#Rencontre avec James Gray pour The Lost City of Z

#Rencontre avec James Gray pour The Lost City of Z

Note de l'auteur

Au début du XXe siècle, un explorateur obsessionnel veut se perdre dans la jungle sud-américaine. Lors d’une rencontre à la Cinémathèque, James Gray révèle les secrets de cette fresque intimiste sur la frustration et l’échec.

 

Sur l’affiche de The Lost City of Z, un aventurier, ou plutôt une silhouette, chapeau et besace (il manque juste le fouet d’Indy) sur le point de pénétrer dans une grotte, une fente bordée de végétations qui ressemble à s’y méprendre à un sexe féminin. Est-ce cela la Cité perdue de Z, le continent noir cher à Freud ? Et cette fuite en avant du héros obsessionnel, du refoulé, est-ce un retour dans le ventre maternel ? Cette affiche, magnifique, donne une idée juste de l’œuvre de James Gray, un film d’aventures intimiste qui ne ressemble à aucun autre, un trip hypnotique bercé par les influences de Conrad et de Kipling, du Guépard de Luchino Visconti, d’Apocalypse Now, d’Aguirre, la colère de Dieu, du cinéma de David Lean et de Stanley Kubrick. Une œuvre opératique zébrée de morceaux d’anthologie, de fragments de génie, avec ce plan final insensé, un des plus beaux, des plus audacieux, vus au cinéma depuis des années. Sublimée par la photo venue d’ailleurs de Darius Khondji (en 35 mm, c’est plus pratique dans la jungle), c’est une œuvre radicale, élégiaque, mais d’une durée un poil exagérée (2h 21). De plus, James Gray multiplie les obstacles en choisissant un héros obsédé par l’ailleurs, un continent perdu, la fuite, qui rêve de s’enfoncer dans la jungle pour oublier sa famille et son rang social, un homme qui va d’échec en échec. Comment s’identifier à un tel personnage ? Comme James Gray est censé ciseler un film d’aventures, il réalise – sûrement à contrecœur – les scènes obligées : la descente du fleuve en pirogue, l’attaque des piranhas, la baston avec les Indiens… Mais surtout, il s’ingénie à filmer une fresque miniature, une aventure intérieure avec des séquences étranges, avortées, où son héros obsédé est sans cesse confronté à la frustration, l’échec. À la recherche d’une civilisation inconnue, une cité d’or, il ne trouve que désolation, entraperçoit trois pauvres poteries, des silhouettes d’Indiens. James Gray refuse le spectaculaire, cadre les visages plutôt que la jungle, écourte les expéditions de son héros et le plonge le plus souvent possible en Angleterre, au sein de sa famille ou de la Société géographique royale, avant de le jeter dans les tranchées françaises de la Première Guerre mondiale. Coïtus interruptus !

Lost city 4Au sein de la filmo de James Gray, The Lost City of Z détonne, entre des polars dépressifs et des histoires d’amour désespérées. Projet de longue date (il a failli se monter il y a dix ans avec Brad Pitt qui a jeté l’éponge au dernier moment), le film est un peu la cité perdue qu’essaie de trouver son héros. Après plusieurs arrêts, dix ans de déception, d’échec, de frustration, voici donc cette œuvre vibrante sur la déception, l’échec, la frustration. The Lost City of Z serait-il son autoportrait en aventurier ? Et maintenant que James Gray a trouvé son Graal, que va-t-il devenir, quelle sera sa nouvelle étape, un film de SF dépressif sur l’échec ?

En attendant, voici quelques extraits de la conférence de James Gray à la Cinémathèque.

 

Lost city of Z 2

 

Un film commercial ?

Faire un film sur un explorateur qui va d’échec en échec, qui détruit tout sur son passage n’est pas évident. Difficile de vendre des lunch boxes à l’effigie du héros… On aurait pu réaliser plus facilement ce type de film il y a 30 ans, peut-être. Je savais que je voulais réaliser ce film à la fois en Angleterre et en Amérique du Sud pour des raisons d’authenticité et rendre hommage aux peuples autochtones. La thématique de mon film avait besoin d’un certain engagement, d’un certain respect pour les peuples d’Amazonie. Il fallait les représenter comme des peuples indépendants qui n’avaient pas besoin de l’homme blanc. Pour moi, pas question de tourner le film dans de meilleures conditions dans un pays d’Asie…

 

Interprétation

J’ai l’impression que je communique au public l’exact opposé de ce que je veux dire. Quand j’ai fait La nuit nous appartient, j’étais persuadé d’avoir fait un film anti-flic, la fin avec les deux frères qui se disent « Je t’aime » était ironique, très sombre. Et tout le monde m’a dit que j’étais un trou du cul et que j’avais un film pro-flic. Pour la fin de Two Lovers, on m’a dit « Comme c’est beau ! », le héros finit avec enfin la bonne personne (rires). Donc, ce que je pense n’est pas important, c’est l’interprétation du public qui compte. Avec The Lost City of Z, j’avais envie de dire que l’on met tout le temps les gens dans des boîtes, que l’on nous classe, que l’on se soumet à une hiérarchie du point de vue du genre, des croyances religieuses. Dans le cas de Percy Fawcett, c’est son milieu social qui l’a défini, conditionné, et qui a modelé sa destinée. C’est très commercial comme idée, c’est pour cela que le film a été aussi facile à financer (rires).

 

unnamedNarration et influences

La narration est magique. Elle permet de construire le texte et le sous-texte. J’explore des thèmes souvent très sombres. Heureusement, la surface est une chose, le sous-texte en est une autre. Je viens d’une tradition américaine : nous avons quand même fait Batman ou King Kong ! J’ai grandi dans le New York des années 70, j’ai eu beaucoup de chance car j’ai découvert de tas de films du monde entier. Quand je suis arrivé à l’université en Californie, j’avais vu plus de films que n’importe qui dans ma classe. Mes influences ne sont pas seulement américaines. Mes films ressemblent à des films de studios, mais en version bizarre, très sombres. Cela vient d’un amour inconditionnel pour des films étrangers. Donc mes films sont hybrides. L’idée de satisfaire le public ne m’est pas familière. Ici, il aurait fallu que je lui montre la cité de Z. Je crois que le public doit être satisfait, mais pas abusé. Cette idée de faire d’un film qui ne répond pas à toutes les questions, qui ne donne pas de réponses toutes faites, est très importante pour moi.

 

Genre et race

Ce que j’ai beaucoup aimé dans le livre, c’est que le personnage principal est à la fois un visionnaire et un homme prisonnier des us et coutumes, des forces sociales de son époque. Sa relation avec sa femme est symptomatique. Il est méprisé à cause de sa classe sociale, de sa famille, mais lui aussi emprisonne sa femme dans une boîte et refuse de l’emmener dans la jungle. En plus du problème de genre, il y a un problème de race. Il a également un regard condescendant envers les Indiens.

 

La question de l’identité

Notre identité, c’est être dans un lieu inconfortable, au cœur d’un monde complexe. Notre grande question, c’est de savoir qui on est. Quand j’avais 7 ou 8 ans et que je devais me lever la nuit pour aller aux toilettes, tout allait bien si je voyais la lumière sous la porte de la chambre de mes parents. Si la lumière était éteinte, si mes parents dormaient, c’était cauchemardesque, j’étais effrayé. C’est quelque chose que tout le monde a ressenti, c’est l’essence même de ce qui nous rend humain. On découvre que l’on est seul au monde, que nous avons des problèmes, c’est la question de l’identité !

 

Cinéma de genre

J’ai toujours eu une relation compliquée avec le cinéma de genre. J’aime le cinéma de genre, c’est une voie royale pour raconter des choses en contrebande, comme un cheval de Troie. Mais faire la même chose que les autres, quel ennui ! Quand je tourne une scène de poursuite de voiture dans La nuit nous appartient, c’est sous la pluie, les voitures n’avancent pas et le héros voit sa vie ruinée. Ce n’est pas Bullitt ou French Connection… Je n’aime pas les conventions, alors que les conventions ont parfois du bon. Ce n’est pas toujours intelligent de les fuir !

 

IMG_6671La fin (attention, spoiler)

Les murs des deux mondes tombent et l’héroïne rentre dans la jungle. On comprend que ce qui dévorait le héros va maintenant dévorer sa femme. Mais comment filmer cela ? Nous étions sur un plateau pour le moins étrange, avec une maison victorienne adossée à cette serre. Il n’y a aucun effet spécial, c’était très étrange. J’étais dingue sur le tournage, obsessionnel comme mon héros, et nous avons fait 27 prises.

 

Tournage en argentique

Je préfère tourner en 35 mm. On peut faire de sublimes films en numérique, d’ailleurs, on en fait tous les jours. Mais moi, j’aime la pellicule, il y a quelque chose d’organique que j’adore. J’ai choisi le 35 mm pour The Lost City of Z, même si ce n’était pas raisonnable, car je savais qu’il allait ajouter une étrange mélancolie à l’image, qu’il allait projeter le spectateur dans le passé. Ne pas voir les rushs ne m’a pas dérangé car je ne regarde JAMAIS les rushs. Je suis sur le plateau, je sais ce que je tourne, pourquoi je regarderais les rushs ? C’est une connerie. Cette scène que vous trouviez magnifique, il faut qu’elle marche, qu’elle s’intègre avec les autres scènes au montage. Il faut faire marcher tout ça dans la salle de montage !

 

Kubrick

Je suis sûr que j’ai pillé Barry Lyndon, que j’adore, mais je vole à tout le monde ! Il y a 20 ans, j’ai envoyé un email dégoulinant à Francis Coppola, lui expliquant que je l’aimais et que je lui avais tout volé. Étonnement, il m’a répondu : « Mon cher James, ne vous gênez pas, c’est fait pour cela ! » C’était génial. Il y a pire que voler à Kubrick…

 

 

Lost city of Z 3

The Lost City of Z
Réalisé par James Gray
Avec Charlie Hunnam, Robert Pattinson, Sienna Miller.
En salles le 15 mars 2017

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