RETRO FULCI (épisode 4/5): Frayeurs

RETRO FULCI (épisode 4/5): Frayeurs

Influencé par les nouvelles de l’écrivain américain H. P. Lovecraft, Lucio Fulci livre avec Frayeurs un film audacieux et maîtrisé. Poème macabre parsemé d’éclats de violence toujours plus excessifs, le métrage présente un univers oppressant d’inspiration gothique confirmant, s’il en était besoin, le goût du réalisateur italien pour les ambiances paranoïaques empreintes de pessimisme. Pinacle de sa maîtrise stylistique, cette œuvre riche impose une vision décomplexée, enfin libérée des contraintes narratives traditionnelles pour élever le travail du maître vers les sommets du cinéma d’horreur des années 80.

Le Suicide d’un prêtre par pendaison au beau milieu d’un cimetière catholique provoque l’ouverture des portes de l’enfer. Alors qu’une horde de morts-vivants toujours plus nombreux foule le sol des vivants, les victimes s’accumulent et viennent rejoindre les rangs de cette armée macabre. Un reporter et une medium décident de se rendre dans la petite ville de Dunwich pour tenter d’éclaircir ce mystère et ainsi empêcher une invasion à grande échelle.

Après le succès international de L’Enfer des zombies (Zombi 2), Fulci se plia avec bonheur à la tradition toute italienne du « Filone ». Signifiant littéralement « veine » ou « courant », le « Filone » est un concept inventé par l’industrie cinématographique transalpine et très utilisé durant son âge d’or des années 50 aux années 70. Ce modèle économique visait tout simplement à cerner des sous-genres commercialement porteurs au cinéma afin de les reproduire à bas prix pour profiter de l’engouement du public sans trop se mouiller.

En découle ce que nous appelons aujourd’hui le « Cinéma Bis » en France, mais aussi quelques variations incongrues de genres connus comme le « Giallo-sexploitation »  avec des films comme Emmanuelle et Françoise (Emanuelle e Françoise le sorelline) de Joe D’Amato , le « Western spaghetti- politique » dont El chuncho (El chuncho, quien sabe ?) de Damiano Damiani est un honorable représentant, ou encore le « film de zombie ultra violent » comme Frayeurs (Paura nella città dei morti viventi) de Fulci, auquel nous allons nous intéresser en détail.

Premier volet de la trilogie officieuse des « portes de l’enfer » de Fulci avant L’au-delà (E tu vivrai nel terrore – L’aldilà) et La maison près du cimetière (Quella villa accanto al cimitero), Frayeurs présente un univers très inspiré par le travail de l’écrivain américain H. P. Lovecraft dont le réalisateur et son co-scénariste Dardano Sacchetti étaient de fervents admirateurs. Nous sommes donc ici assez loin de l’univers tropical de L’Enfer des zombies et son folklore vaudou, immergés dans une ambiance gothique teintée d’effroi existentiel et de révulsion viscérale s’accordant naturellement avec le « Fulciverse ». Cette ville maudite de Dunwich (hommage à la bourgade du Massachusett inventée par Lovecraft pour sa nouvelle L’Abomination de Dunwich en 1929) et les évènements indicibles qui s’y déroulent font en effet parfaitement écho à l’ambiance distillée par Lovecraft dans ses écrits.

D’une manière autrement plus efficace que dans bien des adaptations officielles, Fulci et Dardano Sacchetti semblent avoir trouvé le ton juste afin de retranscrire cinématographiquement cette peur latente d’une force supérieure tapis dans les l’ombre depuis des millénaires s’apprêtant à écraser l’humanité comme une colonie de fourmis. Une prouesse quand on sait à quel point l’atmosphère « Lovecraftienne » est difficile à cerner tant elle se développe grâce à une mythologie complexe élaborée durant toute la carrière de l’écrivain.

Comme toujours obsédé par la malveillance de l’église catholique et de la religion en générale, Fulci remplace les « grands anciens » de l’écrivain américain et son bestiaire cosmique par des entités démoniaques invoquées indirectement par un blasphème, mais la folklore déployée ici est finalement très similaire. Le « livre d’Enoch » remplace le « Necronomicon » dans le rôle de l’ouvrage fictif renfermant les secrets les plus obscures et en lieu et place d’un passage vers une dimension abritant des êtres cyclopéens, nous nous retrouvons avec une porte ouverte sur l’enfer, ce qui soit dit en passant n’est pas beaucoup plus engageant.

Frayeurs s’éloigne donc encore d’avantage du mythe traditionnel du zombie pour se tourner vers le fantastique pur et dur en créant son propre terrain de jeu. Les morts-vivants sont présentés comme des marionnettes manipulées par une force maléfique supérieure et ne sont aucunement soumis aux règles rigides du revenant putréfié de bas étage. Ils se téléportent, sont dotés d’une force surnaturelle et semblent véritablement jouer avec leur victimes avant de les exterminer de toutes les façons possibles et imaginables. Certains d’entre eux sont même capables de vous occire en vous regardant droit dans les yeux, c’est dire s’ils sont loin du macchabée habituel grognant mollement en traînant la pâte. Bref, ces monstres ci ne sont pas seulement revenus dans le monde des vivants pour les consommer façon steak tartare mais aussi pour leur nuire. Ils sont l’incarnation du mal, des enveloppes charnelles, hôtes de forces méphistophéliques et non des mâchoires sur pattes décérébrées et sans âme.

Fulci et Sacchetti utilisent donc cette toile de fond aux accents gothiques traditionnels afin de développer leur histoire. Bien qu’en l’état on soit en mesure de parler de structure ou même d’ossature plus que de réel canevas narratif. En effet, comme ce sera le cas pour ces deux films suivants, le réalisateur prend ici le parti de s’éloigner d’un déroulement scénaristique classique pour proposer un enchevêtrement de séquences liées les unes aux autres de manière relativement artificielle. Cela n’enlève rien à l’efficacité et à la qualité immersive du métrage mais nous sommes clairement devant un collage, une accumulation de tableaux horrifiques et fantasmagoriques donnant au film des airs de cauchemar éveillé. En regardant Frayeurs, le spectateur devra donc faire l’effort de se laisser emporter en abandonnant toutes notions de temporalité ou de contextualisation de l’action pour devenir plus vulnérable, plus réceptif. C’est ainsi que le film saura se dévoiler en contournant ces barrières pour proposer des ambiances macabres travaillées et des séquences gores toutes plus extravagantes et excessives les unes que les autres.

Si le spectateur est en droit d’attendre des explications concrètes à ces scènes abstraites, Fulci choisit au contraire de le déstabiliser pour mieux le subjuguer et l’enfermer dans un monde de sensations et d’images. Refusant de se soumettre à la dictature du sens et privilégiant l’attaque des sens, le réalisateur explore, expérimente sans offrir le plaisir facile de l’affirmation ou de l’interprétation. L’horreur exposée n’en sera que plus brutale et inouïe, rapprochant en ce sens sa démarche de celle d’un Luis Buñuel. Ce film étant catégorisé « film de genre » et non « film expérimental » il renferme tout de même quelques repères narratifs afin de guider spectateur, mais on sent bien que ces jalons ne sont que des accessoires, des cadres normés ne venant jamais supplanter l’importance et la puissance viscérale de l’image. C’est un choix courageux de la part de Fulci qui trouve enfin le courage de ne pas parasiter ses visions et s’abandonne ainsi aux excès les plus jouissifs pour qui sait apprécier l’art italien de la boucherie charcuterie.

Mais Frayeurs n’est pas seulement une œuvre déroutante s’affranchissant des normes narratives traditionnelles. C’est aussi une démonstration de force de Fulci en matière de mise en scène. En témoigne une scène magistrale que Quentin Tarantino reprendra quasiment plan pour plan dans son Kill Bill: Volume 2. On y trouve Mary Woodhouse, interprétée par la somptueuse Catriona MacColl, enterrée vivante à la suite d’une regrettable méprise (à croire qu’il n’existe pas de procédure d’embaumement dans le monde de Fulci, quand je vous disais qu’il ne fallait pas trop s’attarder sur la crédibilité des détails). Le montage de Vincenzo Tomassi alterne entre plans de l’intérieur du cercueil montrant la jeune femme en état de panique totale et plans de la surface, alors que le reporter Peter Bell (Christopher George) est en train de mener son enquête dans le cimetière. Le procédé est extrêmement efficace et provoque une impression de claustrophobie sans commune mesure.

Le calvaire de Mary Woodhouse est un sommet de terreur, une scène dont chaque plan est une vision d’horreur inoubliable. Fulci prouve ici qu’au-delà des vignettes gore, il est également capable de mettre en place une scène au timing parfait, créant une tension et un suspense insoutenables. Ainsi, pour clôturer ce morceau de bravoure de la manière la plus remarquable qui soit, il choisit de montrer Peter Bell en train de secourir l’enterrée vivante à coups de pioche. C’est alors que le montage alterné s’accélère à mesure que la pioche transperce le cercueil et se rapproche du visage de Mary. L’identification fonctionne à plein régime, photographie, interprétation et montage s’alliant pour créer une expérience harmonieuse purement cinématographique aussi traumatisante qu’inoubliable. Un monument du cinéma d’horreur.

Au-delà de ce travail d’orfèvre dans le domaine du suspense, Frayeurs renferme bien évidement son lot de scènes dégueulasses et place même la barre très haut dans le domaine. Gino De Rossi remplace pour l’occasion Gianetto De Rossi et livre des effets spéciaux tout aussi convaincants que ceux de son quasi-homonyme avec qui il ne partage aucun lien de parenté malgré les apparences. Au menu nous avons donc une somptueuse régurgitation de tripes à la mode de Dunwich, de multiples pulvérisations de boites crâniennes en gelée préparées à la main (technique spéciale adoptée par les zombies de Fulci dans cet opus) sans oublier un glaçant perçage de crane à la fraiseuse digne des meilleurs épisodes de Bob le bricoleur. Pour parachever le tableau, une des très bonnes idées graphiques du métrage est de signifier l’intensité de la présence du malin en faisant pleurer des larmes de sang aux personnages présents lorsque les forces maléfiques se manifestent. Un choix esthétique offrant des moments de poésie macabre dont Quentin Tarantino s’inspirera encore dans Kill Bill : Volume 1, lors de la mort de Gogo Yubari. Et que dire de cette improbable tempête d’asticots aussi dantesque qu’absurde ? Avons-nous vraiment mérité un tel luxe d’immondices ? C’est trop d’honneur, vraiment.

Mais un film réalisé par Lucio Fulci ne serait que le l’ombre de lui-même sans un travail incroyable sur l’image. Heureusement, le directeur de la photographie Sergio Salvati sort le grand jeu et nous offre l’un des plus beaux, si ce n’est le plus beau film du maitre italien. Nimbée d’une lumière bleutée éthérique, Dunwich est superbement mise en valeur par une utilisation savante des fumigènes. L’image est profonde, texturée et pour la première fois Fulci met en place une réelle atmosphère visuelle presque tangible, une réelle consistance photographique. On assiste donc fasciné à une succession de plans composés avec une grande méticulosité, de véritables tableaux fantastiques dépeignant avec maestria un monde en train de sombrer dans l’obscurité. Perfectionnant encore son style unique et atteignant un équilibre parfait, Fulci alterne des plans très complexes et chorégraphiés avec des envolés improvisées captées sur le moment. Une réconciliation symbolique entre une préparation rendue possible grâce à d’importants moyens et une approche plus instinctive héritée de sa période fauchée des débuts.

La distribution de Frayeurs est plutôt solide, même si elle ne représente clairement pas le point fort du métrage. Christopher George dans le rôle de Peter Bell n’est pas très crédible malgré tout le mal qu’il semble se donner pour incarner ce rôle de reporter. Fulci n’était d’ailleurs pas convaincu par l’acteur qu’il appelait « le chien au cigare ». Difficile de saisir le sens réel de ce surnom mais ça ne sent pas vraiment le compliment. Giovanni Lombardo Radice dans le rôle de Bob, le trépané à la perceuse, est beaucoup plus convaincant malgré le peu de temps qu’il lui est imparti à l’écran. Carlo De Mejo incarne Gerry d’une manière très… barbue et c’est sans déplaisir qu’on le verra trainer sa bonne tête d’une scène à l’autre avant qu’il aille chercher son chèque à la compta et s’envoler vers de nouvelles aventures (à savoir La maison près du cimetière l’année suivante, comme quoi). Seule Catriona MacColl tire largement son épingle du jeu en livrant une performance nuancée et solide. A l’aise dans la plupart des registres elle est le fil directeur du film et mérite bien des accolades, ne serait-ce que pour son jeu intense et tétanisant dans la scène de l’enterrée vivante. Elle retrouvera d’ailleurs Fulci dans les deux itérations suivantes de la trilogie des portes de l’enfer : L’Au-delà et La Maison Près du Cimetière.

Finissons en beauté en mentionnant le score fantastique de Fabio Frizzi, oscillant constamment entre morceaux classiques très orchestraux (Living Darkness) et compositions « goblinesques » aux sonorités plus synthétiques (Mystery’s Apotheosis). On remarquera encore cette ligne de basse « slappée » très présente, des percussions mises en avant, une boucle piano/guitare omniprésente et cet aller-retour constant entre des rythmes assez funk et des tonalités mélancoliques marquées, caractéristiques du « son Fulci » confectionné par Frizzi. Avec le morceau Unreal Sounds, Frizzi livre par ailleurs un de ses thèmes les plus marquant et les plus iconiques, un de ses chefs-d’œuvre. Un son à la fois enjoué et effrayant, marque de fabrique correspondant bien à l’univers de Fulci, parfois qualifié de « Zombie Disco ». On notera enfin l’utilisation de la technique connue sous le nom de « needle dropping », astuce de montage sonore qui consiste à faire intervenir brutalement la bande son en plein milieu d’une scène pour surprendre le spectateur. Tarantino (oui, encore lui) rendra d’ailleurs hommage à ce « gimmick » dans Kill Bill: volume 1 lorsque la mariée se dirige en fauteuil roulant vers le « Pussy Wagon » au son tonitruant du thème musical de Truck Turner.

Frayeurs peut être considéré à juste titre comme l’un des meilleurs films de Fulci. Il lui vaudra d’ailleurs le grand prix du public au Festival du film fantastique de Paris en 1980 et accroîtra encore sa reconnaissance internationale, confirmant son statut de maître d’un genre qui lui apportera la gloire. Expérience cinématographique visuellement éprouvante et narrativement déstabilisante, ce film démontre le savoir-faire d’un artiste en pleine possession de ses moyens et fait office d’entrée en matière dans une trilogie thématique de haute volée. Œuvre extrêmement gore et sans concession, Frayeurs déploie encore aujourd’hui une imagerie dantesque d’une violence inégalée, poussant l’horreur à son paroxysme dans des moments abjects à la limite du surréalisme. Un chef-d’œuvre intemporel donc, déconseillé aux âmes sensibles et à découvrir absolument dans la mesure ou vous n’avez pas mangé un cassoulet avant.

Frayeurs, de Lucio Fulci (1980). Disponible en DVD chez Neo Publishing et en Blu-ray chez Blue Underground

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