Propos Recueillis : Vos impressions sur Lost ?

Propos Recueillis : Vos impressions sur Lost ?

Le 22 septembre 2004 débutait Lost sur ABC. A cette occasion et durant toute la semaine, le Daily Mars fêtera dignement l’anniversaire de cette oeuvre importante dans l’histoire de la télévision. Géniale ou vilipendée, elle ne laisse rarement indifférent et son final pourrait occuper une place aux côtés du Prisonnier par la violence des réactions. Aujourd’hui, le Daily Mars est parti recueillir l’avis de personnes qui ont fait du patrimoine cinéphile (ou du cinéma naphtaliné) leur passion, leur métier. Parce qu’il était intéressant de voir comment Lost a pu abolir certaines frontières entre les média, combien elle a su devenir un vaste sujet de fascination. Alors donnons la parole à ces gens dont l’érudition n’est plus à prouver et qui ont bien voulu jouer à ce jeu : Vos impressions sur Lost ?

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L’impression donnée par Lost est contenue dans le titre de la série. Perdu, on l’est à tous les niveaux. Perdu sur cette île déserte avec ces personnages que l’on ne connaît pas, perdu dans les méandres d’un scénario parfois incompréhensible, illogique même, perdu dans une temporalité qui refuse la linéarité et se met à faire des boucles folles…

Lost, c’est une sorte de trou noir qui nous aspire et nous jette sur une terre inconnue, un territoire mental labyrinthique. Un trou noir qui a également aspiré les scénaristes de la série qui semblent parfois aussi largués que nous, aussi perdus et démunis devant les pistes qu’ils ont mis en branle. Sentiment de vertige face à cette série qui semble plus forte que ceux qui la regardent, mais aussi que ceux qui la font. Comme s’ils avaient réveillé un monstre qui dévorait tout sur son passage. Monstrueuse, la série l’est pas sa voracité narrative (un avion écrasé, un tourbillon noir ; un ours blanc, un compte à rebours etc. etc.), par sa capacité à tordre le temps et la structure narrative classique, par sa durée (121 épisodes). Même Twin Peaks semble cadrée, bornée si on la compare à Lost, série protéiforme, qui mute d’épisode en épisode et échappe au contrôle de ses créateurs.

Son final si sage, si simple a surpris, jusqu’à décevoir beaucoup de monde. Je le trouve très beau car justement il ramène la série sur terre, comme si les créateurs abattaient d’un coup le monstre, comme un éleveur qui se déciderait à abattre un animal malade.

Olivier Bitoun directeur de Cinéphare, réseau de trente trois salles de cinéma et d’associations de cinéphiles de Bretagne, et membre de la rédaction de DVDClassik.

Dans l’épisode « Abed’s Uncontrollable Christmas » de la deuxième saison de « Community », Abed Nadir découvre un indice sous la forme d’un coffret de la première saison de « Lost ». Pour lui, le symbole est clair : « Promesses non tenues ».

Pas facile de défendre « Lost ». Entre une première saison indéniablement intrigante, mais qui semble concentrer tous les défauts des séries de grands networks – étirement artificiel du récit en cours de diffusion, trop-plein de personnages destinés à attirer le plus vaste auditoire possible, aka le syndrome « Heroes » – et une dernière saison que les plus magnanimes qualifieront de discutable – d’autres n’hésiteront pas à parler de « foutage de gueule » – et qui réussit l’exploit de se conclure comme tout le monde l’avait deviné six ans auparavant, en tentant de nous persuader du contraire.

Mais si on aime « Lost », on en fait abstraction, et on se concentre sur le cœur de la série, cette zone entre la moitié de la deuxième saison qui commençait à s’enliser et la fin de la cinquième. Une zone d’expérimentations narratives et d’explorations de concepts SF excitants : Jacob, l’Homme Noir, les déplacements temporels aléatoires, la machinerie interne de l’île… on n’hésitera pas très longtemps à attribuer en grande partie cette réussite à l’arrivée dans l’équipe créatrice de Brian K. Vaughan, rien moins que l’un des meilleurs scénaristes de comics en activité. Il faudra sans doute revoir « Lost » dans quelques années, à tête reposée, loin de l’engouement médiatique et des débats spéculatifs des fans, oublier les évidentes déceptions pour mieux goûter ses richesses. En l’occurrence l’important n’était pas la destination mais le voyage

Franck Suzanne,  éditorialiste web/CM chez TCM Cinéma et ex-membre de la rédaction de DVDClassik.

Je suis venu à Lost en pensant y trouver une version moderne des Robinson Suisse et de Robinson Crusoë, oeuvres fondatrices de mon enfance. Mais c’est tombant par hasard, il y a quelques mois, sur une rediffusion du Fléau (The Stand) que cela m’a sauté aux yeux : Lost, ce n’est pas tant Daniel Defoe que Stephen King. Pacôme Thiellement et les exégètes de Lost l’ont dit mieux que moi, mais c’est en revoyant l’improbable brouet mystico-moche dans lequel errent une égérie de John Hughes (Molly Ringwald), Youngblood (Rob Lowe) et Parker Lewis (Corin Newmec), que je me suis rappelé, en creux, toute la force de la série d’Abrams et Lindelof.

La plupart des thèmes du monumental roman de Stephen King sont dans Lost, en filigrane. Le paradoxe, c’est que les scripts de Lindelof les conte autrement mieux que l’adaptation officielle. Parce que Lindelof et ses équipes font du King sans son auteur – le Stephen King producteur qui tapote sur l’épaule de Mick Garris et lui fait les gros yeux au cas où lui viendrait l’idée incongrue d’avoir une idée de mise en scène. A l’inverse des adaptations corsetées du King, il y a dans Lost cette capacité de la série américaine contemporaine à dégainer des acteurs inconnus plutôt que des has-been abonnés aux back-catalogues de vidéo-club. Qui connaissait Michael Emerson avant 2004 ?

Il y a dans Lost ces sidérantes embardées narratives, flash-forward et autres flash-sideways qui ridiculisent les bête décalques littéraux de Mick Garris. Il y a aussi et surtout dans Lost cette foi inexpugnable dans l’art du feuilleton. J’ai toujours aimé King pour sa capacité à vous prendre par la main et vous embarquer pour 1500 pages. Paradoxalement, aucune adaptation TV (Ça, Le Fléau, Under The Dome… ) n’a jamais réussi à rendre le plaisir feuilletonesque de ses plus épais romans.

Il aura fallu attendre Lost, l’adaptation qui ne dit pas son nom, pour réussir ce tour de force. Je suis venu à Lost par Daniel Defoe. Mais c’est Le Fléau et Ça que j’ai relus à la fin du dernier épisode.

Xavier Jamet, Responsable éditorial du site internet de la Cinémathèque Française et Co-Fondateur de DVDClassik

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