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RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 4/5): Meurtre d’un bookmaker chinois

RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 4/5): Meurtre d’un bookmaker chinois

Après le succès critique et public de son précédent film Une femme sous influence, John Cassavetes compte bien profiter de cette rampe de lancement pour amorcer dès 1976 la production de son prochain long métrage : Meurtre d’un bookmaker chinois (The Killing of a Chinese Bookie). Partant d’une idée originale conçue en collaboration avec son ami Martin Scorsese, il s’essaye ici pour la première fois au cinéma de genre en écrivant ce néo-noir qui servira de prétexte à une parabole habile traitant de la lutte permanente de l’artiste pour imposer son indépendance dans un monde régi par l’argent.

Cosmo Vitelli est le propriétaire d’un club de strip-tease. Metteur en scène, directeur artistique, producteur, il tient à cet endroit et à ses artistes plus qu’à la prunelle de ses yeux. Malheureusement ses dettes de jeu s’élevant à 23000$ font de lui un aimant à gangsters de tous bords. Craignant d’être dépossédé de son établissement pour compenser le manque à gagner, il est poussé à accepter un contrat commandité par ses créancier afin de liquider un supposé bookmaker.

Il existe deux montages de Meurtre d’un bookmaker chinois. Le premier, sorti en salle durant l’année 1976, dure 135 minutes tandis que la deuxième version du film, montrée au public deux ans plus tard, totalise 109 minutes. Comme ce fut le cas pour Shadows ou Faces, les différences entre ces versions sont considérables et vont bien au-delà du simple “director’s cut” superficiel tel que nous le connaissons aujourd’hui. En effet, plusieurs scènes apparaissant dans la version de 1978 ne figurent pas dans le premier montage du film tandis que d’autres éléments de la première mouture sont purement et simplement occultés dans la seconde. On citera notamment une longue scène venant enrichir le background militaire de Cosmo et son passé durant la guerre de Corée. De manière générale c’est toute la structure du film qui sera bouleversée pour lui apporter plus de rythme et de fluidité.

En concevant cette version remaniée du film, Cassavetes désire avant tout recentrer la narration sur la description du “milieu”, le parcours de Cosmo, et étoffer le contexte explicitant ses choix et ses actes. En comparant les deux itérations, on ne peut toutefois s’empêcher de constater que la version de 135 minutes semble moins claire et logique. Paraissant basée sur des événements narratifs implicites, s’appesantissant sur des détails, ce premier montage est bien plus lent et souffre de grosses longueurs durant lesquelles le film semble se chercher. C’est dans une plus grande concision, en se focalisant sur un souci d’efficacité dans la structure de l’histoire que le film trouve finalement son ton si caractéristique et sa véritable personnalité.

Car même si cette histoire aurait très bien pu appartenir au “folklore Scorsesien”, les univers de ces deux hommes ne partagent que quelques traits basiques. En effet, ce film là semble parvenir à capturer l’essence même de la pègre des années 70. C’est tout juste si nous ne sommes pas assaillis par des odeurs de cigarettes froides, des relents de whisky bon marché et d’after-shave trop longtemps porté. Dans les films de Scorsese, que ce soit Mean Steets, Taxi Driver, Raging Bull ou encore les Affranchis, tout est stylisé, mythifié à l’extrême. Bien qu’excellentes, ces œuvres sont très maniérées et emphatiques, de la composition des cadres à l’utilisation de la musique, afin d’atteindre un niveau quasi iconique. Dans Meurtre d’un bookmaker chinois, même si Cassavetes atteint des sommets de sophistication dans sa mise en scène, l’objectif et simplement de montrer sans extrapoler.

Ainsi le personnage de Cosmo apparaît comme l’axe autour duquel tourne ce film. L’extraordinaire performance de Ben Gazzara, ultra-charismatique et néanmoins manifestement faillible, fait de ce personnage une figure tragique écartelée entre ces aspirations artistiques et l’entrave que représente sa relation avec l’argent. Cosmo est clairement un symbole vivant du combat que mène Cassavetes. Respecté par ses collaborateurs, ayant rencontré le succès dans le monde capitaliste et goûté au rêve américain, il peut tout perdre en un claquement de doigts. Gros poisson dans son propre étang il ne représente rien lorsqu’il passe les portes de son club. Il est l’artiste confronté à plus puisant, plus violent que lui. L’esprit libre qui se frotte aux règles implacables du profit et des chiffres.

La légende raconte que Ben Gazzara est très sceptique à la lecture du rôle. Il considère d’abord Cosmo comme un personnage sans contour et confesse à Cassavetes sa difficulté à ressentir de l’empathie pour le personnage. Durant les premiers jours de tournage il ne parvient pas à établir une connexion entre son jeu et la personnalité du tenancier de club. Ce n’est qu’après le tournage d’une scène très exigeante de confrontation avec le mafieux interprété par l’extraordinaire Timothy Carey (Les sentiers de la gloire, L’ultime razzia) que Cassavetes expliquera les larmes aux yeux à Gazzara le parallèle entre ces malfrats et les exécutifs dirigeants les studios. Ils représentent l’autorité qui écrase les rêves, ceux qui brident la créativité sans relâche pour satisfaire une logique financière. C’est à ce moment que le comédien comprend effaré que le réalisateur est en train, sous couvert de film noir, de mettre en scène son film le plus personnel. Une autobiographie relatant de manière métaphorique son parcours dans la jungle Hollywoodienne.

Malgré sa volonté de paraître cool et détaché. Malgré son style de dandy du Nevada étudié au millimètre, costume en velours et chemises à jabots, Cosmo n’est pas un homme sophistiqué. Dans son cœur, dans ses tripes et au-delà des apparences trompeuses, il est un artiste avant tout. Il vit et respire sa passion. Que son club présente un show de bas étage, que ses artistes semblent parfois peu inspirés, que le public soit souvent mécontent, tout ça lui passe au-dessus de la tête. Tout ce qui semble faire sens pour lui est que, comme le dit l’expression, “le spectacle doit continuer”. Ainsi, dans une scène splendide d’une humanité incroyable, lorsque l’homme part régler son compte à ce bookmaker chinois avec pour perspective potentielle d’y laisser sa peau, il n’hésite pas à s’arrêter en chemin pour appeler son club afin de savoir si le show a commencé comme prévu. La vie de Cassavetes résumée en une scène limpide : le combat sans fin d’un homme contre des forces toutes-puissantes afin de pouvoir maintenir son navire à flot.

Meurtre d’un bookmaker chinois marque aussi une rupture nette dans le cinéma de Cassavetes en ce sens qu’il se focalise principalement sur un seul personnage. C’est cette inclinaison qui imposera une évolution formelle notable, sa mise en scène étant ici bien plus sophistiquée et stylisée que dans ses précédents films. En effet, le réalisateur s’intéressait avant à des performances d’ensembles et mettait un point d’honneur à mettre en valeur chaque acteur. Comme nous l’avons vu dans les premiers articles de cette rétro, Cassavetes a toujours aimé analyser les interactions entre personnalités et son approche était de ce fait dictée par les mouvements de ses acteurs. Impossible donc d’imposer une mise en image très travaillée car l’objectivité du moment prime sur le reste. Dans le film qui nous intéresse aujourd’hui au contraire, tout est vu à travers le prisme de Cosmo, le rendu final est radicalement différent.

Cette subjectivité impose d’elle-même une autre démarche créative. Ainsi, afin d’exprimer la personnalité et l’expérience de son héros à l’image, Cassavetes va à l’encontre de la cinématographie instinctive et presque documentaire à laquelle il nous avait habitué depuis la fin des années 50. C’est la fin des cadrages saisissant des éclats de vie, de la photographie naturaliste, de l’absence de musique. Ici, une palette de couleurs extrêmement travaillées et un travail ahurissant sur la lumière viennent souligner avec insistance les différentes étapes que traverse Cosmo. Tout d’abord un éclairage en clair-obscur, faisant échos aux films noirs des années 40 et 50, n’hésite pas a forcer les ombres pour appuyer l’aspect dramatique des scènes de polar traditionnelles et signifier la violence physique. Puis, durant les moments plus tendus où la violence se fait psychologique, une photo surexposée presque clinique caractérise le mal-être de Cosmo. Enfin, des lumières colorées bleues ou rouges très contrastées représentent l’environnement sensuel et rassurant du club.

C’est dans cette troisième configuration que la photographie de Meurtre d’un bookmaker chinois est tout bonnement stupéfiante. Des halos aux couleurs saturées créent un environnement surréaliste que capture parfaitement la caméra de Cassavetes. Les images tournées dans ce décor, magnifiées par cette ce choix formel radicale et baroque nous font comprendre l’attachement de Cosmo à cet endroit exceptionnel invitant aux flottements éthyliques encouragés par le maître de cérémonie. Pour amplifier ce vertige, la caméra pointe régulièrement son objectif en direction des sources de lumière afin de rechercher des effets toujours plus audacieux et excentriques. L’image, alors inondée de reflets, de vagues de couleurs complémentaires est hypnotisante, propulsant le film jusqu’à des sommets de beauté plastique rarement égalés dans la filmographie du réalisateur.

Faisant écho à cette approche très stylisée presque expressionniste de la lumière, le cadrage, le blocage des scènes et les mouvements de caméra élaborés par Cassavetes et son équipe sont tout aussi précisément étudiés. Millimétrée, chorégraphiée, la réalisation du film est totalement “subjective”, ayant pour seul et unique but de nous faire entre dans la peau de Cosmo. Guidant habillement le regard du spectateur, la caméra est ici une extension de la conscience de notre héros, une ombre suivant chacun de ses mouvements pour mieux nous faire entrer dans son subconscient. En se recentrant ainsi sur un seul personnage, l’œil de Cassavetes semble trouver une seconde vie, un nouvel angle à explorer. Plus technique, plus graphique, valorisée par un souci du détail constant et des cadres à la composition limpide, sa mise en image en ressort magnifiée. Utilisant le cadre normé du genre comme terrain de jeu il en fait exploser les démarcations pour mieux le réinventer et se renouveler par la même occasion. Une audace témoignant du courage d’un grand artiste ne craignant pas de remettre en cause son utilisation du langage cinématographique pour transcender ses propres limites.

Bien qu’emblématique d’une nette évolution de la patte technique et esthétique de Cassavetes, Meurtre d’un bookmaker chinois se présente avant tout comme une œuvre éminemment personnelle. Illustrant d’une manière indirecte la lutte perpétuelle de l’auteur pour son indépendance artistique à travers le parcours chaotique de son alter-ego Cosmo Vitelli, il y explore la thématique de la confrontation d’une noble ambition face au prosaïsme de l’argent tout-puissant. Esthétiquement irréprochable, remarquablement porté par un Ben Gazzara magnétique, ce film est la parfaite combinaison d’un remarquable savoir-faire en matière de direction d’acteur et d’une grammaire cinématographique maîtrisée. Un chef-d’œuvre incontestable auquel succédera un film encore un cran au-dessus : Opening Night.

Meurtre d’un bookmaker chinois, de John Cassavetes (1976). Disponible en DVD version courte chez Opening et en version longue chez Océan Films.

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