Qui a peur de la mort ? : un roman majeur et magique

Qui a peur de la mort ? : un roman majeur et magique

Note de l'auteur

Pour accompagner la sortie d’une novella et d’un nouveau roman de Nnedi Okorafor, ActuSF a la bonne idée de republier Qui a peur de la mort ?, périple d’Onyesonwu dans une Afrique post-apo durement marquée par le machisme.

L’histoire : Dans une Afrique post-apocalyptique, la guerre continue de faire rage. Enfant du viol, rejetée par les siens du fait de sa peau et ses cheveux couleur de sable, Onyesonwu porte en elle autant de colère que d’espoir. Seule sa mère ne semble pas étonnée lorsqu’elle se met à développer les prémices d’une magie unique et puissante. Lors de l’un de ses voyages dans le monde des esprits, elle se rend compte qu’une terrible force cherche à lui nuire. Pour en triompher, elle devra affronter son destin, sa nature, la tradition et comprendre enfin le nom que sa mère lui a donné : Qui a peur de la mort.

[Note : ce roman avait déjà fait, en 2017, l’objet d’une chronique par Déborah. Je voulais néanmoins lire ce roman fondateur du travail de Nnedi Okorafor, en préparation de la future chronique de Kabu Kabu.]

Mon avis : De l’importance du nom et des mots… « Onyesonwu » veut donc dire « Qui a peur de la mort » (la présence ou l’absence d’un point d’interrogation a ici son importance). La jeune fille est une ewu, terme qui signifie « né.e dans la douleur », car elle est le fruit du viol d’une femme okeke par un Nuru, deux peuplades plus qu’opposées : les Nurus semblent s’être donné pour destin, sur la base du Grand Livre, d’exterminer les Okekes jusqu’au dernier. Et leur grande technique est de violer un maximum de femmes okekes afin qu’elles portent leurs enfants, puis de les renvoyer chez elles. Comme des virus créés pour abattre les défenses de l’ennemi, et in fine le tuer. Détruire sa volonté, son sens de l’existence. Sa présence même au monde.

Une femme okeke ne tuera jamais un enfant qui pousse en elle. Elle osera même s’opposer à son mari pour le garder en vie. Toutefois, la coutume veut qu’un enfant appartienne à son père. Ces Nurus les avaient empoisonnées. Une femme okeke qui donnait naissance à un enfant ewu était liée aux Nurus par son biais. Les Nurus cherchaient ainsi à détruire à la racine les familles okekes. »

Une situation que tout le monde paraît avoir intégrée au plus profond. « J’étais une souillure », dit Onyesonwu. « Un poison. » Cette situation de terrible oppression de la femme par l’homme, qui traverse tout le roman de Nnedi Okorafor, Onyesonwu aura l’occasion, à de multiples reprises, de le percuter de front et de s’y opposer. Avec violence s’il le faut. Les descriptions de certaines scènes insoutenables par l’autrice sont paradoxalement toujours traitées avec un certain détachement. Non sans émotion, mais avec un peu de distance – on comprend à la fin du livre d’où vient cette absence partielle d’émotion. De quelle bouche sortent les mots d’Onyesonwu. Et dans quelles conditions ils sont recueillis.

Najiba, enceinte d’Onyesonwu, erre vers les terres désolées de l’Est, loin des Nurus, dans les limbes du désert. Accouche dans le désert. Y élève sa petite fille qu’elle veut sorcière, toujours en mouvement. À cause de cette enfant ewu, on la prend pour une « concubine des Nurus », par refus d’envisager seulement les massacres et les viols perpétrés dans l’Ouest. Et on la chasse à coup de pierres – le motif de la lapidation traverse lui aussi le roman. Peut-être pour souligner le choc de la terre et de l’esprit, opposés par l’ignorance.

Nnedi Okorafor (c) Cheetah Witch

Au sein des scènes de violence, on peut inclure celle de l’excision, le « rite de la 11e année ». Ici une expérience volontaire de la part d’Onyesonwu, qui veut endiguer les désagréments qu’elle cause, par son étrangeté propre, à sa mère et à son père adoptif, mais aussi par l’espoir de devenir enfin « normale ». Un membre de la communauté à part entière. La scène, à nouveau, est à la fois insoutenable par son contenu mais rendue supportable, « lisible » par ce détachement partiel de la narration :

J’étais un animal pris au piège. Pas par ces femmes, ni par cette maison, ni par la tradition. Pris au piège par la vie. Comme si j’avais été un esprit, libre pendant des millénaires, puis qu’un jour quelque chose s’était emparé de moi, quelque chose de violent, d’irascible et de vindicatif, et que j’avais été jetée dans ce corps que j’habitais actuellement. J’étais à sa merci, à la merci de ses lois. Alors, je pensai à ma mère. Elle était restée saine d’esprit pour moi. Elle avait vécu pour moi. Je pouvais bien faire ça pour elle.
Je me couchai sur le drap en essayant d’ignorer le regard des trois autres filles, posé sur mon corps d’ewu. Je les aurais toutes giflées. Je ne méritais pas ces yeux inquisiteurs dans un moment aussi terrifiant. La guérisseuse et l’architecte me saisirent les jambes. La couturière et ma grand-tante les bras. L’Ada prit un scalpel. »

Les jeunes filles perdent une part de leur corps et reçoivent un caillou à garder, toujours, sous la langue. Comme une entrave à leur parole ? Outre sa peau et ses yeux qui « avaient la teinte bizarre du sable », la petite Onyesonwu attirait déjà les chouettes en chantant. Son « chant du désert » fait se rassembler papillons, scarabées et autres oiseaux-mouches. Un pouvoir qu’elle développera, avec beaucoup d’autres, au cours de sa finalement courte vie. Car Onyesonwu est aussi une eshu : elle peut changer de forme, se transformer en oiseau notamment (tout en restant femelle) : « Lorsque je me concentrais sur l’idée, je sentais le moineau et le vautour juste sous ma peau. »

À partir de sa rencontre avec Mwita, un jeune homme lui aussi ewu (mais sans être le produit d’un viol), apprenti du sorcier local, les jeux de miroir ne vont cesser de s’amplifier. En trios plutôt qu’en duos, d’ailleurs. « Trois est le nombre magique », dira Sola beaucoup plus tard. Les images se détriplent, les couples sont toujours complexes, mouvants, incomplets. Une troisième pointe du triangle vient en permanence troubler les duos amoureux ; singulièrement, la figure du père pour Onyesonwu et Mwita.

En butte au sexisme d’une société profondément patriarcale, Onyesonwu se réaffirme constamment, lutte contre la mésestime de soi que lui imposent sa culture et (quasiment) chaque homme (voire femme) qu’elle rencontre. Même Mwita a de ces réflexes machistes contre lesquels il doit lui-même lutter. Le sorcier Aro a été jusqu’à enchanter les scalpels de l’excision, pour que les jeunes filles excisées ressentent une douleur intense en cas d’excitation sexuelle… et ce, jusqu’à leur mariage. Comme le souligne Luyu avec amertume, « on nous mystifie pour qu’on prenne nos maris pour des dieux. » Sans oublier l’obsession masculine pour les menstruations comme source supposée d’impureté.

Lors de son initiation, Onyesonwu doit « mourir », transportée dans la tête d’une femme qu’on lapide à mort. Cette dimension féministe très forte n’est pas sans évoquer L’Incivilité des fantômes de Rivers Solomon. Autre livre post-apo (mais dans l’espace, cette fois), autre lutte d’une jeune femme contre une civilisation qui veut la maintenir dans les « ponts inférieurs » de l’existence, en raison de son sexe et de sa couleur de peau.

Lorsqu’on est une femme ewu, on est doublement, triplement esclave. À Jwahir où elle vit jusqu’à son départ vers l’ouest, les ewus sont des parias. À Banza, les femmes ewus se prostituent et Onyesonwu est menacée de viol, mais d’une façon qui fait passer ce traitement comme « normal », presque une conversation. « Les anormaux se retrouvaient toujours à servir les gens normaux », qu’il s’agisse de femmes ewus parquées dans un bordel, ou de jumeaux qui portent bonheur à toute une ville et sont donc entretenus… jusqu’à ce que l’un des deux vienne à mourir. Le jumeau restant est alors chassé car il porte désormais malheur.

Tout part, dans Qui a peur de la mort ?, symboliquement de la mort et de l’enterrement du père adoptif d’Onyesonwu, son vrai père, son père adoré, dont elle manque de réanimer le cadavre lors de la mise en terre. Et comme cette tentative involontaire de faire revenir son père par ses pouvoirs, la magie, dans le roman, est partout mais finalement très peu montrée, et toujours de façon anti-spectaculaire : un chant pour attirer les chouettes, un juju simple pour composer un feu de roche, attraper des lièvres et trouver des œufs de lézard, un jeûne pour pénétrer dans les « étendues sauvages » (royaume des esprits)… Même quand, grâce à son pouvoir d’eshu, Onyesonwu fait « repousser » son clitoris, c’est raconté sans pathos, sans emphase.

La société des Vahs paraît dès lors une utopie. Ce peuple qui vit au cœur paisible d’une tempête de sable, suit ses instincts et pratique le juju comme une activité habituelle. Une société de liberté, de non-possession, de mouvance acceptée, sans violence, qu’elle soit psychologique ou physique. Et une vraie parenthèse de bonheur pour Onyesonwu qui, et ce n’est pas un hasard, y accède à un stade supérieur de son existence de magicienne.

Puis Onyesonwu repart vers l’Ouest, vers son géniteur, vers le pays des Nurus où l’oppression des Okekes est monnaie courante, et leurs meurtres à peine un passe-temps : une évidence. La jeune ewu y provoquera une tabula rasa, révélant la maladie de la ville de Durfa et poussant cette maladie « à se dresser comme un cobra frénétique ». En définitive, le « poison » qu’elle pensait être soignera-t-il le royaume des Sept Rivières en misant sur la technique du « feu par le feu » ?

Même la fin de ce roman subtil, extrêmement bien écrit (et traduit), fluide et prenant comme la huitième rivière de ce Soudan qui ne révèle son nom quand dans les dernières lignes, laisse de la place à l’incertain, à l’imagination, à un renouveau multiple dans ses possibles. Destinée à « réécrire le Grand Livre », Onyesonwu réécrit sa propre vie et le roman que l’on tient entre nos mains. Un grand roman.

Publié une première fois en français par ActuSF en 2017, Qui a peur de la mort ? est en cours d’adaptation sous forme de série pour HBO depuis un bon moment déjà (avec nul autre que George R.R. Martin comme executive producer). On l’attend avec impatience, tout comme Binti, une novella SF de Nnedi Okorafor, adaptée cette fois pour Hulu. La présente réédition de Qui a peur de la mort ? accompagne d’ailleurs la sortie de Binti chez le même éditeur, tout comme celle du roman Kabu Kabu. Beau tir groupé.

Qui a peur de la mort ?
Écrit par
Nnedi Okorafor
Édité par ActuSF

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