RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 1/5): Shadows

RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 1/5): Shadows

Ayant réussi à réunir 40000 dollars afin de financer son premier long métrage Shadows, John Cassavetes réalise un des films les moins chers de l’histoire de la production cinématographique américaine. Utilisant une expérience technique acquise sur les plateaux de télévision et de cinéma pour filmer la réalité du quartier de Broadway, il laisse l’initiative du jeu aux acteurs et bouscule ainsi les normes hollywoodiennes alors en vigueur. Approche radicalement nouvelle de la mise en scène, savoir-faire issu du théâtre, créativité et sens de l’expérimentation sans limites, Shadows est une porte ouverte sur le futur du cinéma indépendant des années 60. Un film visionnaire.

Ben, Hugh et Lélia sont frères et sœur et partagent à New York le même appartement. Alors que Benny passe ses journées dans les rues et les bars, Hugh tente de faire carrière comme chanteur de jazz. Lélia quant à elle veut être écrivain. Tous trois veulent aussi aimer et être aimés…

Dans les années d’après-guerre, le cinéma américain semble en nette perte de vitesse. Toujours plus standardisées, les productions hollywoodiennes usent et abusent des mêmes thèmes et des mêmes scenarii, servant au public des films souvent sans saveur sortant des mêmes moules. Certains artistes comme Orson Welles s’en offusquent manifestement mais l’inertie de la machine californienne est telle que les exécutifs en place à la tête des studios n’ont pas grand mal à imposer leur paresse artistique et leur manque d’audace. Gouvernant par la puissance de l’argent, ils semblent alors mésestimer l’importance d’une vision originale, incapables de laisser s’exprimer les véritables voix innovatrices de l’époque.

Comme en réaction à cette paralysie artistique, arrivent alors dans les années 50 une nouvelle génération de producteurs et réalisateurs en rupture totale avec ce système sclérosé. On les qualifie d’indépendants en ce sens qu’ils évoluent hors du système classique des studios institués dés les premières années d’industrialisation de la production cinématographique. S’intéressant à des sujets de société, ils n’hésitent pas à dénoncer les travers de l’Amérique moderne. Fer de lance de cette nouvelle tendance, la société Liberty Films fondée quelques années auparavant en Californie par Frank Capra, Samuel J. Briskin et David Tannenbaum, refuse toute uniformité en prenant le contrôle de la pre-production de ses films afin de placer la créativité au centre de la conception d’un métrage.

D’autres réalisateurs et acteurs installés comme James Cagney, Howard Hawks ou John Ford suivront ce mouvement. Libérés de la tyrannie des directeurs de studios, ils parviennent finalement à sortir des sentiers battus et tournent ainsi une nouvelle page de l’histoire du cinéma. L’imagination est aux commandes et les techniques de tournage évoluent à toute vitesse, influencées par l’apparition de caméras plus légères crées pour la télévision. La critique, sentant le vent tourner, parle déjà à la fin des années 50 d’un nouveau cinéma américain. Les temps sont à la révolution artistique, tout semble alors possible.

A New York, la « Beat Generation » est au pouvoir et un nouveau centre de gravité culturel est en train d’éclore. Les scènes théâtrales et musicales sont en pleine effervescence et chaque jour semble voir naître un nouveau courant artistique. C’est dans ce contexte extrêmement stimulant que John Cassavetes commence sa carrière entant qu’acteur au théâtre, à la télévision puis au cinéma. Interprétant avec conviction des rôles de “bad boys” au sourire enjôleur comme en 1958 dans Libre comme le vent  (Saddle the Wind) de Robert Parrish, la critique lui promet un grand avenir et certains n’hésite pas à comparer son charisme magnétique et son jeu intense à celui d’un Brando.

Pourtant, comme Orson Welles avant lui, Cassavetes acteur joue le jeu d’Hollywood afin de mieux servir la soif de liberté de Cassavetes réalisateur. Souvent considéré à tort comme le père d’une certaine nouvelle vague américaine ( alors que Shadows est sorti deux ans avant À bout de souffle de Godard et que Jonas Mekas ou même Kenneth Anger méritent certainement d’avantage cette distinction ), Cassavetes est un cinéaste éminemment indépendant. Financé grâce à un appel aux dons diffusé durant l’émission radio Jean Shepherd’s Night People ( et dire qu’on considère aujourd’hui les Kickstarters et autre Ulule comme des inventions novatrices), Shadows naît à la suite d’une sérié d’improvisations menées durant un atelier de théâtre dirigé par le metteur en scène off-Broadway.

Convaincu qu’il tient durant ces sessions une dynamique forte entre les personnages interprétés par les excellents Ben Carruthers, Lelia Goldoni et Hugh Hurd, Cassavetes se donne alors pour objectif d’atteindre une véracité presque documentaire dans la reproduction de situations réalistes. Désireux d’ausculter les tréfonds de l’âme il s’appuie sur ces digressions théâtrales afin de saisir des moments de vérité et ainsi tenter de présenter un véritable reflet de la vie contemporaine de l’époque. Pendant le tournage, Shadows est encore une entité filmique relativement floue. Le réalisateur capture ça et là des bribes de dialogues, des expressions, des situations si la journée est bonne mais il découvre bien vite les limites de cette production opaque sans réel fil directeur.

Suite à la projection publique d’une première version du film en 1958 Cassavetes comprend que le l’échange entre ses comédiens ne peut représenter une base assez solide pour se passer de structure narrative. Manquant de cohérence et de tension dramatique, Shadows est alors beaucoup trop expérimental et intellectuel à son goût. Car Cassavetes est avant tout un cinéaste de l’affect ne pouvant se satisfaire d’une telle distance entre l’humain et son œuvre. Il décide alors de concevoir une ossature scénaristique qui servira de structure au film et mettra en valeur les thématiques qui lui sont chères. Il apprend ainsi son propre cinéma et semble trouver sa voix, celle d’un certain lyrisme réaliste à la portée de tous.

En prenant un tel recul sur son propre film, il commence à comprendre le message sous-jacent qui s’y cache. Ces ombres, cette gamine perdue et ses deux frères qui le sont tout autant. Ils sont le centre du film et doivent mener le récit du début à la fin. Ombres d’eux-mêmes, pales silhouettes de vies rêvées qu’ils semblent chercher sans fin. Hugh ( Hugh Hurd, aussi sobre que mélancolique ), le musicien noir humilié, réduit à présenter les playmates de sa boite de jazz, protecteur de sa soeur métisse Lélia ( Lelia Goldoni, sublime et à fleur de peau ), femme enfant se rêvant auteur. Ben ( Ben Carruthers, en mode « proto hipster » façon Gainsbourg New Yorkais ), l’autre frère, cliché vivant de la « Beat Generation », blouson de cuir, lunettes de soleil vissées sur le nez de jour comme de nuit et toujours perdu entre drague et bastons.

Tous les trois décentrés, loin d’eux-mêmes, incarnant des rôles dans des vies chorégraphiées. Des personnages remarquablement interprétés de manière très naturaliste. On pensera d’ailleurs souvent durant Shadows aux techniques de jeu développées par Stanislavski dont est issu l’Actors Studio. Un jeu très sobre, épuré, presque invisible qui sera monnaie courante dans les années suivantes grâce à des acteurs comme Al Pacino, Dustin Hoffman, Robert De Niro ou Harvey Keitel.

Cette souplesse de « la méthode » permettant aux comédiens d’adopter le profil psychologique d’un personnage pour s’affranchir de toute rigidité d’interprétation a certainement beaucoup conditionnée l’approche de la mise en scène chez Cassavetes. Instinctive, presque organique elle parvient à saisir des instants de grâce, des heureux hasards inplanifiables sur le papier. C’est cette fraîcheur, cette spontanéité visuelle à l’affût du plan opportun, du cadre spontané, qui fait tout le charme de Shadows. Ébauche de ses chefs-d’oeuvre futurs, ce film témoigne d’une vision forte qui ne s’embarrasse jamais du poids de ses influences cinématographiques. L’oeil déjà affûté d’un auteur soucieux de proposer un contenant aussi original que son contenu.

L’autre grande qualité de ce film est sans doute son absence de manichéisme. Il n’y a pas de bons et de mauvais dans Shadows. La cause des problèmes est souvent interne et c’est donc un chemin personnel introspectif que doivent parcourir les personnages. Ainsi, comme dans la plupart des films de Cassavetes les mensonges importants ne sont jamais ceux que disent les autres mais ceux que nous nous racontons nous-mêmes. Nos névroses et notre incapacité à sonder notre inconscient sont nos pires ennemis. Cet état d’ombre désincarnée est pour Cassavetes ce qui nous menace si nous nous voilons la face et nous berçons de confortables illusions.

Pas étonnant que la bande originale de Shadows soit signée Charles Mingus. Film jazz sans réelle partition suivant un rythme syncopé, plus intéressé par le supplément d’âme que par la maîtrise technique, ce premier long est une œuvre dissonante et virtuose dont on ne percevra pas forcement la profondeur au premier visionnage. Étude de personnages minutieuse et appliquée, cet admirable premier long métrage pose un regard bienveillant sur des êtres de chair et de sang habités par une soif d’amour et de reconnaissance inextinguible. Un trait de personnalité qu’on retrouvera chez bien des personnages écrits par Cassavetes qui disait lui-même que « Le reste ne m’intéresse pas. Ça intéresse peut-être d’autres gens. Mais moi, la seule chose qui m’intéresse, c’est l’amour. ».

Shadows, de John Cassavetes (1959). Disponible en DVD chez G.C.T.H.V.

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