Privée de contrôle (critique de Marvel’s Jessica Jones 1.01)

Privée de contrôle (critique de Marvel’s Jessica Jones 1.01)

Note de l'auteur

Hier, le coup d’envoi de la toute première Comic Con de Paris a été marqué par la venue – de dernière minute – de l’équipe de la prochaine série Marvel à être disponible sur Netflix : Marvel’s Jessica Jones. Plus précisément, deux de ses actrices principales étaient sur place pour présenter l’univers de la série à la grande salle Melty, comble pour l’occasion et très convoitée – la file d’attente était assez gargantuesque. Krysten Ritter, alias Jessica Jones, et Carrie-Anne Moss, alias Jeryn Hogarth, ont tenté d’expliquer ce qui faisait le sel de cette nouvelle incursion à Hell’s Kitchen… avant de nous laisser juges avec une surprise : le tout premier épisode en avant-première française (déjà diffusé à New York il y a quelques jours) avant sa mise à disposition le 20 novembre. Alors, la deuxième carte retournée du carré d’as Marvel/Netflix est-elle un atout ? Éléments de réponse.

D’emblée, une narration familière d’une fois éreintée par des nuits sans sommeil nous accueille dès les premières secondes de l’épisode. Celle de nombreux films noirs auparavant, de détectives privés, de vieux routards (et vieilles routardes) apathiques, habitués à sonder les tréfonds de l’âme humaine et gérer des affaires épineuses pour le mieux offrant. Le sériephile averti fera le parallèle avec le pilote d’un autre diamant (souvent) noir, Veronica Mars, pour nous présenter Neptune et ses habitants. Mais la comparaison s’arrête là : le « téléspectateur » (ou consommateur multi-écrans ?!) de Netflix est déjà familier des entrailles de Hell’s Kitchen via Marvel’s Daredevil, diffusé au printemps dernier. Contrairement à Matt Murdock, qui a pas mal de ressources malgré son handicap, la vie de Jessica Jones, personnelle comme professionnelle, est plus que jamais précaire. Récolter des détails salaces sur des anonymes, se faire houspiller par des proches mécontents, les expédier manu militari hors de son bureau : telle est la routine quotidienne de l’ex-super-héroïne, qui a auparavant pris vie dans les cases de Brian Michael Bendis (le comics se nommait à l’origine Alias, avant de prendre le nom de Jessica Jones pour éviter la confusion avec la série télé, mais la Jessica Jones du petit écran – et moniteurs, smartphones et écrans d’avions, roohh là là, ndr – ne s’embarrasse pas d’Alias).

Luke Cage, rencontre de Jessica Jones, appelé à jouer un rôle de premier plan dans la suite de ses aventures. (Crédit : Myles Aronowitz/Netflix)

Luke Cage, rencontre de Jessica Jones, appelé à jouer un rôle de premier plan dans la suite de ses aventures. (Crédit : Myles Aronowitz/Netflix)

Whisky en lieu et place du café, appartement perpétuellement en bordel, Jones erre dans Hell’s Kitchen avec abandon, en espionnant des gens au hasard. Des gens comme Luke Cage (Mike Colter), barman sans histoires mais qu’elle arrive à lire sans peine dès leur première rencontre… mouvementée. La première affaire que nous la voyons traiter concerne Hope (Erin Moriarty), jeune fille originaire d’Omaha qui disparaît du jour au lendemain. Même si elle est engagée par ses parents, elle va découvrir que ce n’est en aucun cas une coïncidence…

Marvel’s Jessica Jones est sans doute la série de super-héros qui affirme le moins d’éléments du genre dans son démarrage. Le plus souvent la force surhumaine est utilisée de manière amusante lors des scènes de témoignage ou dans le quotidien morne de Jessica. Mais comme elle le rappelle elle-même : Jessica Jones est bien derrière elle, et il ne tient qu’à Melissa Rosenberg (showrunner et à l’œuvre précédemment sur Dexter et l’atroce minisérie avec Ashley Judd Red Widow), assistée de la scénariste chevronnée Liz Friedman (Dr House) de montrer son glorieux passé de super-héroïne ou de garder cette ligne d’anti-origin story. Jessica a un passé et elle est au fond du trou lorsqu’on débute, pas forcément le plus facile des points d’entrée pour une série qui est censée être du divertissement accessible à partir de 13-14 ans.

Il n’empêche : en termes de dramaturgie, il s’agit sans doute de la série la plus confiante et la moins légère de toutes celles de Marvel Television jusqu’à présent. Krysten Ritter teinte chacun de ses sarcasmes d’une lassitude propre à celle qui en a trop vécu. Et ses démons sont légion, mais semblent dériver d’un seul homme : Kilgrave (David Tennant). C’est lui qui apporte le surréalisme et le véritable cauchemar avec des teintes de violet à travers le pilote. Charisme sinistre de boogeyman, Gepetto glauque qui se manifeste après un an d’absence : si l’ex-Docteur (Who) ne donne pas corps à sa performance dans ce premier épisode, il a déjà une voix et une voie. Une décision saine de ne pas faire intervenir d’emblée l’antagoniste qui a déjà payé pour l’introduction de Fisk dans Daredevil.

Crédit : Myles Aronowitz/Netflix

Crédit : Myles Aronowitz/Netflix

Non pas que ce soit une dérive propre au rythme narratif de Netflix : à travers son pouvoir de contrôle mental et d’autosuggestion, Kilgrave (plus connu dans le Marvel Universe comme l’Homme Pourpre) est un Boogeyman qui revêt nombre de traumatismes que peuvent avoir nombre de femmes adultes. De la violation de l’intimité à l’agression sexuelle, Melissa Rosenberg met ces émotions en parallèle et rend le téléspectateur à la fois mal à l’aise et en empathie avec son héroïne. Si la formule est bien établie – Kilgrave sera le méchant de cette saison 1, d’autant plus difficile à neutraliser qu’il peut annihiler tous les efforts de Jessica d’une simple pensée – l’objectif est tout autre : retrouver le contrôle de sa vie et se libérer des traumas. Personnel, oui, mais pas forcément comme on l’attend. Une arche narrative certainement plus lourde que n’importe quel agent du S.H.I.E.L.D. et qui peut ouvrir le genre à des fans de drama qui n’ont pas d’affinité particulière avec les Marveleries. Le tout sans se vautrer dans les ficelles de cinéma bis comme les films « rape & revenge ». L’utilisation de la superforce sauve ainsi d’une relation abusive, et fait un écho subtil mais jamais surligné. Tout ce premier épisode, et les manipulations de Kilgrave sur Jessica mais aussi sur la victime, Hope, revêt des allures de trigger warning permanent. Le cadrage est souvent étouffant sans devenir un tic, le réalisateur SJ Clarkson faisant fi de la stylistique copier/coller suivant les cases. De la même manière, le Hell’s Kitchen est un paysage urbain terre-à-terre, sans aucun filtre et discrètement mis en relief par le chef opérateur Manuel Billeter, qui a officié sur Person of Interest et beaucoup d’épisodes de New York, police judiciaire. S’il y a bien une série Marvel TV qui nous permet de se balader en touriste dans Hell’s Kitchen by night, c’est bien celle-ci.

Du côté des personnages secondaires, ils sont introduits de manière efficace mais sans vraiment tirer l’ensemble vers le bas. L’ensemble de Jessica Jones reste relativement épuré, sans faute de goût dans le choix ni l’interprétation. On peut regretter les esquisses fades données à des personnages comme Trish (Rachael Taylor), qui n’est pas grand-chose d’autre que la confidente peu confiante, ou la manipulatrice Jeryn Horgath, qui semble être une photocopie de Patty Hewes et Rachel d’Orphan Black dans son tempérament glacial et distant.

Sur la foi de son premier épisode, Marvel’s Jessica Jones recycle l’univers du noir new-yorkais avec candeur, se rapprochant de l’esprit de polars indés… qui commencent à Sundance et finissent souvent sur Netflix aux Etats-Unis : la boucle est bouclée. Mais si Jessica Jones n’est pas (encore) la Defender la plus forte, elle a tout pour en devenir la favorite des sérievores. Après tout, « everybody roots for the underdog ».

Marvel’s Jessica Jones, saison 1, épisode 1. Créée pour la télévision par Melissa Rosenberg. Ecrit par Melissa Rosenberg. Réalisé par SJ Warren. Avec Krysten Ritter (Jessica Jones), Mike Colter (Luke Cage), Carrie Anne-Moss (Jeryn Hogarth), Rachael Taylor (Trish). Mise à disposition des 13 épisodes le 20 novembre sur Netflix.

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