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Ramin Bahrani et Michael Shannon (99 Homes) : « Le vrai méchant dans le film, c’est le système »

Ramin Bahrani et Michael Shannon (99 Homes) : « Le vrai méchant dans le film, c’est le système »

Michael Shannon à Deauville le 5 septembre 2015. Photo : Florian Etcheverry/Daily Mars

Michael Shannon à Deauville le 5 septembre 2015. Photo : Florian Etcheverry/Daily Mars

Reparti avec le Prix du Public au dernier Festival du Film de Deauville, 99 Homes est un drame social nous amenant dans un engrenage systémique duquel va être victime Dennis (Andrew Garfield), jeune père vivant avec son fils et sa mère (Laura Dern). Mais, suite à un défaut de paiement et un jugement en sa défaveur, il est dessaisi en cinq minutes chrono de tous ses biens. L’homme chargé de l’expulsion, Rick Carver (Michael Shannon) fait fortune dans la saisie de biens. Un pacte Faustien au cœur du film va vite s’établir entre les deux hommes. Énergique, fait de crises de nerfs et de plans, le film nous plonge au cœur d’une Floride de la classe moyenne qui se paupérise de plus en plus, alors qu’un gigantesque Monopoly transfigure des quartiers entiers jours après jours. Une réalité qu’a suivie de près Ramin Bahrani qui avait fait le déplacement à Deauville, avec son acteur principal Michael Shannon. Morceaux choisis de notre rencontre.

Sur le genre du thriller auquel appartient le film :

Ramin Bahrani : En tant que réalisateur et scénariste, on doit rester ouverts à ce qui peut se passer. On ne veut pas commencer un film avec des idées préconçues de ce que c’est, mais le laisser prendre forme de lui-même. Aller en Floride, et passer une semaine sur le terrain, c’était juste une corruption qui donnait le tournis. Je savais qu’il y avait de la corruption du côté des banques, ainsi qu’à Washington et Wall Street. Mais j’ai pu réaliser à quel point il y avait de la corruption au palais de justice, dans les agences immobilières, chez les propriétaires de terrains, chez les propriétaires de logement, partout. Et également la violence du système : on voyait des habitants tirer à vue depuis leur maison ou se suicider pour la sauver. Je me suis juste dit « voilà ce que ça va être » et ensuite je m’y suis tenu.

Pendant le tournage, aux côtés de mon très compétent chef opérateur, Bobby Bukowski, on voulait avoir la caméra toujours en mouvement, qu’elle soit à l’épaule ou de la Steadycam très travaillée. Le film est un mélange des deux. La première séquence du film est un plan-séquence de trois minutes, très chorégraphié, en Steadycam. Ensuite, il y a une séquence d’éviction de 10 minutes qui est très chaotique, caméra à l’épaule, qui mêle dialogues écrits et improvisations des comédiens.

Sur les acteurs apparaissant dans le film, sous le coup d’une éviction :

R.B. : C’est un mélange entre comédiens professionnels et amateurs. Mes trois premiers films étaient faits avec des acteurs non-professionnels. Donc, j’avais une longue histoire, et j’avais apprécié cette expérience. Par exemple, le shérif qui accompagne Michael Shannon pour les évictions est un vrai shérif, qui mène les évictions. Pareil avec l’équipe de nettoyage qui sort les affaires des maisons et les mettent à la rue : c’est ce qu’ils font en vrai. L’un d’entre eux est un acteur, mais tout le reste est composé de pros. Quand Andrew fait des évictions, tous les autres sont de vraies personnes, et je n’ai pas dit à Andrew qui était figurant ou acteur. Il a fait comme si tout le monde l’était, parce qu’il ne savait pas. Cela rehausse l’authenticité de la scène, car il devait s’en tenir au scénario en tant qu’agent immobilier et il ne savait pas ce que les autres allaient dire. Dans le cas du vieux monsieur, je lui ai dit que c’était une vraie personne atteinte de démence, parce que j’avais vu des cas d’éviction impliquant des personnes comme celle-ci. J’ai coupé les parties de démence parce que les critiques diraient que j’insiste trop. La vie est plus que ce que l’on peut supporter en tant que public, on n’y croirait pas. Donc tout ça a ajouté à l’atmosphère. Notre chef décorateur a aussi travaillé en étroite collaboration avec Bobby Bukowski sur de l’éclairage naturel, de façon à ce qu’Andrew, Michael et Laura puissent se déplacer librement dans les propriétés. Et lorsque le shérif débarque, la tension monte d’un cran.

Sur la photographie du film :

Une partie de l’esthétique du film doit être belle, ensoleillée, et claire, et pas sombre et sinistre. J’ai été en Floride, et ce n’est pas du tout ça. Même les chambres de motels sont bien éclairées. Le vrai méchant, c’est le système. N’importe où dans le monde, les gens le savent.

ramin bahrani

Ramin Bahrani, réalisateur, le 6 septembre à Deauville.

On voit très peu Rick Carver dans sa vie privée, et on ne le voit pas être affecté par sa profession dans sa vie personnelle. Etait-ce fait exprès, de présenter Rick Carver d’abord comme un businessman ?

Michael Shannon : Rick Carver n’a pas choisi une carrière de criminel, et il connaît beaucoup son métier. C’est une profession difficile à maîtriser, et c’est difficile de connaître toutes ces lois, décrets et règles. On les rend incompréhensibles volontairement, donc les gens sont intimidés et ils supposent que les banques vont prendre soin d’eux ou quelque chose dans le genre. Mais bien sûr, elles n’ont aucun intérêt à le faire. Donc Rick est juste quelqu’un de très intelligent, qui a trouvé le moyen de comprendre comment ce système fonctionne et comment en profiter. Les gens que j’ai rencontrés quand je faisais des recherches pour le film, ils ne le voyaient sous aucun autre angle que celui de leur métier. Ils font juste leur travail. Aussi peu plaisant que puisse être une procédure d’éviction, ce n’est pas illégal. La personne qui fait infraction à la loi, c’est celle qui est expulsée.

R.B. : Je pense qu’on voit les facettes de Rick Carver au fur et à mesure du film. Si on regarde la séquence d’ouverture du film, dans la composition de Michael, on voit qu’il souffre. La manière dont le flic lui dit sarcastiquement « vous parlez de quelqu’un qui vient de se suicider », il marque presque une pause. Il s’apprête à dire ce qu’il pense mais il ne le fait pas, il prend des précautions. On voit sa famille parce qu’il aime ses gosses, en réalité. Mais il voit sa maison comme une marchandise qu’il n’hésitera pas à revendre. Cela dit, il ne mettra pas ses enfants dans un motel. Il est plus futé que ça. J’ai toujours trouvé un moyen de justifier son comportement. Bien sûr, le parcours du personnage d’Andrew est plus mouvementé. Il est celui qui va de l’éviction de sa propre maison à l’organisation d’évictions pour d’autres, et celui qui est tenté d’avoir plus que ce dont il a besoin.

M.S. : Je pense que Rick pourrait passer le restant de ses jours sans faire d’éviction, il déteste ça. J’espère que cela est transmis à l’écran. Quand il expulse Dennis Nash, ça ne lui fait pas plaisir. Mais qu’est-ce qu’il y peut ? Il faut bien quelqu’un pour expulser ces gens, car ce n’est plus la leur.

Sur le pacte de Faust au cœur du film : 

Je pense que c’est un vrai archétype, peu importe le pays ou la culture. Je l’ai adapté à une dynamique de mentor corrompu/apprenti parce qu’il y a plus de choses à y explorer. Pour moi, même si on a vu tous ces éléments dans un thriller, le film s’intéresse à un monde qu’on ne connaît pas. Je ne connaissais pas le monde de l’immobilier, les problématiques d’accès à la propriété, d’escroqueries. On n’a jamais vu quelqu’un être viré de cette façon, pas même dans Les Raisins de la colère. John Ford est un des réalisateurs de référence lorsqu’on veut faire un film. C’est le revers de la médaille du Loup de Wall Street. Scorsese et DiCaprio parlent des gens qui ont perdu leur maison, mais le film ne parle pas de ça. Le nôtre parle de la manière de lier les deux mondes.

Sur Ernst Lubitsch :

J’adore Billy Wilder, et son dicton est « What Would Lubitsch Do?” « que ferait Lubitsch ? ». Ernst Lubitsch était très important pour la séquence d’ouverture : dans Trouble In Paradise, le film s’ouvre à Venise. N’importe quel autre réalisateur montrerait la belle ville. Comme Lubitsch fait le contraire, l’histoire s’ouvre avec des déchets. Puis un éboueur vient les récupérer et le champ s’élargit, alors qu’il les met dans une gondole ! Je me suis dit : « Les gens vont penser que c’est sur l’immobilier, déprimant, et lent. Quelle est la manière de commencer qui est à l’opposé de ce que les gens pensent ?». Et c’est comme ça que ça m’est venu.

Le film a mis beaucoup de temps à sortir après sa présentation en 2014 à Toronto. Avez-vous l’impression que le film peut avoir du mal à atteindre son public ?

M.S. : Je pense que s’il a mis du temps à sortir c’est aussi du fait que la compagnie qui a acheté le film est assez jeune. Ils sont encore en train de développer leur infrastructure et ils n’étaient pas prêts à sortir le film convenablement avant. Pour autant, Ramin a obtenu ses financements assez facilement.

Si l’on se focalise sur la relation entre Dennis et Rick, 99 Homes ressemble beaucoup à du Sidney Lumet. Le genre « social drama » fut très populaire dans les années 70-80. Les films sur l’injustice, l’attente de verdict, les sujets de société… Ce n’est pas quelque chose qu’il faut craindre. Au contraire, je crois qu’il en faudra beaucoup plus et qu’il serait souhaitable de ramener le genre au premier rang.

99 Homes sortira en e-cinéma en janvier 2016. Interviews réalisées les 5 et 6 septembre à Deauville, lors de tables rondes en présence d’autres journalistes dont Le Bleu du Miroir, Regardez-Moi ça, Après La Séance et Mondociné. 

 

 

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