Retour sur Twin Peaks : Fire Walk with Me

Retour sur Twin Peaks : Fire Walk with Me

Note de l'auteur

Après Inland Empire en 2006, David Lynch avait raccroché sa casquette de réalisateur pour se consacrer à la musique, la peinture, et à la méditation transcendantale. Il revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec un documentaire qui lui est consacré : David Lynch: The Art Life, et surtout, avec la reprise de la série culte Twin Peaks. C’est l’occasion de revenir sur une de ses œuvres les plus inqualifiables, le film Twin Peaks: Fire Walk with Me.

Parmi les bizarreries de Lynch, FWWM a une place de choix. Boudé autant par la critique que les fans de la série, hué à Cannes par la même salle qui lui avait décerné la Palme d’Or une année plus tôt, le film reste un grand incompris. En (re)voyant le film, cela s’explique assez facilement. Déjà, si vous n’avez pas vu l’intégralité de la série avant, le film tout seul n’a aucun sens (et aussi peu d’intérêt). Par ailleurs, cela reviendrait à vous spoiler lamentablement une des meilleures séries des années 90 (et de tous les temps), tout comme lire la suite de cet article. Ainsi, si vous avez passé les 20 dernières années dans une forêt (Bob ?), je vous invite à cesser toute activité et découvrir Twin Peaks (la série est sur Netflix, malheureusement ce n’est pas le cas du film, pour cela il faudra se tourner vers l’excellente édition Blu-ray de la Paramount).

Revenons sur ce film et les raisons pour lesquelles il a tant divisé.

 Le mélange des genres

Autant la série nous amène en douceur dans un univers de plus en plus sombre et décalé, notamment par le biais de l’agent Dale Cooper, un outsider qui découvre en même temps que nous la communauté de Twin Peaks et ses problèmes, autant le film ne s’embarrasse d’aucune forme d’introduction et nous lâche directement dans la fosse aux lions. Paradoxalement, le film est trop différent de la série pour que la transition se fasse sans accroc. Le ton est plus grave, l’ambiance bien plus oppressante, le film va plus loin dans la violence et l’érotisme (plus de censure de la part du network ?)… Sa place est ainsi loin d’être évidente.

Après le final très opaque de la saison 2, on aurait pu s’attendre à ce que le film vienne répondre à certaines questions toujours en suspens. Et ça commence bien : le film s’ouvre sur le cadavre flottant de Teresa Banks enroulé dans du plastique, renvoyant directement à l’image de celui de Laura Palmer sur laquelle s’ouvre la série. On nous présente alors deux agents du FBI qui vont mener l’enquête, et on se dit « chouette, un film d’enquête ! ». Du coup, on suit tranquillement les interrogatoires des agents du FBI un peu barrés avec un plaisir certain, jusqu’à ce que Cooper débarque, et rien ne va plus. Une hallucination collective, une intervention surréaliste de David Bowie, et le film nous embrouille encore plus avec de nouvelles questions.

Cooper a une vision et prédit qu’un nouveau meurtre va se produire. On passe alors à la seconde partie du film qui se déroule à Twin Peaks, le thème de la série revient, on retrouve les personnages qui nous sont familiers. On notera tout de même que certains acteurs sont aux abonnés absents : Sherilyn Fenn (Audrey Horne) par exemple, et surtout Lara Flynn Boyle (Donna Hayward). Cette dernière est remplacée par Moira Kelly, tout à fait convaincante par ailleurs, mais étant donné l’importance de son rôle, ce changement produit un effet étrange sur tout le film, comme s’il ne s’agissait pas vraiment de la Donna d’après la mort de Laura, celle que l’on connaît. Cette inquiétante étrangeté est renforcée par le jeu de l’actrice qui d’un côté paraît plus « innocente » que celle de la série, tandis que le film nous révèle une face plus sombre du personnage, fascinée par la sexualité de Laura.

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Il ne sera alors quasiment plus du tout fait mention de Teresa Banks. Le film va ainsi à l’encontre de tout horizon d’attente que le spectateur de film policier aurait pu avoir jusqu’à présent, à savoir un meurtre, une enquête, une résolution. Au lieu de cela, Lynch emprunte aux codes du slasher, on a une première victime, on sait que le tueur va frapper à nouveau, puis on suit une jeune fille et son groupe d’adolescents. La différence est que l’on sait (en supposant que l’on a vu la série) que la jeune fille ne s’en sortira pas.

Il y a donc une fatalité horrifiante qui plane sur le film, celle de cette jeune femme perdue, condamnée par son propre père. Et peut-être est-ce là le vrai sujet du film : l’inceste. C’est en tout cas une lecture de la série que le film vient souligner. Bob serait-il une projection de son père par Laura, un système d’autodéfense qui dissocierait la figure aimante paternelle du violeur sauvage qui s’introduit dans sa chambre depuis son enfance ? La récurrence d’un plan inquiétant sur la cage d’escalier qui mène à la chambre de Laura, dans la série comme dans le film, va dans ce sens. C’est le chemin que prend son père pour venir la voir la nuit. Mais Bob est plus que cela, c’est également une projection de la propre sexualité de Laura, de ses pulsions, de ses peurs, de ses contradictions, qui se projettent sur tout son entourage. Le film, comme la série, explore les facettes les plus sombres de l’adolescence.

De la télévision au rêve

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FWWM repose beaucoup sur ses scènes de rêves de plus en plus énigmatiques à mesure que l’angoisse s’installe. Celles-ci sont ponctuées de surimpression d’une « neige » bleutée et d’un bruit blanc qui rappellent une télévision qui ne fonctionne pas, annoncée dès le générique de début.

Ces images, absentes de la série, sont un reflet intéressant des origines télévisuelles de Twin Peaks et une mise en abîme étrange du film : c’est de la télé au cinéma. C’est d’ailleurs littéralement par la télévision que le mystère s’introduit dans le film, puisque toute la séquence de rêve éveillé avec David Bowie commence par Cooper qui se voit lui-même sur un écran de surveillance. Cette figure du dédoublement est d’ailleurs récurrente chez Lynch (Lost Highway par exemple).

 

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Rappelons qu’en 1992, le statut de la série télévisée était loin d’être le même qu’aujourd’hui, et si le genre était en pleine expansion, il était encore largement considéré comme culturellement « inférieur ». Et Lynch joue pleinement de cette hybridation entre la télévision et le cinéma. Si son montage est très cinématographique, presque fellinien dans son rapport au rêve, la filiation télévisuelle est bien présente, jusque dans le jeu très exagéré des acteurs qui, s’il pouvait passer à la télévision, produit quelque chose de dérangeant au cinéma.

Et c’est précisément ce qui fait la richesse du film, la surimpression d’univers, de tons, de thèmes, qui ne vont pas ensemble. La réalité et le rêve, le trivial et le cosmique, la télévision et le cinéma, l’innocence et l’érotisme, la sauvagerie et l’élégance. Twin Peaks est une œuvre à l’image de son créateur, multiple, étrange, fascinante, qui distille le mystère sans tomber dans la gratuité.

The missing files

Enfin, une parenthèse sur les scènes coupées disponibles dans les éditions les plus récentes du film. Il s’agit de 90 minutes de scènes coupées sélectionnées et montées ensemble par David Lynch lui-même, qui donnent un ensemble assez disparate. Il y a les scènes dont on comprend parfaitement la coupe et qui n’apportent pas grand-chose à l’intrigue, comme la scène de pugilat entre l’agent Chester Desmond et le shérif, d’une longueur embarrassante, ou une multitude d’apparitions anecdotiques des personnages secondaires de la série.

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Il y a des scènes fascinantes comme le regard terrifiant de Leland à Laura avant que James l’emmène à moto (une omission incompréhensible), ou une version alternative glaçante de la scène finale de la série.

Et puis il y a des scènes-clés comme l’histoire de l’argent entre Bobby et Laura, essentielle dans la série, ou le flashback au moment du meurtre de Teresa Banks qui incrimine clairement Leland tandis que sa culpabilité n’est que suggérée dans le film (on ne sait pas précisément quand Bob a pris possession de son corps). Le fait que Lynch et sa monteuse aient décidé de couper cette dernière scène est bien la preuve que le film n’était pas là pour donner des réponses à la série mais bien pour creuser le mystère, et étoffer la liste déjà conséquente des questions non résolues, comme par exemple celle qui personnellement me rend fou : qui est Judy ?

Le cœur de Twin Peaks, c’est la fascination pour le mystère. Vouloir à tout prix l’expliquer (revers dans lequel est tombé Lost par exemple) reviendrait à passer à côté de l’essentiel. En espérant que la saison 3 aille toujours dans ce sens !

Twin Peaks: Fire Walk with Me
Réalisé par David Lynch
Production États-Unis, France, 1992
Avec Sheryl Lee, Moira Kelly, Ray Wise, Dana Ashbrook, Chris Isaak, Kyle MacLachlan, Kiefer Sutherland, David Lynch, David Bowie, James Marshall, Frank Silva, Michael J. Anderson, Harry Dean Stanton…

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