime générique impressionniste, dont la production est confiée à Mark Pellington (futur réalisateur du thriller parano Arlington Road), continue de casser le moule : une succession de plans séquence en noir et blanc lèchent un Baltimore inhospitalier, un chien aboie derrière un grillage, les héros émergent de l’ombre chacun leur tour, le tout monté cut avec une mélodie totalement infredonnable… Non, décidément, en ce 31 janvier 1993, les téléspectateurs de NBC n’ont jamais vu pareille sophistication visuelle dans une série. La première séquence post générique montre l’arrivée du bleu Tim Bayliss, carton en main, pour son premier jour à la brigade criminelle. Comme John Carter aux urgences du Cook County (Urgences démarrera un an et demi plus tard… sur NBC), Bayliss est notre point d’entrée dans l’intrigue. Nous découvrons les personnages principaux d’Homicide à travers ses yeux, lorsque le patron Al Giardello (l’impérial Yaphet Kotto) lui fait visiter le poste et ses lieux-clé dont “the box”, la salle d’interrogatoire où se dérouleront certaines des scènes les plus inoubliables du show. Les fans d’Homicide savent à quel point l’évolution et la maturation de Bayliss seront foudroyantes au fil de la série, notamment au contact de son partenaire surdoué, taciturne et arrogant Frank Pembleton (magnifique Andre Braugher).

Tim Bayliss et Frank Pembleton (Andre Braugher), le tandem le plus emblématique d’Homicide.

Bayliss et Pembleton formeront assurément le binôme le plus passionnant d’Homicide, dans leur rapport passionnel comme dans leurs psychologies  – deux êtres rongés par des passés respectifs que nous découvriront au fil des saisons. Les autres duos stars de la série n’en restent pas moins captivants, tels ceux de Crosetti et Lewis (Jon Polito et Clark Johnson), Kay Howard et Beau Felton (Melissa Leo et Daniel Baldwin), John Munch et Stan Bolander (Richard Belzer et le vétéran Ned Beatty)… Pas moins de quatre affaires criminelles sont abordées dans ce pilote, seule la moitié seront résolues au générique de fin. Toute la griffe d’Homicide est là même si, dans ses ultimes printemps, la série assouplira sa radicalité sous la pression du network : trois ou quatre affaires par épisode et les coupables ne sont pas forcément retrouvés. Cela parait banal aujourd’hui, mais pour une série policière de network en 1993, c’était encore très couillu. Les critiques, dithyrambiques, ne s’y tromperont pas et l’excellente image d’Homicide auprès de la cible clé des 18-49 ans lui vaudra de survivre 7 saisons sur NBC, malgré des audiences généralement faiblardes. De nos jours, la série n’aurait sans doute jamais passé le cap de ses neuf premiers épisodes commandés.

Autres ruptures majeures dans Homicide : les flics ne s’entendent pas forcément entre eux, aucune bimbo ne figure au générique (Melissa Leo est une immense actrice, pas vraiment un canon de beauté) et les fusillades sont réduites au minimum, même si à chaque fois elles défouraillent sévère. Il n’y en a d’ailleurs aucune dans ce pilote, tout en atmosphère pesante et tragi-comique, assez inclassable à vrai dire comme la série dans son ensemble. Homicide est certes un feuilleton policier mais qui, à plusieurs reprise (et particulièrement dans ses 2 premières courtes saisons), manipulera son concept pour imposer une ambiance, un ton, une patte qui n’appartient qu’à elle. Gone for Goode se termine comme il a commencé : par l’arrivée d’un enquêteur sur une scène de crime, la nuit, sous la pluie. Cette fois, c’est Bayliss. Poussé par Kay Howard qui veut lui laisser sa chance malgré le mépris des autres, c’est lui qui a décroché le téléphone pour “prendre” l’affaire, sa toute première. Celle qui le marquera à tout jamais : le meurtre de la fillette black Adena Watson. Arrivant sur place la silhouette détrempée, le visage figé sur le petit corps sans vie, Bayliss tend son badge et, pour décliner son identité, prononce pour la première fois le nom de son service : « Homicide » (« Criminelle »…). Fascinante naissance d’un flic, là, sous nos yeux. Fascinante série. Homicide est un chef-d’oeuvre.

 

Générique d’Homicide, saison 1 (NBC, 1993)

 

Extrait de Gone for Goode (épisode pilote, 1993), réalisé par Barry Levinson. Frank Pembleton (Andre Braugher) et son nouveau partenaire le débutant Tim Bayliss (Kyle Secor) s’apprêtent à interroger un jeune prostitué soupçonné du meurtre d’un vieux client. Une scène exemplaire dans son écriture d’un choc des morales entre le point de vue du flic cynique et expérimenté (Pembleton) et celui du jeune libéral iédaliste (Bayliss).

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