#Rencontre avec Stephan Streker pour Noces

#Rencontre avec Stephan Streker pour Noces

Note de l'auteur

En Belgique, une jeune fille découvre que sa famille d’origine pakistanaise lui a choisi un mari. Rencontre avec le réalisateur belge Stephan Streker, auteur d’une œuvre majeure, vibrante, entre thriller et tragédie grecque.

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Avec Noces, le réalisateur belge Stephan Streker s’inspire d’un fait divers qui a horrifié la Belgique et plonge dans la communauté pakistanaise, sur fond de mariage forcé et de crime d’honneur (attention spoiler : en 2007, Sadia Sheikh, une jeune fille d’origine pakistanaise, habitant Charleroi, qui refusait un mariage forcé avait été tuée par son frère parce qu’elle avait « déshonoré » sa famille. Soupçonnés d’avoir commandité ce crime, les parents ont été reconnus coupables par la justice belge).

Absolument magnifique, le film de Stephan Streker fonctionne comme un thriller à glacer le sang et est construit comme une tragédie grecque. C’est une œuvre majeure, filmée à 200 à l’heure, qui vous laisse le cœur en miette.

 

Daily Mars : Vous avez commencé comme critique de cinéma. La critique mène donc à tout ?

Stephan Streker : Je ne sais pas. À l’époque, je n’étais pas un réalisateur frustré, j’ai adoré être critique. Je bossais dans un hebdo important de Bruxelles. Je faisais peu de critiques mais beaucoup d’interviews et j’adorais cela. J’étais d’un enthousiasme total. J’ai interviewé Sergio Leone à 17 ans ½ (il montre ses photos sur son iPhone). Là, je suis avec Gregory Peck, ici avec Esther Williams, Claude Lelouch, Luc Besson à l’époque du Dernier combat… J’ai fait par hasard un court métrage sur la boxe, puis un autre court, et un long métrage en guérilla à Los Angeles, sans aucune autorisation. J’ai fait cela sans ambition, en m’amusant. Et j’ai eu envie de continuer. Ensuite, j’ai tourné Le monde nous appartient, avec Reda Kateb. Ma dernière interview, c’était les Dardenne pour Le Silence de Lorna, en 2008, je crois.

 

Vous êtes un fan de football, je crois.

S. S. : Et de boxe. Je suis supporter d’une équipe qui a pratiquement disparu, Molenbeek. L’équipe de mon enfance. J’ai découvert le foot sur les genoux de mon père, j’ai eu à cette époque mes plus grandes émotions. Mon équipe est maintenant en 4e division, mais j’essaie d’aller voir encore les matchs quand j’ai le temps. On change de tout dans sa vie : de femme, de maison, de voiture, mais on reste fidèle à l’équipe de son enfance. Impossible de faire autrement.

 

Pourquoi Noces ?

noces-1S. S. : C’est une histoire géniale à raconter, avec des enjeux moraux incroyablement puissants. C’est une tragédie grecque, car ce qui unit les personnages, c’est l’amour ! Cette histoire est inspirée d’un fait divers, très connu en Belgique. Mon héroïne veut à la fois la liberté et l’amour de ses geôliers. Ses deux désirs sont incompatibles. Elle n’est pas victime de monstres mais d’une situation monstrueuse. Les liens qui unissent les membres de la famille sont des liens d’amour sincère. Et pourtant, tout le monde est écartelé. À commencer évidemment par Zahira. Je voulais donner leur chance à tous les personnages, comme chez Jean Renoir. Quand on lit un fait divers, on comprend qui sont les barbares. Mais pour un film, il faut porter un geste artistique, avoir un point de vue. Ici, je voulais m’adresser à l’intime de chaque personnage, commencer chaque scène avec Zahira, ou son frère, raconter le tout de façon chronologique avec un côté inéluctable. Dans la tragédie grecque, c’est la situation qui est monstrueuse, pas les personnages.

 

Vous vous êtes documenté pour le film ?

S. S. : Il était primordial d’être irréprochable du point de vue de la culture pakistanaise et de sa représentation à l’écran. J’ai rencontré un ami du frère, de nombreux membres de la communauté pakistanaise, j’avais une consultante artistique, mon film est coproduit par une société pakistanaise… La problématique évoquée dans le film, tout le monde au Pakistan la connaît. Chacun a un membre de sa famille ou une connaissance d’origine pakistanaise qui vit en Occident et qui y a des enfants… Ce sont mes coproducteurs mais aussi les Pakistanais de Belgique qui m’ont permis de ne pas rester à la surface du sujet et de creuser en profondeur les faits et les personnages. On avait d’ailleurs en permanence sur le plateau une consultante pakistanaise qui m’a accompagné de la préparation jusqu’au dernier jour du tournage. Elle m’a permis d’être précis jusque dans les moindres détails, des tenues vestimentaires aux coiffures mais surtout en passant par la manière de parler. La cérémonie du mariage avec Skype se passe exactement comme dans ce film.

 

Comment avez-vous abordé votre mise en scène ?

S. S. : Je travaille comme un chien avec les acteurs, je multiplie les répétitions et je dirige pendant les prises, je parle, les comédiens adorent ça. Je suis très intime avec mes comédiens. Mais pour la mise en scène, je ne découpe pas. J’arrive dans un décor et je décide au dernier moment. J’ai choisi un chef opérateur débutant, Grimm Vandekerckhove. Il m’a été conseillé par mon ami Nicolas Karakatsanis, directeur de la photo de Bullhead ou Triple 9. Il a 28 ans et un talent fou.

 

Noces 5J’ai été ravi de voir dans un petit rôle Olivier Gourmet, le meilleur acteur du monde.

S. S. : C’est évident. Et en plus je l’aime. Même quand il ne fait rien, quand il conduit, Olivier est génial. Je ne sais pas comment il fait ! J’ai écrit en pensant à lui et il sera dorénavant dans tous mes films. Vous l’avez vu dans L’Exercice de l’état, le meilleur film français de ces dernières années ? Il incarne, c’est un corps, comme Gabin. Pour arriver, au ciné ou au foot, il faut du talent, de la chance et travailler comme un chien. Et Olivier, c’est l’acteur qui bosse le plus. Pour sa scène avec le père, il avait neuf pages de texte. Lors de la première répétition, il savait son texte au rasoir. Et à partir de là, tu peux te libérer du texte et créer.

 

Avez-vous réécrit le film au montage ?

S. S. : Bien sûr. J’ai travaillé très longtemps sur le montage. Le film dure maintenant 1h 38. On a gardé que le suc.

 

C’est que du nerf.

S. S. : C’est cela ! Il n’y a pas de gras.

 

Quelles ont été les réactions lors de la sortie du film en Belgique ?

S. S. : Le film sort d’abord en France, puis en mars en Belgique. Mais je peux vous dire que j’ai fait 21 festivals dans le monde entier. Partout, il y a eu des gens émus jusqu’aux larmes, notamment à Marrakech.

 

Affiche Noce

 

Noces
Réalisé par Stephan Streker
Avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi, Olivier Gourmet.
En salles depuis le 22 février 2017

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