Premières Amours : Murder One, roman noir en gros plan

Premières Amours : Murder One, roman noir en gros plan

Saga judiciaire de haute tenue produite par Steven Bochco, « Murder One » possède un des plus beaux pilotes de séries des années 90… et trop peu de gens le savent. Retour sur un des modèles du genre.

Les énigmes autour de jeunes filles assassinées, ce n’est pas ce qui manque dans les séries télé.

Les habitués du genre se souviennent de Laura Palmer, dont la disparition a plongé toute une génération de téléspectateurs dans l’univers de Twin Peaks au début des années 90. Plus près de nous, il y a eu Nana Larsen, la victime de la série danoise The Killing (d’autres songent plus facilement à son « drouble » (1) Rosie, dans la version américaine proposée par AMC). Avant ça, on a aussi eu droit à Lily Kane, la meilleure amie de Veronica Mars.

Mais souvent, on oublie Jessica Costello. On oublie Murder One, comme si cette saga judiciaire avait été effacée des mémoires. Et pour la rédaction, c’est tout sauf normal, quand bien même certains observateurs décrivent ce projet comme une « série maudite » (2).

 

CE QUE RACONTE L’EPISODE

Alors qu’il débarque au tribunal de Los Angeles pour défendre Neil Avedon, un acteur pourri-gâté accusé d’avoir étranglé un cygne ( !), l’avocat Ted Hoffman apprend de la bouche d’un de ses jeunes collaborateurs, Chris Docknovich, que la sœur d’une de ses anciennes clientes a été retrouvée morte dans un appartement de la ville.

Le nom de la victime : Jessica Costello, une adolescente de 15 ans. « Un meurtre qui pourrait vous intéresser », glisse Docknovich à Hoffman dès la première scène de la série. Il ignore alors à quel point : la jeune fille est morte dans un logement qui appartient à  un autre client d’Hoffman, Richard Cross. « Le très riche, très sulfureux et très marié Richard Cross », comme il est dit un peu plus tard dans l’épisode.

Alors que la police souhaite l’entendre au sujet du meurtre, Cross va justement voir Hoffman pour lui demander conseil. Très rapidement, les soupçons vont fondre sur le millionnaire. Les caméras de télévision, elles, vont toutes converger vers cette affaire lorsque le magnat est finalement arrêté par la police.

Pris dans un véritable tourbillon juridico-médiatique, le cabinet Hoffman, son associé principal et ses quatre collaborateurs, vont se lancer dans une authentique bataille avec le système judiciaire… et le monde des caméras. De quoi troubler tout le monde, sur le plan professionnel comme sur le plan privé.

 

ET CA MARCHE ?

Mieux que ça : ça court.

Le principe du pilote, exposer des personnages, poser des enjeux, définir une identité visuelle, est ici littéralement magnifié.

Sur le fond, le récit de cet épisode, écrit par Steven Bochco (Hill Street Blues, LA Law, NYPD Blue, puis Over There), Charles H. Eglee (NYPD Blue, puis The Shield) et Channing Gibson (St Elsewhere) parvient à combiner adroitement densité du propos et fluidité de l’exposition.

La preuve : la hiérarchie des personnages s’établit facilement. Au premier plan, on a Hoffman et Cross, et un peu en retrait, leurs entourages respectifs (le cabinet et la famille de l’un ; la maîtresse et la femme de l’autre). Sur le côté (ou en face, à vous de voir), il y a ceux qui se posent comme leurs adversaires, symboliques ou non (l’inspecteur Polson, le bureau du procureur avec Myriam Grasso et Roger Garfield). Et puis, il y a aussi tout ceux à qui le récit réserve déjà une place pour la suite de l’histoire.

Si ce premier épisode marche aussi bien, c’est parce qu’il applique à merveille une règle qui se perd un peu avec le temps (et avec laquelle la télé française a beaucoup de mal). Dans un bon pilote, on doit dire beaucoup de choses et on doit en esquisser encore plus… pour ne pas trop en dire.

L’objectif, c’est de créer le désir de revenir et faire naître le « sentiment des possibles ». On ne voit Neil Avedon que dans le prologue mais on sait déjà qu’il sera important. On ne voit pas le docteur Graham Lester (personnage crucial) mais son nom est déjà évoqué. Pareil pour le producteur Gary Blondo.

Dès le pilote, « Murder One » dessine les contours d’un univers foisonnant sans pour autant noyer le téléspectateur sous les infos. Dès le départ, on sent, on sait qu’on est face à une grande série.

A toutes ces considérations de fond s’ajoutent une maîtrise de la forme assez remarquable. A sa sortie (1995), on a souvent décrit la série comme une brillante adaptation télévisuelle de l’univers du roman noir. Ce qui est tout à fait juste. Mais c’est aussi et surtout un exercice assez bluffant sur la question du point de vue.

Ici, pas ou peu de scènes caméra à l’épaule pour créer une dynamique de mise en scène plus ou moins artificielle. L’idée géniale de Bochco et du réalisateur Charles Haid (qui a reçu l’Emmy du meilleur réalisateur pour ce pilote en 1996), c’est de jouer la carte de l’épure (on n’oublie jamais qu’on fait de la télé), en multipliant les formes d’écran qui capturent/diffusent les images pour mieux servir le récit. Enregistrements vidéo, écrans de chaînes d’info, objectifs de caméra de télévision… les formats s’intègrent avec fluidité dans la mise en images pour mieux nourrir le récit.

Au-delà d’une histoire de procès et du récit à énigme, la première saison de « Murder One » porte en effet une vraie réflexion sur le rapport aux images et à leur consommation. Qu’il s’agisse de course à l’information ou de… voyeurisme.

Si la façon de filmer reste donc classique, elle s’appuie toutefois sur une photographie particulièrement soignée, avec une palette de couleurs qui est riche mais utilisée de façon subtile.

A ce titre, le travail d’Andrew Schneider (puis d’Anthony Palmieri) est assez prodigieux : il ressort avec force à deux moments dans le pilote. D’abord, lorsque Ted Hoffman va chercher Julie Costello, la sœur de la victime, dans un petit aérodrome privé (la scène est formidable, notamment quand la fille descend du jet) et ensuite dans la dernière scène, alors que la petite Elisabeth Hoffman regarde son père à la télé et que la lumière de l’écran inonde littéralement sa chambre. Un must absolu avec la musique entêtante (tout au clavecin !) de Mike Post.

 

UN PILOTE REPRESENTATIF DE LA SUITE ?

Oui et non. Oui parce que les bases de l’histoire vont être développées dans le même esprit (et avec pas mal de coups de théâtre) mais non, parce que pendant la moitié de la saison, la série va combiner l’affaire Jessica avec des intrigues bouclées à la fin de chaque épisode. La seconde partie se consacrera, elle, intégralement au procès de la petite Costello.

Bien que très bien accueillie par la critique, la série, lancée peu après le très médiatique procès de la star de foot américain OJ Simpson, n’a jamais été un succès d’audience. Il faut dire qu’elle était programmée en face d’ « Urgences » qui était alors un vrai phénomène populaire.

Renouvelée pour une seconde saison, la série délaissera la formule « Une saison = un procès » pour trois affaires suivies successivement. Sans plus de succès et avec moins de maîtrise (toute la partie « réflexion sur le monde des images » passe complètement à la trappe). Mais elle n’en demeure pas moins agréable à regarder.

Murder One n’est actuellement disponible en DVD qu’en import anglais (avec sous-titres anglais).

 

(1) : un double pas vraiment réussi. Un peu flou, trouble. Et surtout au cœur d’un remake décevant.

(2) : La formule, employée par Martin Winckler, est extraite d’un court article de présentation de la série publié dans un numéro de la revue Génération Séries en 1996.

 

« MURDER ONE : L’AFFAIRE JESSICA », Episode 1, CHAPTER ONE, ABC (1996)

Créée par Steven Bochco, Charles H. Eglee et Channing Gibson

Showrunnée par Steven Bochco

Avec Daniel Benzali (Theodore Hoffman), Patricia Clarkson (Annie Hoffman), Mary McCormack (Justine Appleton), Jason Gedrick (Neil Avedon), Stanley Tucci (Richard Cross)

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