RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 3/5): Une femme sous influence

RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 3/5): Une femme sous influence

Initialement envisagé comme une pièce de théâtre, Une femme sous influence (A Woman Under the Influence) est considéré par bien des amoureux de Cassavetes comme l’un de ses plus grands chef-d’œuvre. En pleine possession de ses moyens cinématographiques, le réalisateur livre avec ce métrage une réflexion sur le conformisme, le conditionnement imposé par la société et en profite pour dépeindre son autoportrait à travers le personnage de Mabel. Encore une fois financé et tourné dans des conditions très particulières, le film, en regard de son budget réduit, remporta un succès commercial et critique inattendu. Œuvre sans compromis analysant l’écrasement d’une femme par son environnement, Une femme sous influence est un plaidoyer contre la normalisation des émotions et l’uniformisation des êtres dans un monde acceptant de moins en moins la différence.

Nick est contremaître de travaux publics. Mabel, son épouse, vit exclusivement pour lui et leurs enfants. Décalée, pétillante, elle est « originale mais pas folle » comme se plaît à le répéter Nick à qui veut l’entendre. Mais suite à une succession de comportements alarmants ou inconvenants aux yeux de son entourage, Nick perd patience et devient violent. Influencé par sa mère il en vient même à faire interner Mabel. Six mois plus tard la jeune femme revient inchangée et ne semble plus disposée à subir le dictat de sa famille. C’est le début d’une remise en question frontale pour Nick.

L’aventure Une femme sous influence commence en 1972, peu après la sortie en salle du film le plus léger de la filmographie cassavetienne : Ainsi va l’amour (Minnie and Moskowitz). L’actrice Gena Rowlands, accessoirement épouse et muse du réalisateur depuis 1954, lui fait alors part de son désir d’interpréter le rôle principal d’une pièce de théâtre traitant des difficultés rencontrées par les femmes dans l’Amérique des années 70. Toujours soucieux d’offrir à cette grande actrice des écrins dramatiques dignes de son immense talent, il s’exécute alors et écrit un texte qu’il ne tarde pas à soumettre à celle qui partage sa vie. Fascinée par le script, elle concède ne pas avoir imaginé qu’un homme puisse connaître et comprendre avec tellement de finesse la psyché féminine. La pièce écrite par Cassavetes est d’ailleurs si intense, si chargée émotionnellement qu’elle ne se sent pas capable de pouvoir en interpréter le rôle principal sur les planches huit fois par semaine sans y laisser sa santé mentale.

C’est ainsi qu’ils décident tous deux d’en tirer un scénario de long métrage. Fidèle à son désir d’indépendance, Cassavetes hypothèque à nouveau sa maison afin de financer le film et fait également appel à l’aide de ses amis acteurs. Peter Falk sera le premier à répondre présent. Ayant déjà traîné ses guêtres dans l’univers Cassavetes pour y incarner de manière extrêmement convaincante Archie Black dans le très bon Husbands en 1970, il rencontre alors un immense succès dans sa série télévisée Columbo et participe au financement du métrage à hauteur de 500000 dollars. Croyant dur comme fer au potentiel du film, il aménage son emploi du temps afin d’y tenir le premier rôle et refuse même un rôle dans Le Jour du dauphin (The Day of the Dolphin) de Mike Nichols pour y participer. Une aubaine pour l’acteur George C. Scott qui le remplacera au pied levé.

La distribution du film est composée en partie de comédiens confirmés mais aussi, comme c’est souvent le cas chez Cassavetes, de membres de la famille. On y trouve pêle-mêle la mère de Gena Rowlands et celle du réalisateur, leur fils Nick, leur fille Xan et aussi Matthew Cassel, fils de l’acteur Seymour Cassel dont John est le parrain. L’équipe technique est elle majoritairement composée d’étudiants de l’American Film Institute où Cassavetes donne fréquemment des cours dans le cadre d’un cursus d’études cinématographiques avancées. C’est d’ailleurs dans ce même établissement de l’AFI qu’il montera le film durant deux ans, usant et abusant avec une délectation non dissimulée de l’hospitalité de ses hôtes.

Après le bouclage de la production et de la post-production du métrage, Cassavetes ne parvient finalement pas à trouver un distributeur et en vient à téléphoner lui-même aux exploitants de salles afin de promouvoir son œuvre. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma moderne, un film totalement indépendant est distribué sans recourir à un réseau de diffusion organisé. Petit à petit le bouche à oreille commence à faire effet et la réputation du film se construit doucement mais sûrement grâce à des projections dans des salles d’art et d’essai ou des facultés. Le film trouve finalement son public et devient même rentable en regagnant rapidement son million de dollars de budget. Ironie du sort, ce film que tout Hollywood rejeta avant sa sortie laborieuse recevra deux nominations aux Academy Awards pour l’Oscar de la meilleure actrice et celui du meilleur réalisateur. Une belle vengeance à retardement pour un auteur n’ayant jamais compromis sa chère indépendance.

“Je crois vraiment que toutes les femmes sont folles. Elles sont devenues folles à force de jouer un rôle qu’elles n’assument pas. Tous les hommes sont fous aussi, bien entendu… La société ne leur laisse rien en commun aux hommes et aux femmes. C’est le sujet du film.” Ces propos tenus par John Cassavetes résument parfaitement et d’une façon limpide Une femme sous influence. Mais d’ailleurs sous l’influence, l’emprise de qui ou de quoi ? Ce film ne parle pas de la folie individuelle d’une femme mais bien de son aliénation par la société qui l’entoure. Le problème de Mabel c’est qu’elle s’est oubliée petit à petit, a renié son individualité. Elle fait tout pour plaire à n’importe qui sauf à elle, ce qui explique son état d’errance perpétuelle, toujours à la recherche de l’approbation de son entourage.

Jusqu’à la fin du film elle est sous l’influence de Nick et de sa famille, sous l’influence de sa belle-mère, sous l’influence bienveillante mais finalement néfaste d’une mère qu’il l’aime trop pour ne pas lui faire de mal. Elle voudrait plaire, être convenable mais elle se perd. Mabel est un personnage fragile d’une bonté excessive. Elle s’offre toute entière. Son corps et son lit à son mari quand bon lui semble, sa table au gré des allers et venues de ses amis, sa volonté, sa vérité. Alors forcément elle se blesse en chemin, se heurte aux convenances sociales, aux mensonges conjugaux, familiaux. Perpétuellement meurtrie, toujours remise à une place qui n’est pas la sienne, elle subit le monde réel. Oppressée par un ordre patriarcal répressif régissant la société, elle est contrainte de tenir un rôle social prédéfinissant la manière dont une épouse et une mère doivent se comporter. Elle est sommée de se conformer sous peine d’être pointée du doigt.

Gena Rowlands incarne magnifiquement ce personnage en déséquilibre et invente ici une gestuelle, des mimiques ancrant Mabel dans notre réalité. Gesticulante, parfois grimaçante, ponctuant ses phrases d’onomatopées, elle parvient à composer une femme fragile, impulsive et pleine de vie. La spontanéité et l’imagination de son jeu rendent immanquablement ce personnage attachant même si on ne peut s’empêcher d’être parfois interloqués par ses choix ou son comportement. Son mari Nick, campé par un Peter Falk tout en nuances hallucinant de sobriété et de tendresse, nous apparaît comme un homme perdu. Éperdument amoureux de sa femme il voudrait la protéger mais ne peut résister à la pression de son entourage. Il porte le fardeau des circonstances, écrasé par le regard normalisant d’une société dont il pense faire partie.

Mabel est un volcan de vie, un moulin à geste et à paroles alors que Nick est un taiseux, un « blue-collar » n’ayant pas les mots pour exprimer sa souffrance. Un couple amoureux et complémentaire en somme, mais harcelé par l’influence du dehors, cette pression normative qui poussent les êtres à entrer dans le moule et mettre de côté leurs émotions. Car Cassavetes n’est pas, contrairement à ce pensent certains cinéphiles réfractaires à son travail, un réalisateur intellectuel. Son intérêt est encore dans Une femme sous influence, comme dans tous ses films, de dépeindre la nature contradictoire, douloureuse et néanmoins essentielle des sentiments. Il se penche sur des problèmes simples et réalistes à la portée de tous ceux qui ont déjà vécu ou aimé.

Et c’est bien pour cela que les films réalisés par Cassavetes ne sont pas forcément les plus faciles à appréhender. Fasciné par ces petits riens qui définissent un être, les gestes, les paroles, les regards, il est le cinéaste du détail. Ses films demandent une lecture très précise et attentive du début à la fin pour en saisir tout la substance. Certains cinéastes comme Hitchcock optent pour une narration articulée très précise, d’autres à l’image de Kubrick pour des tableaux mouvants composés avec soin, quelques-uns comme Tarkovsky travaillent exclusivement sur le temps ou sur le défi technique comme Welles. Cassavetes lui est un metteur en scène de la précision et du réel. Son talent réside dans sa capacité à simuler la vérité en cherchant à atteindre une reproduction troublante de situations plausibles. Il est le réalisateur de l’acteur, celui qui fait reposer le poids entier d’un film sur la performance de ses comédiens.

En mettant l’accent sur ses personnages et en essayant d’illustrer au mieux leurs conflits internes, Cassavetes place le spectateur dans une position délicate. A l’écriture cela se traduit souvent par des scènes d’un naturalisme presque organique jouant fréquemment sur nos attentes. Souvent plus courtes ou plus longues que ce à quoi nous nous attendons, ces unités de temps ont pour particularité de distiller peu d’informations comme si nous prenions une action en cours tout en nous exposant longuement à des moments intenses. Des instantanés de vies dont nous ne connaissons pas vraiment les tenants ni les aboutissants.

Mais ce qui est encore plus courageux de la part du réalisateur est de ne pas donner la priorité au spectateur dans ses choix de réalisation. En effet dans Une femme sous influence, la caméra est placée de manière à ne jamais vraiment satisfaire notre curiosité. Elle ne nous informe jamais de quoi que ce soit de manière trop prévisible, n’est pas positionnée pour vulgairement couvrir l’action et ne nous place jamais dans une position voyeuriste. Ainsi Cassavetes refuse-t-il de faire la part belle à un seul point de vue, une seule interprétation visuelle téléphonée. Le décor est donc un espace ou chaque personnage mérite d’être mis en valeur. En ce sens le lieu, que ce soit un bar, l’arrière d’un camion ou la maison familiale est un domaine d’égalité. Le seul privilège dont peut jouir le spectateur et d’y être invité. Nous ne sommes que des témoins discrets forcés au respect par cette approche ferme et manifeste remettant le spectateur à sa place légitime, celle d’un simple visiteur guidé par la vision du metteur en scène.

Au-delà de ce soucis de vraisemblance, et même si les films de Cassavetes tendent souvent à exprimer certaines réalités, il serait réducteur de résumer Une femme sous influence à cette définition. Car l’essence même de ce film, l’idée cachée derrière le scénario consiste à dresser l’autoportrait de l’artiste (Cassavetes lui-même en l’occurrence) par le biais de Mabel. Un personnage excentrique, excessif dans tous les sens du terme, parent sans scrupule pouvant mener une vie de débauche et proclamant haut et fort sa liberté. Un être s’affranchissant de toute obligation ou responsabilité sociale. Au lieu d’aborder ce film comme un cliché des années 70, nous pouvons donc avant tout le considérer comme un exploration des limites de la liberté personnelle. Une étude sur la manière dont les conventions et les structures agissent sur l’identité des personnes et leurs relations entre elles.

Une femme sous influence, de John Cassavetes (1974). Disponible en DVD chez G.C.T.H.V.

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