The Raid 2 : Requiem pour un gnon (critique)

The Raid 2 : Requiem pour un gnon (critique)

Note de l'auteur

raid_two_berandal_ver3Il n’existe pas 36 façons de concevoir une suite. Soit on recycle sans conviction les ingrédients ayant contribué au succès du premier film pour s’assurer l’adhésion de la fanbase et entrer confortablement dans ses frais sans trop se fouler, soit on construit un édifice plus ambitieux sur les fondations du prédécesseur. Le réalisateur Gareth Evans adopte clairement la deuxième approche et propose, avec The Raid 2, une œuvre brutale et haletante écrasant totalement son honorable aïeul par son ambition et sa démesure. Plus beau, plus emphatique, plus violent (si si, c’est possible), il propulse le jeune Gallois au niveau des plus grands réalisateurs de films d’action actuellement en activité et se paye même le luxe de raconter une véritable histoire en chemin. Bref, comme disent les trépanés de la télé-réalité : c’est que du bonheur.

Quelques heures après avoir nettoyé un immeuble infesté de criminels dans la banlieue de Jakarta, Rama est investi d’une nouvelle mission encore plus périlleuse : il doit se laisser incarcérer et se rapprocher du fils d’un chef de gang afin d’infiltrer une organisation criminelle tentaculaire contrôlant une partie de la pègre indonésienne. Mais c’est sans compter sur les plans de Bejo, un jeune caïd impitoyable utilisant les rivalités entre factions criminelles divergentes pour manipuler les forces en présence et ainsi asseoir sa position sur le territoire de Jakarta. Entre corruption policière, trahisons et luttes de clans, Rama va devoir mettre sa vie entre parenthèse pour repartir dans une autre odyssée mortuaire.

Pour son second long métrage Merantau, réalisé en 2009, le jeune réalisateur Gareth Evans adopte déjà une approche décalée pour la réalisation d’un film de combat. En effet, alors que la couverture d’un affrontement se fait traditionnellement en peu de prises à l’aide de plusieurs caméras, afin de conserver une certaine fluidité et faciliter le montage, Evans préfère sélectionner soigneusement ses plans et “prémonte” son film au tournage. Ainsi, chaque prise est filmée à l’aide d’un seul appareil, de manière à ce qu’une scène soit taillée sur mesure et possède sa propre identité, quitte à multiplier les coupes lors du montage pour imposer un rythme à l’ensemble. Le résultat est perfectible, mais on parvient déjà à distinguer à quel point cette technique met remarquablement en valeur les mouvements rapides et complexes du pencak silat, cet art martial que pratiquent les acteurs indonésiens castés par le réalisateur.

Gareth-Evans-on-set-shooting-The-Raid-2Aboutissement de cette recherche formelle, son troisième long métrage The Raid, réalisé en 2011, est un manifeste témoignant d’une maturité technique indéniable. Chorégraphies millimétrées d’une complexité et d’une brutalité sans précédent, mouvements de caméras nerveux, mise en scène lisible, montage assurant un impact viscéral maximum. Les amateurs de gnons bien placés crient à juste titre au chef-d’oeuvre devant cet “action-porn” dont le mince scénario sert de colonne vertébrale à un déferlement sauvage de coups de latte et de brisages de nuques. Chaque combat est prétexte à de nouvelles inventions et Evans ne se refuse aucun excès. La caméra portée passe à travers les murs, les plafonds, les planchers, transmise de mains en mains, d’un opérateur à un autre, dans de longues prises défiant toute logique, afin d’immerger le spectateur dans le flux de l’action.

Autant dire que le réalisateur était attendu au tournant pour cette suite annoncée comme encore plus violente et ambitieuse. Heureusement, il ne déçoit absolument pas et s’impose non seulement comme un excellent réalisateur d’action, mais aussi comme un conteur émérite ayant parfaitement assimilé les leçons de ses maîtres.

Car si The Raid s’inspirait davantage du cinéma d’action moderne et d’artisans efficaces comme Wilson Yip ou Herman Yau, The Raid 2 semble notamment prendre racine dans le cinéma de John Woo, dont Evans garde ce sens du timing, cette volonté de temporiser l’action au maximum en ménageant des respirations dans ses scènes afin d’installer une tension palpable. En bon chef d’orchestre, il est conscient qu’un silence et aussi efficace qu’une note jouée, et n’hésite pas à étirer la durée de certains plans pour amplifier la violence à venir. Ce “fétichisme du moment” confère indéniablement à The Raid 2 un coté plus grandiloquent, plus opératique que son prédécesseur. On sent ici que le réalisateur prend bien soin de magnifier chaque instant, d’apporter autant d’attention à la narration qu’à l’action, et c’est sans aucun doute une des plus grandes qualités du film.

The-Raid-2-2Ainsi, dans une des scènes les plus impressionnantes du métrage ayant pour décor une cours de prison, Gareth Evans orchestre une montée en puissance remarquable, alors qu’une confrontation entre détenus et geôliers s’apprête à éclater. De manière purement cinématographique, sons et images s’allient parfaitement afin de nous immerger progressivement dans le cadre et nous faire ressentir physiquement l’imminence du carnage. Regards, mouvements des corps et de la caméra, rythme du montage et de la musique se combinent pour nous guider vers un pic de tension avant un déchaînement de violence jouissif et libérateur.

Alors que les corps se débattent et que les coups pleuvent, une centaine de combattants couverts de boue perdent progressivement leur identité pour devenir des silhouettes visqueuses indiscernables les unes des autres. Ainsi confinée à l’abstraction, cette scène dantesque est libérée de tout enjeu dramatique et le réalisateur démontre alors son incroyable sens de la géographie. Car, malgré l’absence totale de points de repère, l’uniformisation du décor et des personnages, le chaos ambiant, tout est clair et la lecture de la scène demeure limpide. Une véritable démonstration de force, pour un morceau de bravoure dont l’élaboration méticuleuse et l’exécution ont du demander un travail de titan autant au tournage qu’au montage.

raid-2-berandal10Bien plus qu’une simple suite, The Raid 2 parvient également à élargir l’univers du premier film en présentant une intrigue plus complexe aux ramifications multiples. Ainsi, on reconnaît sans mal, dans cette histoire de guerres de gangs, des empreints évidents aux films de triades et de yakuzas, et plus particulièrement à Election de Johnie To, La jeunesse de la bête de Seijun Suzuki ou même La Maison de bambou de Sam Fuller. Bien entendu, cette plongée tout à fait classique dans le monde du crime n’est que le liant servant à agglomérer les différentes scènes d’action du film, mais l’écriture du script n’en demeure pas moins très claire et l’histoire captivante. Le seul bémol à apporter concerne peut-être la place un peu trop passive du héros Rama dans cette querelle intestine où son rôle est plus celui d’un observateur que d’un acteur. Mais ceci n’est qu’un détail lorsqu’on considère le nombre effarant de personnages présentés et développés tout au long du film.

Si The Raid 2 parvient à élargir ses horizons narratifs, il s’efforce aussi d’explorer des espaces physiques plus ouverts et met en scène ses personnages dans des décors bien plus diversifiés. Terminé le confinement des couloirs ternes d’un immeuble délabré. La verticalité de The Raid laisse place dans cette suite à une horizontalité bienvenue, permettant des mouvements de caméra plus amples, de lents travellings mettant en valeur des environnements très stylisés qui ne déplairaient pas à un Park Chan-Wook. Encore une fois, on sent bien ici la volonté d’iconiser chaque scène, ce souci du détail et ce soin apporté à chaque image. A chaque lieu sa déclinaison de couleurs biens distinctes, sa propre “personnalité”. Rien n’est laissé au hasard et la photographie de Matt Flannery dénote une volonté claire d’exploiter chaque lieu au maximum.

THE-RAID-2-car-chaseAmbitieux, The Raid 2 l’est aussi dans son approche de la scène d’action. Ne se cantonnant plus seulement aux empoignades viriles, Gareth Evans fait appel aux services du légendaire régleur de cascade Bruce Law (À toute épreuve, Police Story) pour orchestrer, dans le dernier acte du film, une course poursuite motorisée digne des plus grands morceaux de bravoure du cinéma hongkongais des années 80/90. Alors qu’il devient difficile de surprendre le spectateur, désormais habitué à la surenchère en matière de tonneaux et de taule froissée, Evans choisit très intelligemment de focaliser son point de vue sur les passagers plutôt que sur les véhicules qu’ils occupent.

Cette approche astucieuse en matriochkas (une scène d’évasion; lors d’un combat; dans une voiture; elle-même impliquée dans une poursuite…etc.) lui permet de créer une scène dramatiquement tendue demandant un réel investissement affectif de la part du public tout en lui laissant l’opportunité de laisser libre court à sa folie créative et ainsi proposer des images ahurissantes jamais vues auparavant. On retiendra notamment ce plan improbable, durant lequel la caméra quitte un véhicule, flotte un instant au dessus de la route, avant de traverser une seconde voiture en frôlant le conducteur pour ressortir par la fenêtre passager arrière et se positionner à 30 centimètre de l’asphalte. Quelques secondes ahurissantes de virtuosité, pour un plan d’une complexité effarante qu’on pourrait facilement rater en clignant des yeux.

Cet instant précis représente parfaitement The Raid 2. Excessif, foisonnant, inventif, ce film est traversé d’un bout à l’autre par l’amour du cinéma et les possibilités qu’offrent le médium. Bien entendu, sa sauvagerie rebutera sans doute certains spectateurs, mais elle n’est que le signe de son jusqu’au-boutisme, de sa volonté de repousser toutes les limites graphiques possibles et imaginables. On ressort de The Raid 2 essoré et extatique. Bluffé par ce déferlement de violence soigneusement chorégraphié. Impressionné par sa posture ambivalente, entre respect total des codes du genre et volonté manifeste de les transcender. The Raid 2 est le film de la surenchère, de l’exagération, une œuvre épique cherchant à exploser les frontières du film d’action pour s’imposer comme un nouveau fleuron du genre. Forcé de constater que la mission est accomplie de la plus belle des manières.

En salles le 23 juillet

2014. Indonésie. Réalisé par Gareth Evans. Avec Iko Uwais, Yayan Ruhian, Arifin Putra, Julie Estelle

 

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