Recap : Dur à avaler (Twin Peaks Part. 8 / Showtime / Canal Plus)

Recap : Dur à avaler (Twin Peaks Part. 8 / Showtime / Canal Plus)

Note de l'auteur

Lors du récapitulatif précédent, j’avais cru distinguer un “épisode charnière”. J’aurais sans doute dû rester plus mesuré ! S’il se passe bien peu de choses “tangibles” dans ce huitième volet – très dénué de dialogues également –, nul doute que c’est bien celui là qui restera dans les mémoires.
Une explosion (dans tous les sens du terme), un geste artistique, une rencontre effrayante à plus d’un titre aussi. Bref, une heure de télévision complexe à digérer tout en étant belle par sa simplicité ! Du Twin Peaks au sommet de son art.

Attention : Ceci est un récapitulatif détaillé. Il s’adresse à un lecteur ayant vu ledit épisode !

Cette huitième partie est profondément séminale. Il y est très largement question du motif de la naissance, directement mais aussi indirectement en cela qu’il déclenche une multitude d’ouvertures pour l’univers de la série, passé et futur.
Malgré cette irruption d’un nouveau champ des possibles peu ou pas encore explorés, la structure de cet épisode demeure résolument très simple. Quatre actes successifs et bouleversants que l’on abordera ici par leur signification première. Il sera bien temps ensuite d’en extraire les conséquences, deuxième lecture et autres degrés de suppositions (modestement initiés dans les rubriques “Mystères” et “Théories” ci-après).

You have something I want, Ray.

On retrouve le Cooper maléfique (Kyle MacLachlan) et Ray (George Griffith) au volant de leur voiture de location, gracieusement fournie par le directeur de prison (voir épisode précédent). Le « Cooplegänger » est plus que jamais très sûr de lui et il en profite pour pirater le système de suivi (GPS) de la voiture – de manière bien peu convaincante d’ailleurs – avec son téléphone.
Les deux hommes empruntent ensuite les petites routes et le Cooper maléfique pense pouvoir profiter d’un arrêt pipi pour se débarrasser de son acolyte après lui avoir soutiré l’information qu’il voulait tant. Mais, coup de théâtre, Ray est non seulement armé, mais il s’est également arrangé pour laisser une arme inoffensive à son adversaire, qu’il abat prestement par conséquent. À ce stade, la surprise fait son petit effet mais nous n’avons encore rien vu…

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Car dès que le Cooper maléfique touche le sol, une nuée de formes spectrales vient entourer son corps et procéder à une forme d’incantation. Dans un deuxième temps, trois d’entre eux semblent enduire le corps de son propre sang jusqu’à ce qu’une forme de type blob naisse du ventre de la victime. De cette masse noire surgit en surimpression le visage bleuté de Bob, symbolisant ainsi son extraction d’un hôte devenu inutile.
Terrorisé, Ray s’enfuit sans demander son reste ! Nous accusons le coup également, mais David Lynch nous transpose ensuite dans la salle du Roadhouse afin d’y écouter les Nine Inch Nails (voir rubrique musique ci-après) pour souffler un peu, si l’on peut dire. Lorsque nous retournons sur les lieux après le concert, le Cooper maléfique revient à lui. Mais dans quel état ? Il faudra attendre au moins le prochain épisode.

July 16, 1945. White Sands, New Mexico. 5:29 AM (MWT).

Changement de décor pour le deuxième acte. Nous voici en 1945 quelque part au Nouveau Mexique pour assister à la première détonation nucléaire, nom de code Trinity, dans le cadre du projet Manhattan, lequel aboutira bien sûr aux bombardements de Nagasaki et Hiroshima.
Il ne s’agit pas d’images d’archive mais d’une reconstitution assez fascinante il faut bien le dire. Le segment est en noir et blanc mais il se prolonge au cœur de l’explosion pour y trouver de la couleur dans une construction visuelle magistrale.
Parallèlement, David Lynch vient y apposer un montage syncopé d’une station service d’abord juste perturbée par un petit nuage de fumée, puis soumise à une forte activité de la part d’un large groupe « d’hommes des bois » (c’est ainsi qu’ils sont crédités) similaires à ceux qui sont venus assaillir le Cooper maléfique précédemment.

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Surtout, des tréfonds de la détonation, une entité aux formes féminines accouche (ou vomit si vous préférez) une substance accompagnée de nombreux œufs et d’une masse semblable à celle qui vient de quitter le corps du Cooper maléfique, affichant toujours le visage de Bob. La métaphore est transparente. L’action de la fission nucléaire produit des retombées néfastes, ici un jet dirigé vers le bas pour souiller l’environnement immédiat.
L’ensemble est époustouflant qu’il s’agisse des représentations de la détonation, en passant par les plans de la station service jusqu’à la procréation finale de cet acte. Ces trois composantes s’inscrivent toutes dans une démarche à mi-chemin entre le cinéma expérimental et l’art vidéo. De loin le passage le plus sidérant de l’épisode, même si le reste est formellement remarquable également.

Vient ensuite le troisième acte et un passage dans le monde violet (entrevu par Dale dans la Part. 3). On découvre une vaste bâtisse juchée au sommet d’une falaise dans laquelle le géant (Carel Struycken) est entouré d’une femme, créditée comme Señorita Dido (Joy Nash). Le géant est prévenu par alarme d’une situation critique. Il en prend connaissance sur grand écran via quelques extraits qui se terminent par un gros plan sur l’espèce de blob qui contient Bob ! Le géant entre alors en transe et se met à léviter pour finir par accoucher – lui aussi – d’une poussière d’étoiles mordorée de laquelle émerge une orbe, arborant le visage d’une jeune Laura Palmer (Sheryl Lee). C’est la Señorita qui recueille la sphère avant de la projeter vers un instrument, lequel projette le réceptacle vers une reproduction de la terre apparue entre temps sur l’écran.
De toute évidence, la séquence fonctionne de manière symétrique avec la “naissance” de Bob. Mais il est bien plus difficile de prédire quelle forme prendra l’orbe du géant à l’avenir.

Oh. Look. I found a penny. Oh. And it’s head’s up. That means it’s good luck.

Le quatrième acte nous permet de revenir sur terre, mais il n’en reste pas moins foncièrement fantastique. Nous retrouvons le Nouveau Mexique mais en l’an de grâce 1956. Un œuf – peut-être issu de la forme maternelle aperçu durant l’explosion de Trinity – éclot et laisse découvrir un “batrasecte”, soit un intermédiaire entre une grenouille et un insecte ailé.
Vient ensuite un jeune couple d’adolescents flirtant innocemment et qui finiront par s’embrasser. Mais parallèlement, on retrouve à nouveau une apparition d’hommes des bois. L’un d’entre eux (Robert Broski), une cigarette à la bouche, interpelle un conducteur sur le bord de la route pour lui demander du feu avec une voix métallique surréelle : “Got a light?”.

This is the water. And this is the well. Drink full and descend. The horse is the white of the eyes and dark within.

twin-peaks_308_montage2L’homme des bois à la cigarette récite ensuite ce mantra/poème sur les ondes d’une radio locale qu’il vient de prendre d’assaut (remarquez la proximité avec l’univers d’Edward Hopper ; voir ci-contre). Il semble exercer une peur paralysante qui neutralise chacune des personnes qu’il croise. Il semble surtout très friand de l’exercice qui consiste à broyer des crânes avec sa seule main. Plus étrange encore, sa logorrhée qu’il répète plusieurs fois semble frapper à distance les malheureux auditeurs de la radio. C’est notamment le cas de la jeune fille (Tikaeni Faircrest) aperçue un peu plus tôt. Elle semble s’endormir à point nommé pour recevoir le batrasecte qui n’en demandait pas temps pour se faire avaler !

L’homme des bois à la cigarette n’a pas trouvé de feu mais il repart en disparaissant dans la nuit. Un hennissement semble l’accompagner !

Voilà un épisode qui ne laissera personne indifférent. On devrait, à coup sûr, le citer comme pinacle de cette saison 3, que l’on soit fervent ou détracteur. Quand bien même il fait office d’embardée aux confins de l’étrange, il n’en demeure pas moins d’une simplicité manifeste de prime abord. Néanmoins, il n’est en rien gratuit. Chaque élément s’inscrit dans l’univers de la série et vient compléter un récit décidément protéiforme.

Du reste, la performance formelle est ahurissante. Qu’elle puisse apparaître/naître sur le “petit” écran a valeur de symbole et devrait agiter durablement la critique. Il faudra l’analyser avec le recul et à hauteur de la déflagration qu’il représente. Quelque part, cette performance était attendue, s’agissant de David Lynch et Mark Frost mais il faudra du temps pour la recevoir comme il se doit.
Enfin, rappelons que ce geste créatif (Lynch) mais aussi narratif (Frost) correspond pleinement à ses deux créateurs. C’est une démarche sincère et nous ne pouvons que célébrer la liberté qui leur a été accordée pour l’exprimer.

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Mystères :

  • Après avoir fui le corps du Cooper maléfique “assailli” par les hommes des bois, Ray prend la direction de la ferme. S’agit-il du lieu isolé dans lequel on faisait connaissance avec lui et Darya ?
  • Quelles sont les motivations des hommes des bois ? Ont-ils un autre but que les entités comme Mike ou Bob ? Sont-ils multiples, entre ceux comme celui qui semblait posséder Bill Hastings et celui à la cigarette (à la fin de cet épisode) qui semble moins spectral ?
  • Ray aurait donc été engagé par Philipp Jeffries. Mais s’agit-il du même Jeffries que dans Fire Walk with Me ? N’aurait-il pas lui aussi évolué ? Peut-être est-il soumis au phénomène des dopplegängers ? Mais surtout, pour quelle raison en veut-il au Cooper maléfique ?
  • Le château en haut de la falaise, dans le monde violet correspond-t-il à la loge blanche ? (Vous aurez notamment remarqué que nous sommes passés – essentiellement – au noir et blanc à l’intérieur). C’était très certainement dans ce lieu que se déroulait le tout premier échange – très codé – de la saison entre Dale et le géant. Était-ce l’endroit dans lequel s’est retrouvé Dale avant d’être projeté à la place de Dougie ?
  • Bien évidemment, l’acteur qui interprète le géant a vieilli. Mais s’agit-il réellement du même personnage qui apparaissait dans les saisons 1 et 2 ? Pourquoi est-il crédité avec des points d’interrogation ? Le site Welcome to TP pense avoir trouvé la son véritable nom ! (Nous n’avons certainement pas fini d’en apprendre sur son compte).

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Théories :

  • Dans quel état allons-nous retrouver le Cooper maléfique ? Il semble acquis que Bob a été extrait de son corps par les hommes des bois. On peut imaginer que s’il devait connaître un nouveau faux pas, voire un retour dans la loge noire, Dale pourrait enfin retrouver ses esprits. Dans le cas inverse, et à ce stade, il n’est plus à exclure que Dale/Dougie reste tel quel, malgré les supplications de Mike. Auquel cas, ce serait tout de même un formidable contrepied que d’aboutir la saison avec un héros devenu légume.
  • La figure féminine qui donne naissance à une substance remplie d’œufs – et accessoirement d’une forme contenant l’entité Bob – est créditée comme se nommant “l’expérience”. On peut donc la relier à l’apparition qui venait tuer les deux tourtereaux installés devant le cube en verre au début de la saison. On peut également la relier au symbole de la carte à jouer un peu étrange du Cooper maléfique (Source). “L’expérience” représente donc le pouvoir auquel Bob et/ou le Cooper maléfique souhaiteraient avoir accès, si ce n’est en prendre la place !
  • Et si nous n’avions pas assisté à la naissance de Bob mais à un voyage dans le temps ? (Source) Une fois extrait du ventre du Cooper maléfique, le blob de Bob se retrouve projeté en 1945 ! Cette éventualité serait corroborée par l’étrange scène finale de l’épisode précédent avec les deux plans successifs très distincts au Double R. Le changement indiquerait une réalité altérée après le déplacement temporel de Bob. Les conséquences d’une présence plus ancienne de sa part pourraient être multiples…
  • Indépendamment d’un éventuel retour dans le temps, l’orbe avec le portrait de Laura peut avoir plusieurs conséquences. Laura avait déjà son dopplegänger en quelque sorte : sa cousine Maddy Ferguson. On imagine assez facilement qu’elle puisse revenir au centre de la série. Elle pourrait être augmentée de la conscience de Laura, offrant ainsi une sorte d’équivalent antagoniste au Cooper maléfique.
  • Va-t-on revoir l’homme des bois à la cigarette ? Rien n’est moins sûr. La fin de l’épisode laisse à penser qu’il est reparti tout comme il était apparu. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant de le revoir uniquement surgir en toute fin de saison, à des fins d’ouverture ou de cliffhanger.

 

Remarques :

  • Commençons ces remarques diverses et variées par la mauvaise nouvelle : il n’y aura pas d’épisode diffusé ce dimanche pour cause de week-end accolé à un férié (4 juillet) aux E.U.
  • Vous vous rappelez sûrement de l’affiche grand format installée derrière Gordon Cole dans son bureau et représentant une explosion en noir et blanc. C’est un beau clin d’œil annonçant cet épisode.
  • La séquence avec de multiples hommes des bois autour d’une station service rappelle une séquence de Fire Walk with Me. Mike et Bob ainsi qu’un certain nombre d’autres entités se retrouvaient dans une salle située au-dessus d’un “Convenience Store”, mention qui apparaît justement sur le bâtiment situé derrière les pompes à essence.
  • La salle dans laquelle le géant assiste aux événements via un grand écran évoque une scène de Mulholland Drive (Club Silencio). Et pour cause, il semble bien que le même décor soit utilisé ici (Source).
  • L’acteur qui interprète l’homme des bois à la cigarette (Robert Broski) cultive sa barbe caractéristique car elle lui permet de ressembler à Abraham Lincoln. C’est un choix qui n’est peut-être pas si anodin quant aux motivations sans doute pas totalement maléfique du personnage.
  • Dans L’Histoire secrète de Twin Peaks, il est précisé que Margaret Coulson, aka la femme à la bûche, contracte de petites abrasions aux genoux, un détail que l’on peut justement observer sur la fille prise pour cible par le “batrasecte” ! (Source)

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Musique :

  • Le thème musical accompagnant les « Hommes des bois » – notamment durant la scène autour du “cadavre” du Cooper maléfique – est une manipulation d’une sonate de Beethoven comme l’indique Welcome to Twin Peaks.
  • Les Nine Inch Nails interprètent ensuite She’s gone away sur la scène du Roadhouse. À noter que Trent Reznor (chanteur du groupe) a souvent collaboré avec David Lynch, notamment pour Lost Highway.
  • Lors de l’explosion de la bombe, on entend le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima composé par le polonais Krzysztof Penderecki et interprété par l’orchestre national de Varsovie. Un thrène est une lamentation funèbre chantée lors de funérailles (Wikipedia).
  • Avant que l’alarme ne retentisse dans le château du monde violet, la Señorita Dido écoute Slow 30’s Room par David Lynch & Dean Hurley.
  • Enfin, le morceau diffusé par les ondes de la radio est un titre d’époque des Platters : My Prayer. Pour l’anecdote, EW nous apprend que l’un des membres fondateurs du groupe se nommait aussi David Lynch ! Coïncidence ?

 


 

TWIN PEAKS s03e08 “Part VIII” (Showtime)
Diffusée sur CANAL+SÉRIES les mardis à 20H50.
Série créée et écrite par David Lynch et Mark Frost.
Épisode réalisé par David Lynch.
Avec : voir la liste très très longue !
Musique originale d’Angelo Badalamenti.

Visuels : Suzanne Tenner / Twin Peaks © Rancho Rosa Partnership & Showtime networks.

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